LE GOÛT DE LA NUANCE ET DE LA RENCONTRE

par | BLE, Laïcité, MARS 2009

Inventaire non exhaustif de quelques malentendus et tensions dans le débat sur la laïcité

S’il est un sujet qui déchaîne les passions et provoque aujourd’hui à l’envi tensions et crispations, c’est bien le “renouveau de la question laïque”. Ravivé depuis quelques années par une diversité d’acteurs, le débat sur la laïcité touche désormais de nombreux courants de la société bien au-delà des sphères qui, pardonnez l’expression, l’animaient “traditionnellement”. Cette question que beaucoup estimaient “ringarde” se voit en effet à nouveau à la une des médias, remplit les salles de conférence, fait régulièrement l’objet de publications, alimente de nombreux forums sur le net et se range désormais parmi les “vrais” débats de société. Ce débat nous comblerait, s’il n’était par trop souvent animé sous le mode de la peur et de l’affrontement. S’il n’était pas fréquemment dépourvu d’un certain sens de la nuance, de l’à-propos et des réalités. S’il ne se focalisait quasi systématiquement, de manière directe ou plus sournoise, sur un bouc émissaire unique. Et s’il ne vidait pas régulièrement de leur substance les valeurs que nous défendons. Car quelle énergie ne devons-nous pas déployer chaque jour pour lever les malentendus, contrer les préjugés et déjouer les peurs alimentées par ceux qui font désormais recette sur le sensationnalisme et les raccourcis douteux ! Et combien de fois n’avons-nous pas l’impression que cette énergie nous ferions mieux de l’investir ailleurs !

Pourtant, à travers ou à côté de ses projets et engagements multiples sur des terrains et des questions diverses,[1] Bruxelles Laïque a fait le choix de s’investir dans ce débat, tantôt sulfureux et épuisant, mais aussi passionnant et, à notre sens, hautement nécessaire. Nous nous y engageons à partir d’une conviction, affirmée sans relâche, à savoir que la laïcité repose sur la défense d’une éthique du débat démocratique. Autrement dit, il n’y a pas de laïcité possible sans débat, mais pas n’importe quel débat, nous y reviendrons. Ce positionnement résolu, nous le revendiquons à partir de notre double identité, le fameux “d’une part… et d’autre part…”, qui relie ceux et celles qui aujourd’hui sont les “tisserands”, bénévoles ou délégués, de ce que l’on appelle couramment, dans le contexte particulier de la Belgique francophone, “la laïcité organisée”. Cette appellation, tout comme la distinction que nous faisons dans nos statuts entre une laïcité “politique” et une autre “philosophique” peut prêter à confusion, être soumis à la critique et nécessiter certaines clarifications, mais c’est un fait. Il découle de l’histoire politique et sociale de ce pays et, en son sein, du processus de structuration d’une “communauté philosophique non confessionnelle”, car c’est bien en ces termes, sans doute plus appropriés, que nous sommes désormais reconnus par notre Constitution et notre législation.

Si les mots et les concepts sont importants, méritent d’être analysés et remis en question, c’est dans leur mise en œuvre qu’ils peuvent néanmoins prendre pleinement leur sens. Il en va ainsi de notre conception du débat démocratique et de la manière dont nous entendons y prendre part, y compris sur les “questions qui fâchent”. Dans ce débat, notre engagement à promouvoir une “double laïcité” ne fait pas de nous des êtres schizophrènes, mais constitue au contraire une force amenée, avec d’autres, à consolider la démocratie, à condition toutefois de lever certains malentendus, de clarifier “les fondamentaux” et ce qu’ils impliquent concrètement, à notre sens, au niveau de leur mise en action.

LA LAÏCITÉ POLITIQUE, UN BIEN COMMUN ET UNE CONSTRUCTION PERMANENTE

Elément clef de la vie démocratique, la laïcité politique, comme le rappelait la “Déclaration Universelle sur la laïcité au XXIe siècle”,[2] a pour objectif de permettre à l’ensemble des citoyens de “délibérer pacifiquement, en égalité de droits et de dignité, pour exercer leur souveraineté dans l’exercice du pouvoir politique”. Animée des principes fondamentaux de “respect de la liberté de conscience et de sa pratique individuelle et collective ; de l’autonomie du politique et de la société civile à l’égard des normes religieuses et philosophiques particulières et de la non-discrimination directe ou indirecte envers des êtres humains”, sa défense est un processus permanent visant “l’harmonisation de ces principes dans diverses conjonctures socio-historiques et géopolitiques”.

