LE PLAISIR EN RELIGION OU VU PAR DES RELIGIEUX “ÉCLAIRÉS”…

par | BLE, JUIN 2009, Laïcité

Dans une démarche comparative, nous souhaitons présenter la conception de certains croyants concernant le plaisir. La revue Reliures[1] a publié un dossier très intéressant sur cette thématique dans lequel nous avons pu puiser les témoignages de croyants des trois grandes religions – du moins de certains de leurs représentants “éclairés”.

A la lecture de ces textes, force est de constater que ces représentants éclairés ne condamnent plus explicitement le plaisir et le corps, qu’une évolution semble en cours et que les religions tentent de s’adapter à l’air du temps. Il pourrait en ressortir l’impression que les différences entre approches confessionnelles et philosophiques s’aplanissent dans un monde parfaitement lisse. Or ces croyants ne valorisent pas tout à fait la même conception du plaisir que nous. Tout en respectant leur démarche d’ouverture, nous nous sommes permis de formuler quelques questions qu’inspirent ces témoignages aux libres penseurs.

Il convient, en outre, de préciser que derrière ces témoignages s’accordent des représentants progressistes dont les pensées reflètent peut-être l’interprétation de leurs rites au regard d’un travail d’émancipation personnelle qui relativise certains prescrits du dogme. Ces points de vue ne sont, du coup, pas forcément représentatifs du rapport officiel de chacune des religions ou de la majorité de leurs coreligionnaires au plaisir.

Le plaisir éprouvé par un moine d’Orval

Autour de lui, dans son environnement culturel, B-J Samain s’entendait répéter : “la vie de monastique est une vie de pénitence et de silence ; de renoncement, de mortification, d’abstinence…” pour résumer, un refus du plaisir. Cette image d’austérité chrétienne fréquemment véhiculée semble parfois susceptible d’être mise en déroute par la volonté humaine. Ainsi, après une longue période d’apprivoisement de ses désirs, le moine Samain dit “avoir fait la paix avec eux” et avoir porté un regard confiant sur le plaisir. Sur ce chemin, la poésie a joué un grand rôle dans l’apprentissage de la recherche de chaque parcelle, même infime, du plaisir. Un poème de C. Juliet semble refléter sa manière de percevoir les choses : “Quand j’ai faim tout me nourrit […] je m’emplis de tout ce qui s’offre, des visages, des regards, un arbre, un nuage, la lumière du jour, le sourire d’un enfant, tout est absorbé, tout me nourrit”.[2] C’est à la condition de connaître et d’accepter ses manques qu’il peut affirmer que tout le nourrit. Son ascèse, comme il l’exprime, consiste à se tenir devant le réel du monde en posture d’accueil. Ne rien prendre mais s’ouvrir à ce qui s’offre. Ascèse du plaisir qui s’efforce de ne rien mépriser, de ne rien négliger mais d’accueillir tout ce qui se présente dans l’ordre de la vie, de la beauté et de l’échange. En restant sobre et frugal, les mains seraient “pleines de peu”. Il ajoute ensuite que la vie monastique est en soi une condition favorable pour la culture de différents plaisirs tels que le chant, le silence, la communion avec les autres ou encore le plaisir de l’étude du texte. Traduisant un poème de Guillevic dans le contexte du thème étudié, B-J Samain relève que : “Le plaisir t’est donné. Ne le prends pas comme un dû”.

A la lecture de ce témoignage, il nous semble opportun de mettre en avant une différence essentielle entre cette vision du plaisir et celle qui est recherchée par les libres penseurs de la laïcité. Sans vouloir offenser tous les efforts de cet homme avisé dans sa recherche du plaisir, nous nous demandons justement pourquoi “des efforts”. Pourquoi faut-il s’enfermer dans la contrainte et le dénuement pour jouir d’un plaisir exalté ? N’existe-t-il pas une sorte de dépit dans cette recherche du plaisir ? Pourquoi le fait de subir une doctrine de renoncement et d’abstinence permettrait d’accéder justement à ce à quoi on s’abstient et on renonce ? Les plaisirs sont multiples et c’est, pour nous, un plaisir de tous les découvrir au fil d’une expérience personnelle et émancipée.

