LE SANS-PAPIER DÉCOMPLEXÉ

par | BLE, SEPT 2012, Social

Sweet dreams are made of this Who am I to disagree?
I travel the world and the seven seas Everybody’s looking for something Some of them want to use you
Some of them want to get used by you Some of them want to abuse you Some of them want to be abused
Eurythmics

Pensez-vous vraiment que les sans-papiers ne sont pas les bienvenus dans nos économies occidentales avancées, ici et maintenant ? Oui ? Y avez- vous vraiment regardé de près ? Et d’un peu plus loin ? Pourtant...

Allez, un petit coup d’œil dans le rétro et ensuite on écrase le champignon.

Depuis le XIXe siècle, les travailleurs se battent pour améliorer leurs conditions de vie, pour sortir du servage, de l’esclavage et de l’exploitation sans limite. Tant qu’ils n’avaient rien et pas une once de pouvoir, ils restaient taillables et corvéables. Mais le mouvement ouvrier, les luttes sociales, parfois d’une très grande violence, ont établi un rapport de forces, si bien que les travailleurs sont progressivement devenus des acteurs, puis des interlocuteurs et même, jusqu’il y a peu, des “partenaires sociaux”. C’est de haute lutte et finalement les armes à la main durant les deux guerres mondiales et en quelques occasions que les travailleurs ont imposé la naissance du droit du travail, l’indemnisation des accidents du travail, la limitation du nombre d’heures hebdomadaires de travail, les congés payés, l’indexation des salaires, la sécurité sociale, le droit au chômage, l’abaissement de l’âge de la retraite, la pension de retraite, l’édiction de règles en matière de conditions de travail, le droit de grève, les instances de concertation et de négociation, la protection contre le licenciement, bref toutes les normes de relations collectives de travail que nous connaissions dans le troisième quart du siècle dernier.

Pas mal, hein ? Sans cela, sans ces luttes, comme le disait le délégué principal des Forges de Clabecq durant les dernières grandes grèves qui y ont eu lieu, “vos enfants travailleraient encore dans le fond d’une mine”.

Evidemment, toutes ces normes, tous ces dispositifs, qui permettent aux travailleurs de sortir bon gré mal gré de l’aliénation au travail et de leur condition de main d’œuvre, tout ceci a un prix. Ce prix est notamment celui de l’impôt, des cotisations sociales et patronales et des taxes. L’enjeu mécanique pour les organisations patronales dont le rôle est de protéger l’intérêt des employeurs et de maximiser les profits réalisés par les entreprises au bénéfice de leurs actionnaires est dès lors de réduire au maximum cette charge qui, elle, bénéficie aux travailleurs. Car, en effet, dans notre économie capitaliste, le temps c’est de l’argent. Le temps, et tout le reste aussi… Si pour les travailleurs le revenu du travail est une nécessité pour vivre dignement, pour l’employeur il s’agit d’un coût. D’un coût à compresser. Ainsi, le droit du travail et les normes en matière de protection sociale des travailleurs représentent autant d’entraves au profit. Entraves que les organisations économiques internationales (OMC, FMI, BCE…) et les lobbys d’entreprises, qui échappent au contrôle démocratique, s’emploieront à défaire sans vergogne. Et que les patrons, conscients ou non de leur crime, chercheront bien souvent à contourner par tous les moyens.

Le travailleur modèle qui est le seul à vraiment tendre vers cette réduction maximale des coûts du travail, c’est le sans- papiers, le travailleur clandestin, le sans droits. La raison de la clandestinité, lorsqu’on la regarde au plus proche, n’est donc pas directement le profit (ils pourraient réaliser plus de profit s’il n’y avait ce satané droit du travail) mais bien le contournement par le travail clandestin des acquis arrachés par le mouvement ouvrier et les luttes sociales. Le but est de faire fi de la loi, parce que la loi n’est bonne à appliquer que lorsqu’elle rapporte à ceux qui ont effectivement le pouvoir ou la faveur du rapport de forces.

Aveuglés par l’idée d’une société harmonique et démocratique, nous avons pu penser que cette situation était incohérente. En réalité elle n’est ni cohérente ni incohérente. Elle est le résultat de rapports sociaux, de rapports de forces qui portent en eux-mêmes la contradiction de réalités et d’intérêts qui ne vont pas dans le même sens. Pour les uns, prétendre refuser le travail clandestin c’est assurer sa pérennité afin que le droit du travail n’entrave pas la marche du profit. Pour les autres, refuser le travail clandestin, c’est imposer que le droit du travail s’applique à tous de la même manière. Et en attendant que cette contradiction se résolve, on ne sait ni où ni quand ni comment des milliers de personnes et d’institutions souffrent de cette situation.

L’Etat d’abord, qui, comme nous l’avons souvent évoqué dans Bruxelles Laïque Echos et au Festival des Libertés, doit composer avec les forces en présence dans des rapports qui le structurent. Gardien du droit, il doit empêcher le travail clandestin et, gardien du temple (de la finance), il doit répondre aux exigences patronales de dérégulation. Ainsi, plutôt qu’appliquer quelques principes d’équité et de dignité humaine, il se livre à un drôle de cirque qui consiste à dévoyer le fruit de l’impôt pour chasser le sans-papiers, en même temps qu’il ferme les yeux sur la réalité des conditions d’esclavage auxquelles sont réduits les travailleurs clandestins, sans-papiers et sans-droits. Et nous, sans-papiers, militants, citoyens épris de droits de l’Homme, d’égalité et de solidarité, nous y assistons quelque peu impuissants.