A moins de renier sa vocation universelle, à savoir de constituer un cadre garant de la construction du bien commun et d’un vivre ensemble harmonieux, la laïcité ne peut donc jamais être, à l’instar de la démocratie, considérée comme aboutie ou absolue. Elle ne peut se figer en un modèle déterminé une fois pour toutes, le problème pouvant être dans le débat actuel tel qu’il est posé par certains acteurs, une tendance à la « sacralisation » de la laïcité, comme l’explique très bien Pierre Tevanian[3] dans le chapitre qu’il consacre à “la métaphore laïque” dans La République du mépris.

D’un principe organisateur de la société dont les modalités restent soumises au débat démocratique, à la critique et à la révision permanentes, on a fait une “valeur” intemporelle, dont la simple évocation est supposée pouvoir régler, comme par exorcisme, tous les problèmes sociaux. On est ainsi passé d’un rapport d’altérité entre la laïcité et le religieux à un rapport de rivalité mimétique – que résume bien la formule suivante, récurrente dans le débat sur le voile à l’école […] : “Quand on entre dans une mosquée, on doit enlever ses chaussures. De même, quand une élève entre dans une classe, elle doit enlever son foulard.” C’est ce “de même” qui pose problème, car il revient à concevoir l’école sur le modèle d’un lieu de culte et la laïcité sur le modèle de la religion.” Or, comme le rappelle à dessein Tevanian, “un espace laïque est un espace pragmatique – c’est-à-dire, dans le cas de l’école, un espace dans lequel les règles sont fondées sur l’activité pédagogique : est permis tout ce qui est compatible avec le travail des professeur-e-s et de leurs élèves, n’est interdit que ce qui y fait obstacle. Un espace laïque, c’est aussi un espace non dogmatique, c’est-à-dire un espace ouvert à la discussion, y compris sur la ou les significations qu’il faut donner à tel ou tel objet, phénomène, “signe”, ou vêtement.”[4]

UNE QUESTION QUI FÂCHE… UN PEU, BEAUCOUP, À LA FOLIE…

Car c’est un fait, et nous entrons là au cœur d’une des “questions qui fâchent” : ce ne sont – pour ne citer que deux exemples parmi d’autres – ni les tentatives répétées de mainmise des puissants lobbies chrétiens sur les institutions européennes, ni la persistance dans notre pays d’un réseau d’enseignement confessionnel subsidié, qui mobilisent aujourd’hui la plus grande partie des discours sur la laïcité. Non, à l’instar d’autres débats tels que le féminisme ou la liberté d’expression, la réactivation, avec âpreté et véhémence, de cette question s’est faite à partir de la stigmatisation récurrente, voire obsessionnelle, d’une communauté et de ce qui est devenu un de ses symboles : le “foulard”. Le mot est lâché ! Pas un débat sans qu’il ne soit “brandi”. Ce serait donc, aujourd’hui, ce bout de tissu qui constituerait la principale menace pour la laïcité ! Ceux qui font recette sur cette question s’en défendent : bien sûr, ce n’est pas là la question essentielle, le “foulard” n’est que la “partie émergée de l’iceberg”. Derrière “les filles voilées” se cachent “leurs grands frères et leurs pères machistes”, “les barbus qui les manipulent pour remettre en cause nos principes fondamentaux”, “et si on autorise le foulard, après on permettra quoi : la burqa ou l’excision ?”.[5]

Alors, il est vrai que ce qui fâche aujourd’hui avec ceux qui titrent à la une “l’islam menace l’école[6] c’est que, même s’ils s’en distancient, ils ne peuvent ignorer alimenter, l’une des formes de xénophobie parmi les plus répandues et les plus virulentes de ce début de XXIe siècle, ère de l’“après 11 septembre” et du prétendu “choc des civilisations” : la peur de l’islam et des musulmans.

Et dire ceci ne signifie pas qu’il ne peut y avoir de questions ou d’inquiétudes légitimes concernant les attitudes dogmatiques notamment mais invite à réfléchir aux stratégies déployées. Par ailleurs, ceux qui font aujourd’hui de l’interdiction des “signes d’appartenance philosophique ou religieuse”, le point d’entrée systématique et l’enjeu prioritaire de la laïcité instrumentalisent, nous semble-t-il, les valeurs de liberté et d’égalité que nous défendons, en entretenant un certain nombre de malentendus et de contre vérités historiques. Il en va ainsi de la notion de neutralité, principe laïque et libéral par excellence, qui consiste en une obligation d’abstention faite à l’Etat et ses institutions pour justement garantir une liberté d’expression maximale, “ne pouvant se voir assigner d’autres limitations que le respect de la dignité d’autrui”, selon P. Grollet,[7] et de garantir cette expression de manière égale pour tous, “sans qu’aucune majorité, ou aucune force sociale en position de domination, ne monopolise la parole ou l’occupation de l’espace public, et que rien n’empêche les minorités de s’exprimer” tel que le précise Tevanian.[8] Or, ce principe de neutralité devrait aujourd’hui, pour certains, s’imposer au public, invité de manière récurrente à manifester ses convictions de manière moins “ostensible”,[9] à les laisser “dans la sphère privée”, autrement dit “à la maison”. Nous ne pouvons cautionner cette conception liberticide de la laïcité, cette “assignation au silence et à l’invisibilité”,[10] ni le fait que, sous couvert de termes “neutres”, elle cible en réalité aujourd’hui une minorité particulière. Aujourd’hui, et demain ? Cette préoccupation et cet attachement à une conception libertaire de la laïcité justifie-t-elle pour autant d’être taxé, comme c’est parfois le cas, de “provoile” ?