Le plaisir pensé par le Rabbin N.Weinberg

Selon Mr Weinberg, le judaïsme enseigne que l’éducation doit s’employer à nous plonger vers la connaissance de soi car c’est en soi qu’on apprend la vie, l’aptitude à aimer, à atteindre notre potentiel, à découvrir les définitions de la réalité, de la bonté ou du plaisir. La connaissance intérieure permettrait de nous élever au dessus des influences de la société et de devenir indépendant. “Personne ne pourrait rien enseigner à personne qui ne soit réellement nouveau. En réalité, le professeur transmet l’information d’une manière qui permet à l’élève d’entrer en contact avec ce qu’il sait déjà, et de le redécouvrir de son propre mouvement”. Pour une compréhension complète de la vie, il faut savoir ce que l’on attend de nous. “Que veulent tous les parents pour leurs enfants ? Qu’ils soient en bonne santé, forts et plein de joie. Qu’ils aient l’esprit clair, qu’ils soient résolus et accomplis. […] Pourquoi ? Pour qu’ils retirent le plus de plaisir de la vie, seulement du plaisir […] Dieu nous considère de la même manière. […] Il nous a créés pour nous accorder de la bonté et nous procurer du plaisir”. La Tora aurait été donnée à l’homme comme mode d’emploi pour qu’il retire un maximum de plaisir du monde. Et nous pouvons constater, selon le Rabbin, que chaque décision que prend un être humain est fondée sur un seul critère final : le plaisir.

A la lecture de ce témoignage, nous nous posons deux questions : si tout ce que nous devons savoir est déjà en nous, quelle place pour l’improvisation, pour le plaisir d’échanger, le plaisir de se perdre et de découvrir de nouveaux plaisirs au contact de nouveaux environnements ? Enfin, si la Tora a été donnée comme le mode d’emploi du plaisir, pourquoi contient-elle tant de restrictions à son sujet (en matière d’alimentation, d’homosexualité, de masturbation,…) ?

Le plaisir en Islam vu par l’anthropologue musulman Malek Chebel

L’Islam, c’est aussi l’érotisme des Mille et une nuits” affirme Malek Chebel, rejetant comme des épiphénomènes les objections concernant, par exemple, les talibans, ou les wahhabites. L’Islam serait d’après lui “avant tout une apologie de l’épanouissement personnel”. Une légitimation du désir de sexualité, de bonne chère, de parfums, de beauté, voire d’argent et de biens matériels à condition de ne pas franchir certaines règles morales telles que le respect de la famille et de ne pas se détourner de “l’amour du Dieu unique”. Ainsi, selon Malek Chebel, la sexualité ne peut se vivre hors mariage mais à l’intérieur du couple, tout est désir : les parfums, les onguents, les fards sont là pour aiguiser les sens, faire naître la volupté et exploser la jouissance. L’anthropologue nous rappelle “l’âge d’or” de l’Islam du temps des Abbassides à Bagdad, des Fatimides au Caire, et de l’Andalousie musulmane où “tout n’était alors qu’explosion des sens”. Il précise que l’ascétisme n’est pas une donnée de l’Islam, même si certains maîtres soufis furent tentés par le retrait des bonheurs de ce monde. “Cela n’a jamais été formulé, mais je serais tenté d’en déduire qu’au regard de l’Islam, le désir rapproche de Dieu…”, conclut-il.

Loin de discréditer l’âge d’or des civilisations musulmanes et l’opulence qui y est associée ni l’érotisme des rapports conjugaux au sein des membres de ce culte, nous relèverons que selon notre manière de voir les choses, le plaisir ne doit pas être soumis à des règles dites “de morale” (excepté aux principes fondamentaux de respect de l’autre et des droits humains). Qui édicte ces règles ? Pourquoi une institution construite de toute pièce telle que celle du mariage devrait-elle limiter de manière si stricte les jouissances de la vie ? Et qu’en est-il du plaisir “détournant du Dieu unique” ? Comment s’interprète-t-il ? N’est- ce pas la porte ouverte à tous les prescrits des dirigeants religieux concernant les restrictions aux plaisirs de la vie elle-même ?

Au terme de ce petit exercice comparatif, nous voyons que des croyants développent une lecture des textes de références moins dogmatique qu’à d’autres époques. Ils les interprètent de manière à trouver et valoriser des plaisirs au cours de la vie terrestre. Ils ne jouissent cependant pas de la même manière que les libres penseurs de l’existence temporelle, ne fut-ce que parce leurs plaisirs visent toujours à se rapprocher de Dieu ou à exhausser sa volonté.

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Jean-Léon Gérôme – Bethsabée – 1895
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Jean-Léon Gérôme – Allumeuse de Narghilé – 1898

[1] Reliures, n°21, Automne-Hiver 2008. Ce numéro invitait des adeptes de différentes philosophies ou confessions à exposer leur rapport au plaisir.

[2] C.JULIET, L’opulence de la nuit, P.O.L., 2006, p.7.

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