LE DOCUMENTAIRE : OUTILS D’ÉMANCIPATION CONTRE UNIFORMISATION CULTURELLE

par | BLE, Culture, SEPT 2010

Des films de contenu pour témoigner de injustices et des violations de droits et de libertés, pour informer autrement malgré le contexte médiatique formaté et homogénéisé qui est le nôtre, pour débattre et affiner notre compréhension des événements, voilà ce que propose le vole “cinéma” du Festival des Libertés.

Pour les jeunes comme pour les moins jeunes, le support audiovisuel reste un vecteur de sensibilisation souvent plus accessible que d’autres expressions présentes dans le Festival, comme les conférences. Prendre connaissance de problématiques à travers des images et des personnes de la vie réelle est autrement attractif qu’à travers des discours ou des livres. Le documentaire engagé, même s’il livre toujours un point de vue (par définition subjectif) du réalisateur, se veut informatif, voire dénonciateur, et peut relever de l’expertise s’il est particulièrement bien réalisé. Et les thèmes ne manquent pas. L’égoïsme, la folie et la barbarie humaines sont une source intarissable de sujets pour les réalisateurs.

Retour sur un processus

Bruxelles Laïque a toujours cru au potentiel du film comme outil de sensibilisation. Depuis de nombreuses années, le film est l’un des supports récurrents des animations en milieu scolaire.

Le film documentaire a aussi toujours été présent dans la programmation du Festival des Libertés, qui s’appelait initialement “Le Festival du cinéma des Libertés”. En 2003, le Festival laisse tomber le cinéma de son titre, non pour l’oublier dans sa programmation, au contraire, mais pour laisser la place à d’autres expressions : théâtre, musique, expositions, conférences et débats, avec comme intention de “conjuguer les libertés” au travers de différentes thématiques.

A partir de 2006, Bruxelles Laïque choisit de renforcer ce volet de la programmation en organisant une compétition internationale de films documentaires inédits en Belgique. Celle-ci fut principalement conçue par M. Rudi Barnet, riche de plus de trente ans d’expérience dans le secteur du cinéma. Au-delà de nos espérances, l’appel à candidatures en vue de la présélection a ramené la première année plus de 150 films, dont une trentaine retenus pour la programmation. Cette année-là, le jury composé de personnalités issues du monde du cinéma et du secteur associatif et de journalistes a consacré le film Gitmo d’E. Gandini & T. Saleh comme premier lauréat du Festival des Libertés avec une enquête superbement réalisée sur le camp de Guantanamo (cf. encart films lauréats).

La sélection des films

Les films éligibles à la compétition doivent être des documentaires (et non des fictions) traitant d’une question relative aux droits de l’Homme, produits dans les deux années précédant la date de leur candida- ture, être inédits en Belgique (pas de programmation en salle ni aux chaînes de télévision captées en Belgique avant sa projection au Festival), ce qui explique le faible nombre de films belges programmés, et durer au moins 26 minutes. Certains films non-inédits en Belgique, mais correspondant aux objectifs du Festival, peuvent être sélectionnés “hors compétition”.

La compétition de films présente l’avantage d’attirer, moyennant un travail de prospection fouillé, un nombre toujours plus important de films candidats. Pour l’édition 2010 du Festival des Libertés, ce sont près de 400 films candidats qui nous sont parvenus. Parmi la diversité des œuvres proposées, nous choisirons celles traitant tantôt d’une problématique peu connue (cette année, par exemple, “Dirty Paradise”, “Scientists under Attack”, “The End of the Line”, “Life for sale”), tantôt d’un aspect inconnu d’une problématique médiatisée (par exemple “Jerusalem moments”, “Les meurtres de Cradock”, “Torture made in USA”, “Standing Army”, “Tibet in Song”). D’autres films sont sélectionnés parce qu’ils témoignent, à travers le quotidien de personnes “ordinaires”, d’une résistance à des modes de vie qu’on voudrait leur imposer ou du refus de céder à la pensée unique, à la haine ou au désespoir (“The Jungle Radio”, “Kinshasa Symphony”, “Mourir ? Plutôt crever !”, “Sounds like a Revolution”). Guyane, Sierra Leone, Tanzanie, Niger, Nicaragua, Philippines… Cette année encore, la sélection nous fait voyager dans des pays oubliés des médias dominants. Les films présentés sont alors bien éloignés des reportages réalisés dans l’urgence pour les journaux télévisés.