Ce qui constitue un point de désaccord avec ceux qui se targuent de se préoccuper du “sort des jeunes filles livrées à l’arbitraire de la pression sociale et à la loi du plus fort” – au contraire des vilains antiprohibitionnistes “laxistes” et empreints d’“angélisme”, pour reprendre les disqualifications les plus courantes –, c’est que notre conception de l’émancipation n’est pas celle de l’imposition. Le travail que nous menons sur le terrain, dans l’accompagnement des personnes sur diverses questions (alphabétisation, insertion socio-professionnelle, surendettement, gestion de la diversité à l’école…), les débats que nous menons avec des acteurs associatifs, intervenants sociaux, enseignants… nous confortent chaque jour dans l’idée que les réalités sont complexes et que les chemins de l’émancipation sont multiples. Ces processus prennent du temps et exigent un dialogue permanent, notamment concernant les conflits de valeurs. Ils nécessitent l’écoute et la compréhension du point de vue de l’ “autre”, ainsi que sa reconnaissance comme un interlocuteur valable avec lequel on peut interagir et échanger d’égal à égal. Ce que ne permet pas la solution “facile” de l’interdiction. Celle-ci entraîne en outre des conséquences néfastes telles que des exclusions et la déscolarisation des jeunes filles, ou encore la création d’écoles confessionnelles musulmanes.[11] Précisons que critiquer les conséquences d’une gestion par l’interdit, en matière de drogues ou de voile par exemple, n’implique nullement d’être favorable ni de promouvoir les drogues ou le voile.

Ce qui irrite dans les postures figées de ceux qui jugent inadmissible de débattre des “accommodements” et opposent “fin de non recevoir, y compris de débat” aux demandes formulées sous prétexte de voir s’écrouler notre “bonne vieille laïcité”, tout en rappelant que “chez nous, on a toujours fait comme ça”, c’est que là encore on vide de sa substance l’idéal laïque et plus largement démocratique. En présentant la laïcité et la démocratie comme la loi du majoritaire ou celle du plus fort, on les dénature car, à notre sens, la force de la démocratie réside aussi dans sa capacité à tenir compte de ses minorités. C’est à cette conception du vivre ensemble que nous sommes attachés, et c’est avec ce souci permanent que la laïcité gardera, selon nous, sa vocation universelle.

Ce qui peut agacer, dans “la conception rigide d’un citoyen abstrait”, pour reprendre les mots de Jean Baubérot, dans cet Universalisme majestueux opposé aux ténèbres du particularisme, c’est qu’il fait fi des appartenances multiples qui nous traversent. Il passe sous silence les rapports sociaux et les rapports de force inégaux. Il ignore la réalité quotidienne des discriminations, directes ou indirectes, que vivent toute une série d’individus ou de groupes qui, en raison de leur sexe, de leur orientation sexuelle, de leur handicap, de leurs convictions philosophiques ou religieuses,… sont continuellement exclus de l’espace commun. Dans sa vocation profondément égalitaire de pacification des rapports sociaux, la laïcité ne peut perdre le sens des réalités et doit sans cesse être remise en contexte. Ainsi pourquoi ne pourrait-on pas dans une société donnée débattre des modalités de vivre ensemble et réfléchir à des stratégies destinées à ce que les majoritaires n’imposent pas de fait leur conception aux minoritaires ? N’est-ce pas là la vocation de la laïcité ? Des propositions créatives et diverses émergent chaque jour du terrain ou issues de commissions chargées de réfléchir à ces questions pour mettre en place une meilleure reconnaissance des minorités.[12] Pourquoi ne pas s’en inspirer davantage ? En ce sens, nous interrogerons, notamment, la pertinence des “accommodements raisonnables”.[13]

LA LAÏCITÉ PHILOSOPHIQUE, C’EST QUOI EN FAIT ?

Pour terminer, et sachant que le débat restera ouvert et qu’il n’est pas possible ici de faire le tour de l’ensemble des questions, tentons de lever un dernier malentendu car comme dit en introduction, c’est autant et à la fois notre attachement à la défense de la laïcité politique et philosophique qui nous amène à revendiquer le débat et avec lui une certaine conception éthique sur la manière d’y prendre part, et ce, non seulement bien sûr sur les questions de “vivre ensemble”, mais sur toutes les questions qui doivent, à notre sens, préoccuper aujourd’hui le citoyen attaché aux valeurs démocrates, humanistes et de progrès.

