L’AUSTERITÉ DE NOS POLITIQUES

par | BLE, Culture, MARS 2015, Politique

Au lendemain des innommables attentats qui ont frappé nos sociétés et marqué à jamais nos esprits, les dirigeants de tous bords s’érigèrent noblement en parangons de capitaines de mérite, derniers remparts contre la barbarie de ces autres qu’ils semblaient distinguer pour la première fois tandis que l’équipage, rasséréné par la détermination visionnaire qui se dégagea de leurs discours inflexibles, sembla presque apercevoir le mirage d’un rivage lointain.

Si ces drames nécessitent indubitablement l’émergence d’un front uni et fort permettant de faire face au désarroi qui emplit nos âmes, ils nécessitent également une remise en question de nos politiques passées et l’attente de réponses concrètes qui échapperaient à la logique du discours sans lendemain.

Alors que nous savons nos dirigeants prompts à servir lorsqu’il s’agit de l’implémentation hâtive de mesures sécuritaires qui répondent – our certaines – tant à une nécessité immédiate qu’à la volonté d’une population inquiète[1], nous sommes des plus sceptiques concernant la suite qui sera réservée à leurs discours sur le rôle fondamental que l’éducation et la culture jouent dans notre société et sur l’urgence d’un renforcement drastique de ces deux secteurs intimement liés pour désarmer la montée des intégrismes.

Depuis des décennies, les politiciens – de gauche comme de droite – se targuent auprès du public d’être les grands protecteurs des écoles et des arts. Ils ne remettent jamais en question les fonctions primordiales de ces institutions en matière d’émancipation individuelle et collective ; de tissu du lien social commun ; de fondement d’une communauté humaine diverse et non d’une diversité de communautés ; de dessin des mémoires et des imaginaires partagés.[2]

Et cela fait des décennies que ces mêmes tartuffes fauchent dans ces budgets comme si l’investissement n’y était qu’accessoire, la rentabilité trop peu palpable, le terme trop long pour ces comptables en recherche de dividendes à échéances électorales. Non, les retours sur investissement culturel ne se quantifient pas tous dans la colonne du bilan… et c’est certainement ce qui les rend encore plus indispensables aujourd’hui.

A quoi cela servirait-il d’investir uniquement dans le renforcement des mesures de surveillance et de sécurité si la culture et l’enseignement manquent toujours cruellement de moyens pour créer du tissu social, éduquer les jeunes et leur donner un avenir ?

Alors donc que l’actualité est toujours brûlante et que leurs discours réconfortants résonnent encore dans l’agora, nous assistons, comble de l’hypocrisie, à une nouvelle coupe budgétaire sans précédent dans les milieux culturels déjà asséchés par des années de délestage.

Les organisations flamandes verront leurs subsides encore réduits de 7,5 % et des économies importantes seront en outre effectuées sur leurs infrastructures.

De son côté, la Fédération Wallonie-Bruxelles a annoncé une coupe transversale sur les conventions et contrats- programmes, en sus de la pression déjà exercée sur le secteur depuis plusieurs années comme la non-indexation des subsides, les économies dans le budget des équipements, etc.

Plus inquiétant encore, les institutions culturelles fédérales basées à Bruxelles telles que Bozar, La Monnaie/De Munt et l’Orchestre National de Belgique, ainsi que les établissements scientifiques tels que les Musées royaux des Beaux-Arts, les Musées

royaux d’Art et d’Histoire et diverses bibliothèques nationales devront considérablement réduire leurs dépenses (certains parlent de 20 à 30 % d’économies).

Au niveau de la Région bruxelloise, le flou règne encore quant aux mesures liées à l’emploi au sein du secteur culturel, que ce soit par rapport aux postes ACS dont on annonce la révision du système, ou aux réductions de cotisations patronales liées aux prestations artistiques dont le mécanisme n’a pas encore été défini.[3]

Le gouvernement nous rétorque, comme une évidence éclairée, qu’en temps de crise il faut faire des choix… et bien leurs choix sont déplorables, et l’ont été depuis des décennies dans ce bal grotesque où l’humain doit s’effacer derrière les marchés et la culture derrière la loi du privé. Ils ont longtemps cru que leur politique pouvait se limiter au confort économique de certains et au potentiel de croissance des autres. Tout, aujourd’hui, témoigne de leurs bévues sans que leur stratégie n’oscille d’un iota.

