LE PLAISIR, UNE QUESTION D’APPRENTISSAGE

par | BLE, JUIN 2009, Social

Un plaisir barbichu

Neuro-psychologues et biologistes s’intéressent au plaisir par le biais de ses manifestations physiologiques : diffusion hormonale, excitations de zones cérébrales, etc. Si le support physique mérite bien sûr d’être étudié et compris, son étude n’est pas en mesure de nous renseigner sur les dimensions du plaisir qui ont inspiré le thème du présent numéro de Bruxelles Laïque Echos. Nous pensons à la poursuite d’un plaisir émancipé, libre et éclairé. Un plaisir dont les vertus sont épanouissantes et pas seulement limitées à la satisfaction mécanique d’un besoin, comme quelques théoriciens barbichus ont pu l’imaginer.

Le plaisir est social, il se transmet

Le plaisir, ou les plaisirs, dont nous parlons sont des plaisirs qui, même s’ils peuvent être solitaires, sont toujours partagés. En ce sens qu’ils prennent place dans l’enchevêtrement des rapports sociaux et qu’ils nous relient au reste de l’humanité. Dans ces plaisirs, il y a tout à la fois l’actualisation de techniques, la participation à la construction et à l’observation de conventions sociales, ainsi qu’une part indicible de l’intime et du partage.

Par sa lecture de La revanche du clitoris (cf. Page 36), Evelyne Van Meesche nous montre combien l’accession au plaisir sexuel est autre qu’une satisfaction mécanique. Outre la question de l’orgasme, puisqu’il y a autant de plaisir sans orgasme que d’orgasme sans plaisir, l’accession au plaisir est ici montrée comme un chemin d’apprentissage solitaire ou mutuel qui invite au partage et à la découverte par l’expérience et l’attention à soi et à l’autre. Rien dans ce plaisir ne va de soi ou n’est donné d’avance. C’est une expérience à construire, une connaissance technique et émotive à acquérir (il ne s’agit pas d’érudition mais de pratique et d’initiation).

On croit aisément que le plaisir lié à la consommation de drogue est inhérent à cette consommation. Je fume un joint, je plane, c’est cool. Il n’en est rien. Howard Saul Becker,[1] un sociologue américain, soumet à notre connaissance une démarche qu’il découvre dans le milieu des consommateurs de marijuana et qui consiste à “apprendre à fumer de la marijuana pour le plaisir”. Après s’être entretenu avec un grand nombre de consommateurs, il observe que dans un premier temps les fumeurs “novices” ne ressentent aucun effet lors de la consommation. S’ils désirent devenir fumeurs de marijuana pour le plaisir, ils doivent suivre un parcours d’initiation au contact de fumeurs expérimentés pour finalement parvenir à planer. Synthétiquement, nous pouvons décrire ce parcours comme suit : le novice doit d’abord apprendre à consommer la marijuana de manière à rendre l’effet psychotrope possible. Cet apprentissage s’opère parfois par l’imitation des fumeurs plus expérimentés, parfois aussi par une initiation explicite à la technique. Il doit ensuite devenir capable d’identifier l’effet produit par la fumée. Pour pouvoir planer et donc devenir fumeur pour le plaisir, il faut donc, d’une part, que les effets se produisent et, d’autre part, que ces effets soient reconnus et identifiés comme la conséquence du fait de fumer. C’est encore au contact de fumeurs expérimentés que cette étape peut être franchie. Ces derniers aident le novice à identifier les effets en lui communiquant leur représentation d’effets concrets qu’ils associent au fait de planer. Et lorsque le novice devient enfin capable de planer, il faut encore qu’il apprenne à aimer les effets qu’il est maintenant apte à ressentir. Les premières expériences du novice qui plane peuvent être physiquement désagréables. Il lui appartient donc, s’il veut devenir fumeur pour le plaisir, de redéfinir les sensations qu’il éprouve pour les trouver agréables. Et c’est à nouveau au contact des fumeurs expérimentés que cette redéfinition peut avoir lieu. Minimisant les effets désagréables ou soulignant leur caractère provisoire, ils peuvent éveiller le novice à de subtiles sensations agréables qui lui échappent encore. En résumé, dit Becker, celui qui fume pour le plaisir est celui qui a appris à répondre “oui” à la question “est-ce agréable ?”. Finalement, c’est presque une question de convention et entièrement une question de perception.

Par la négative, on peut aussi montrer que l’accès au plaisir n’est pas un automatisme technique. Car en effet, combien sont ceux qui n’y accèdent pas malgré l’utilisation de moyens réputés comme des “voies royales neurobiologiques” : la sexualité, la table… Ce sont bien des processus sociaux, des façons de concevoir le monde et ce qui est possible dans le monde, qui permettent cet accès. Autant de choses acquises, transmises qui sont la base de nouvelles constructions, et d’éventuelles inventions inédites.

Plaisir, conventions et représentations

Le caractère conventionnel du plaisir apparaît aisément lorsque l’on considère les plaisirs ludiques. Qu’il s’agisse des registres de l’humour ou du jeu, la stimulation zygomatique dépend de conceptions communes et de normes partagées. Il est trivial de dire que l’humour et ses registres sont appréciés de manières variées selon les circonstances et les groupes sociaux. De même que de dire que la sensibilité à tel ou tel type d’humour s’éveille et se construit au contact de ceux qui l’apprécient déjà. C’est d’ailleurs aussi le cas de la musique dont le Jazz est un exemple emblématique à cet égard. Apprécier l’humour ou la musique et en user pour le plaisir, comme dans le cas de la marijuana, c’est une question d’apprentissage ou d’initiation.