Alors ce qui est un peu réducteur quand même, c’est lorsque l’on nous qualifie de “communauté en creux”, de “culte des athées ou des agnostiques”, de “communauté de mécréants”. Car si effectivement, nos rangs sont composés de personnes qui “font l’économie du divin et du surnaturel” pour défendre des valeurs dont ils ne revendiquent d’ailleurs pas le monopole ou l’apanage, c’est faire bien peu de cas des valeurs défendues par ce mouvement concrètement chaque jour, dans ses actions et réflexions multiples, que de le réduire à la défense de l’athéisme et de l’agnosticisme. Qui, faut-il le rappeler, doit également avoir droit de cité parmi les autres convictions, et c’est loin d’être le cas à encore beaucoup d’endroits de cette planète !

Ces valeurs que nous défendons, comme l’autonomie, la liberté de conscience, la citoyenneté, le plaisir, l’égalité, la justice, la solidarité… pour en citer quelques-unes, nous nous engageons, chaque jour, et de plus en plus (grâce aux moyens humains et matériels que nous a apportés la reconnaissance de notre “utilité sociale”) à les défendre aux côtés de ceux qui partagent avec nous l’utopie de les voir mieux “incarnées” dans notre société. Les avancées sur des questions éthiques par rapport auxquelles notre mouvement a, sans doute – mais celui-ci reste permis ! –, contribué, encore une fois aux côtés d’autres, croyants ou non, qui partagent nos positions de “libre choix” en matière d’avortement, de fin de vie… constituent des avancées et un progrès pour l’ensemble de la société et ceux et celles qui la composent.

Et pour en finir, quand même, avec ce qui énerve aussi parfois un peu, mais que nous comprenons néanmoins, c’est lorsque l’on attend de nous des positions “tranchées” sur tout et parfois n’importe quoi. “Mais, au fait, que dit le CAL sur cette question ?”, “Que pense le mouvement laïque de cette idée ?”. Au risque de décevoir ceux qui pensent encore que nous détenons une vérité (parmi d’autres bien sûr !), les seuls outils que nous possédons sont le libre examen et, dans sa mise en pratique quotidienne, ce qui doit nécessairement l’animer, à savoir le goût de la rencontre, de l’échange et du débat, la recherche des nuances, la capacité de relativiser sa propre vérité, de remettre en question ses certitudes et préjugés d’hier, d’être chaque jour dans une démarche de “vigilance par rapport au petit clérical qui sommeille en chacun de nous.”. Et pour cela, il nous faut aussi faire le deuil d’être toujours d’accord entre nous !


[1] Lire l’article “L’assistance morale au quotidien”, pp. 24-26 de ce numéro.

[2] Initiée par Jean Baubérot, cette déclaration a réuni des universitaires de tous les coins de la planète. Nous l’avions publiée dans Bruxelles Laïque Echos n°52, 1er trimestre 2006. Voir aussi sur le blog de Jean Baubérot http://jeanbau- berotlaicite.blogspirit.com.

[3] Pierre Tevanian est professeur de philosophie et co-animateur du collectif Les mots sont importants. (www.lmsi).

[4] Pierre Tevanian, La République du mépris. Les métaphores du racisme dans la France des années Sarkozy, Editions La Découverte (“Sur le Vif”), Paris, 2007, pp. 37-38.

[5] Quand la référence n’est pas mentionnée, les expressions citées entre guillemets sont des propos entendus lors des débats que nous menons ou auxquels nous prenons part.

[6] Le Vif L’Express.

[7] Philippe Grollet, Laïcité : utopie et nécessité, éditions Labor / Espace de libertés, 2005, p.20.

[8] Pierre Tevanian, op cit, p.43.

[9] D’après le petit Robert de la langue française, “qui peut être montré publiquement sans inconvénient”.

[10] Pierre Tevanian, op cit, p.45.

[11] Droit que l’on ne pourrait dénigrer à la communauté musulmane, dans un pays où une élève sur deux en Communauté française et deux sur trois en Communauté flamande est inscrit dans le réseau libre confessionnel, mais qui ne saurait constituer dans la conception laïque d’une “école pour toutes et tous” une avancée.

[12] A l’instar de la “Commission de Dialogue Interculturel” ou même de la Commission dite “Stasi” chargée de réfléchir sur l’application du principe de laïcité en France qui a émis de nombreuses propositions, même si on n’a finalement retenu que la loi d’interdiction.

[13] Pour une information sur les accommodements raisonnables, lire Pierre Ansay, “Société multiculturelle : l’exemple des accommodements raisonnables au Québec”, Etopia, décembre 2008.

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