Et que dire de nos “particularités” belges et de leurs relents communautaires à peines maquillées en nécessités budgétaires exigées sur le budget fédéral et les institutions de notre capitale ? Les penchants de la NVA, à la lecture notamment des propos de Bart de Wever, ne laissent pas de place au doute concernant leur agenda politique : les artistes subsidiés seraient des laquais qui ne jouissent d’aucune autonomie car “on ne mord pas la main du maître qui nous nourrit” et l’“élite artistique flamande”, prisonnière des subventions fédérales, ne respecterait plus les grandes valeurs liées à l’histoire, la lutte et l’identité flamande. Pour faire court, leur politique a deux finalités : la culture comme contribution à la formation de la grande nation flamande d’une part, et la marchandisation totale de la culture de l’autre [4] Défaire, dénouer, affaiblir, au nom d’une frontière, culturelle elle aussi, et au sens le plus étroit qui soit.[5]

La production culturelle a certes été maintes fois utilisée à des fins politiques au cours de l’histoire, tantôt instrumentalisée et servie à coups de propagande, tantôt carrément muselée et soumise à l’autodafé. Pour ne pas galvauder l’intégrité artistique, une vigilance critique s’impose dès lors au regard des enjeux politiques qui s’articulent derrière les arts en s’appuyant notamment sur l’espace requis par l’artiste pour qu’il puisse maintenir une distance suffisante entre son travail et les diverses sphères d’influences.

Attendu que de sphères d’influence il s’agit, rappelons que si les pouvoirs publics soumettent ou paralysent financièrement le monde culturel, ils livrent ce secteur au dictat du marché.

Dans cette sphère, les produits culturels ne sont alors légitimes que s’ils deviennent populaires, c’est-à-dire s’ils deviennent des valeurs monnayables au profit d’un marché anonyme de masse. Cela influence considérablement les productions sur leur qualité intrinsèque. Seront considérées comme “bonnes”, les choses qui peuvent être diffusées en masse, à bon marché ou à marché rentable, notamment via la publicité ou le marchandising, sans considération pour la qualité de la production culturelle elle-même.

Nous conclurons en citant cet appel avisé de Claude Semal, artiste belge de la chanson :

“Où pouvons-nous collectivement nous approprier une dimension symbolique, partager une langue, une mémoire et un imaginaire ? Nous initier aux mystères de la vie et des origines ? Aux ruses de l’amour et à l’angoisse de la mort ? Où pouvons-nous interroger la morale et questionner nos valeurs communes ? Esquisser un rapport critique à l’Histoire et aux structures sociales ? Dessiner l’ébauche d’une cosmogonie ? Où, si ce n’est, précisément, dans le champ culturel ? C’est là, dans les livres, sur les écrans et sur les scènes, c’est là, et nulle part ailleurs, que le lien social peut aujourd’hui se tisser et se retendre. Ne pas comprendre cet enjeu, c’est mettre en danger de mort ce qui fonde l’existence même de la Cité. Car la nature a horreur du vide, et si ce besoin identitaire ne se résout pas dans le champ culturel, il se résoudra ailleurs, dans les urnes par la montée des mouvements xénophobes, dans les esprits par la résurgence des intégrismes, dans la rue par la violence des bandes et des truands. C’est encore plus vrai en Belgique, dans ce pays mécano, ce pays virtuel, ce pays en chantier perpétuel, alors que l’Europe brouille toutes les frontières, alors que la mondialisation bouscule toutes les identités. Puissions-nous donc provisoirement conclure : O Princes qui tenez la culture dans vos corsets budgétaires, si notre sort ne vous émeut pas, souciez-vous au moins du vôtre. Car en sacrifiant la culture, c’est la Cité que vous condamnerez – et avec elle, ceux qui la gouvernent.[6]

[1] Le prochain numéro de Bruxelles Laïque Echos sera consacré à l’analyse approfondie desdites mesures qui ne font pas l’objet du présent article.

[2] Sabine de Ville, “Austérité culturelle vs urgence culturell”, in Espace de Libertés, n°436, février 2015, p.34

[3] Lette ouverte à tous nos élus politiques : “Investir dans la culture pour construire un Bruxelles où tout le monde se retrouve” – Le Réseau des Arts à Bruxelles (RAB), Het Brussels Kunstenoverleg (BKO), La Concertation des Centres Culturels bruxellois (CCCB), Le Conseil bruxellois des Musées (CBM) – Bruxelles, le 28 octobre 2014, mis en ligne le 29 octobre sur le site www.lesoir.be

[4] Dirk Tuypens, “L’impossible compatibilité entre la N-VA, l’art et la culture : Les arts selon De Wever”, www.ptb.be, 8 janvier 2013

[5] “Les coupes budgétaires imposées au secteur culturel fédéral : une erreur et une faute !” – Communiqué de Culture et Démocratie – Novembre 2014

[6] Claude Semal, “Pour en finir avec la culture”, in Pour en finir avec – La Belgique de Merckx à Marx, éd. Luc Pire, 2007.

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