Celui qui a éprouvé l’immensité du plaisir que procure une partie de poker rondement menée comprendra la plénitude qu’éprouve le joueur qui a la parole et qui retarde le moment de son annonce en déclarant “tous mes droits!”[2] pour, justement, faire durer le plaisir… Ici, se plier scrupuleusement aux règles et aux conventions, comme transiger ironiquement avec ces normes, est en soi une source de joie pour les joueurs expérimentés. Règles et conventions qu’il est préalablement nécessaire d’apprendre et d’incorporer intimement, de façon à pouvoir en jouer à bon escient, sans devoir “en référer au manuel des règles”. Cette incorporation profonde est celle qui donne la sensation d’un plaisir inhérent à l’activité. Observer celui qui découvre invite cependant à se rappeler que l’accession au plaisir est un processus.

L’idée d’inhérence est un obstacle

Nous le voyons donc, l’accès au plaisir n’est pas seulement lié à la participation à une activité réputée plaisante (en sont témoins ceux qui s’ennuient en faisant l’amour), mais il résulte d’un apprentissage de techniques et d’un apprentissage simultané qui amène à faire correspondre ses représentations propres à celles reconnues conventionnellement comme plaisantes ou, plus simplement, à parvenir à se représenter cette activité comme réjouissante.

Au vu de ce qui précède on peut dire que prétendre à l’inhérence du plaisir reviendrait en quelque sorte à le réserver à ceux qui y sont initiés et à semer d’embûches le parcours de ceux qui ne le sont pas. Et, en conséquence, à susciter la stigmatisation de ceux qui n’y auraient pas “naturellement” accès, les “pisse-vinaigre”, les “frigides”, les “grincheux” et autres “rabat-joie”. Pas étonnant alors que tout le monde tire la gueule puisque tout le monde aurait au moins une bonne raison de se sentir personnellement déficient…

Cette sorte d’aliénation de l’individu confronté à la question du plaisir, aliénation qui pose en insuffisance personnelle ce qui est en fait un déficit sociétal d’apprentissage, est d’ailleurs, de façon cohérente, complétée par la subordination aux dogmes de notre culture qui souillent l’idée même de plaisir. Si ces dogmes, conventions réputées immuables, apparaissent dans la lecture que nous propose Evelyne Van Meesche, ils se retrouvent aussi à bien des niveaux de notre organisation sociale. En particulier lorsque le productivisme qui, pour nous, fait référence majeure, empêche les individus de libérer la disponibilité nécessaire à la prise en charge de l’acquisition intime de ce qui permet le plaisir et la jouissance. Sous l’effet de cette subordination nos plaisirs sont associés à l’idée de perversion ou d’oisiveté. Il faudra donc nous en émanciper puisque nous sommes, dans une vision plus moderne, invités à rechercher le plaisir.

Une injonction à prendre au sérieux

Guy Bajoit[3] nous montre en effet que notre modèle social contemporain comporte une forte injonction, en soi paradoxale, au plaisir. Injonction rendue plus paradoxale encore lorsqu’elle est associée à l’idée d’autoréalisation. Comme si les ressources pour ce faire étaient inhérentes alors que nous avons vu qu’elles ne le sont pas.

Prenons cependant cette injonction au sérieux. Mais pour la libérer des paradoxes, il faudra porter l’exigence d’une prise en charge au niveau de la société entière et de chacun de ses faisceaux, de l’éducation au plaisir et de la libération de temps consacré aux plaisirs et à leur apprentissage. Un temps dégagé des aliénations dogmatiques qui voudraient interdire des transgressions pourtant fécondes et enfermer les plaisirs dans des logiques marchandes et productivistes. En conséquence, il nous faudra aussi prendre une distance critique quant à la production et la consommation massive d’ersatz du plaisir trouvés dans la grande distribution.[4] Ceci au titre du fait qu’ils ne nous apprennent rien, si ce n’est que nous n’avons ni le temps, ni la disponibilité, ni l’éveil suffisants pour accéder au plaisir que nous avons voulu mettre en valeur ici. Ce plaisir relégué au rang des chimères lorsqu’il se retrouve dépourvu des adjectifs : émancipé, libre et éclairé.


[1] Howard Saul Becker, Outsiders, étude de sociologie de la déviance, Métailié, Paris 1985 (1963), pp. 64-82.

[2] Au poker, la convention veut que la relance, pour enchérir et faire augmenter la somme qui sera gagnée ou perdue, doit être immédiate lorsqu’un joueur à la parole. Il peut exceptionnellement différer sa relance en déclarant “tous mes droits”, afin de découvrir ses cartes si, éventuellement, il ne les avait par encore vues.

[3] Voir “Liberté et aliénation de l’individu contemporain” in Bruxelles Laïque Echos, n°63, 4ème trimestre 2008, pp. 42-45

[4] La question n’est pas neuve… En 1975, Brigitte Fontaine et Areski Belkacem, produits par Saravah, chante “Le bonheur”, l’histoire d’une bête (chaude et fauve) qui se donnait gratuitement à tous, qui fût capturée par des cupides, dupliquée à perte, standardisée, vendue et finalement oubliée avec la mort des anciens qui l’ont connue. Une chanson riche d’enseignement sur la marchandisation du plaisir. (On peut l’écouter en ligne.)


©photo : couverure du livre, Poker les secrets d’un chamions

Dans la même catégorie

Share This