La compétition s’est consolidée avec la création de nouveaux jurys et donc de nouveaux prix, notamment en partenariat avec la FIDH, la RTBF et la VRT. Les prix distribués sont des sommes d’argent ou des heures d’antennes destinées à la promotion et la diffusion des films lauréats. Dans la mesure du possible, les réalisateurs sont invités à parler de leur film après la projection. Depuis cette année, une cérémonie d’ouverture (jeudi 21 octobre à 19h30) et une remise de prix en fin de festival (samedi 30 octobre à 20h30) ouverts à tous ponctueront la programmation cinéma.

Le soutien à la diffusion documentaire en Belgique

La situation du documentaire belge en Belgique francophone, tant en terme de production que de distribution, est préoccupante. Alors que la production augmente, les budgets de la Communauté française pour le soutien à la production du documentaire ont baissé ces cinq dernières années (1,3 millions d’Euros en 2009 contre 1,6 millions en 2006) et ce au profit de la fiction. Pourtant, il existe une vraie demande du public pour le cinéma documentaire.

Les documentaires, particulièrement ceux dit “de contenu”, peinent à trouver des espaces de diffusion en Belgique. Ils peuvent être diffusés à travers les canaux suivants : la télé, le cinéma d’art et d’essai et le milieu associatif (les festivals). La télé reste évidemment le média qui rassemble le plus de (télé)spectateurs. Lorsque les chaînes font l’effort de programmer à des heures de grande écoute, le public répond présent. La politique de la RTBF s’est récemment améliorée en la matière même si cela reste insuffisant. L’appel à projets pour la collection documentaire “TO BE OR NOT TO.be” a reçu 114 propositions, alors qu’il n’y avait la place que pour six productions. Certaines d’entre elles ont attiré plus de 100 000 téléspectateurs alors qu’une fiction rassemble généralement 30 000 spectateurs.

Beaucoup de documentaires, surtout ceux qui viennent de lointains pays, ont du mal à se frayer un chemin jusqu’aux écrans belges. Les cinémas d’art et d’essai ont une fréquentation trop peu importante (à titre indicatif, l’Actor’s studio a reçu en moyenne 4 spectateurs par séance pour l’année 2009) et devraient, selon certains, se tourner vers une logique de programmation plus événementielle. Les festivals se multiplient et souhaitent proposer une programmation plus éclectique et moins formatée, moins uniforme. Une meilleure communication entre eux améliorerait sans doute cet aspect des choses et un travail de longue haleine reste à faire dans cette optique de collaboration. D’autres projets tels que “Espaces de diffusion” de Willy Perelsztejn, producteur, qui visent à créer une centaines de nouveaux espaces de diffusion en Communauté française dans les cinq années à venir, méritent d’être soutenus. L’idée est d’organiser des projections dans des endroits non habituels, tels que les maisons de retraite ou les bibliothèques, en se rapprochant du public et en le cueillant là où il se trouve, dans son cadre quotidien.

Disposant d’un catalogue de films souvent introuvables ailleurs en Belgique, Bruxelles Laïque soutient la diffusion de ces films en Belgique au-delà de sa programmation au Festival des Libertés. Dès 2006, des professionnels de la diffusion de l’Union européenne (Commissioning Editors et agents internationaux) sont invités aux “Screenings” du Festival pour visionner les films de leur choix issus du catalogue reprenant une sélection des meilleurs films candidats. Pendant la durée du Festival, les films du catalogue peuvent être vus en journée sur simple demande. En outre, Bruxelles Laïque met ses catalogues de films à disposition des associations qui organisent des festivals, des ciné-clubs ou autres projections publiques.

Au fil des années, la programmation cinéma du festival est devenue une référence pour les férus de documentaires car elle propose une offre de films diversifiée et aborde des sujets variés mais toujours engagés. Une manière de défendre le documentaire de contenu non pas comme une sous-catégorie du septième art, mais comme le résultat d’un noble savoir-faire, beau et utile à la fois.

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