Ensuite les sans-papiers, en plus de subir sans recours cette nouvelle forme d’esclavage moderne que certains spécialistes appellent la “délocalisation sur place”, vivent dans l’angoisse du lendemain, dans la peur de la police, de la dénonciation, de la rafle, de l’enfermement, de l’expulsion. Ils vivent aussi dans l’attente, dans la poursuite frénétique, fébrile et souvent vaine de leur dossier de régularisation qui, après avoir dormi quelques mois ou quelques années dans un tiroir de l’Office des étrangers, tandis que le sujet du dossier est lui perdu dans les labyrinthes administratifs, finit par leur revenir estampillé d’un “Non”. Toujours à la recherche d’un petit boulot pour survivre encore quelques jours, d’un logement, même précaire, d’une école qui acceptera l’enfant, d’un dentiste qui arrachera cette dent malade et tyrannique sans exiger la sainte carte SIS. Toujours à la merci d’un petit ou d’un grand patron qui, sur un coup de tête, pour une quelconque raison arbitraire pourra le renvoyer à sa misère. Souvent, se heurtant à des regards dont il ne comprend pas toujours l’expression ou les yeux baissés, marchant à vive allure entre la Porte de Hal et la Porte de Flandre (pour éviter les contrôles de la STIB), il reste une proie. Une proie en particulier pour l’agent zélé dont le regard affûté fait bien la différence entre l’étranger “normal” et celui qui “a quelque chose à se reprocher”.

L’heure est venue d’échapper à ce regard, de le tromper, de cesser de laisser prise à cette culpabilité construite de l’extérieur, à cette honte injustifiée. L’heure est venue du sans-papiers décomplexé !

Nous l’avons vu, le sans-papiers est malvenu surtout parce qu’il faut faire respecter le droit du travail au détriment du travailleur et parce que le travail clandestin est plus aisé s’il y a des travailleurs clandestins. N’y ajoutons pas les quelques considérations médiatiques, électorales et relatives à cette insaisissable opinion publique. Mais en réalité, il est l’instrument économique par excellence. Le soldat d’une super armée de réserve. Il ne réclame pas plus d’égard qu’une quelconque machine, avec ce petit plus qu’il est en mesure de réaliser des travaux dont la machine est incapable… Imaginons un seul instant que les travailleurs clandestins disparaissent du tableau, qu’ils se mettent en grève ou décident massive- ment de regagner l’Afrique, les pays de l’Est ou l’Amérique latine. Qu’adviendra-t- il des chantiers du bâtiment et des travaux publics, de la restauration, de l’agriculture, de l’hôtellerie, de la confection, du gardiennage, du secteur du déménagement ? Probablement un naufrage. En réalité, les travailleurs sans-papiers sont actuellement devenus indispensables à l’économie de nos villes occidentales et de nos agricultures. Pas d’incohérence manifeste donc, mais une bonne dose d’hypocrisie, certainement.

Nous avons combattu, durant des années, auprès des sans-papiers en lutte. Pour une autre politique d’immigration, pour le respect de la dignité humaine, contre les expulsions, contre les centres fermés, pour la régularisation de tous les sans- papiers, contre les rafles… Sans succès, il

faut l’avouer. Mais il y a une chose que nous n’avons pas encore faite, ou en tout cas, pas massivement. C’est offrir aux sans-papiers d’entrer de plein pied dans nos vies, dans nos réseaux de sociabilité, dans nos environnements directs. Nous nous battons auprès d’eux, mais tandis que la machine administrative à broyer de l’humain leur fait injonction de s’intégrer (sans aucun moyen de le faire), nous avons oublié de nous les intégrer. Si bien qu’ils continuent à marcher à vive allure, les yeux baissés, noyés dans une sorte de honte qu’on ne se représente pas.

Nous avons sans doute cru qu’il suffisait que l’Etat (c’est qui l’Etat ?) décide de donner aux clandestins les mêmes droits qu’à quiconque. Mais c’était oublier que dans une société, la dernière chose qui change, c’est la loi. En réalité, elle change quand plus personne ne la respecte, parce qu’elle n’est plus adéquate en regard de la réalité sociale et des rapports qui ont cours dans la société. Toute l’histoire de la lutte pour le droit à l’avortement en témoigne de manière limpide. Pour ce qui concerne les sans-papiers, il en ira sans doute de même. La société doit changer avant d’espérer que les normes légales la suivent. Nos attitudes personnelles, notre sentiment à l’égard des sans-papiers doit changer avant que la société suive. Et entre les deux, l’attitude des sans-papiers qui survivent ici, luttent ici, travaillent ici, doit, elle aussi, changer, être débarrassée de la honte, débarrassée de la peur, débarrassée de l’attente pour faire place à la vie.

Il est étrange de constater que cette affaire de statut puisse à ce point biaiser les relations entre des êtres humains. Que risque-t-on à lier des amitiés sincères avec des sans-papiers ? Qu’ils profitent de notre statut ? N’y a-t-il pas là quelque chose qui ressemble à une structure de castes ? Comme à l’époque de cette noblesse qui ne vendait les quartiers de son fils à une roturière qu’au prix le plus fort ? Serions-nous devenus des nobles sans nous en apercevoir ? Et les droits humains sont-ils passés au rang de privilèges ? Et bien, si c’est le cas, c’est volontairement que nous devrons abandonner ces privilèges que nous n’avions pas demandés. En liant des amitiés avec les sans-papiers, en invitant ceux-ci dans nos vies (et pas seulement à des réunions, des manifestations ou des soirées de soutien), en leur montrant ce que nos propres yeux voient de notre ville, nous rendrons son caractère anormal et amoral à l’exclusion qui les cantonnent au statut d’inexistants sociaux. Et nous les inviterons à ne plus avoir l’air d’être des sans-papiers.

Alors peut-être que leur misère, la traque dont ils sont l’objet et l’exploitation dont ils sont victimes deviendront anormales et qu’enfin les normes pourront évoluer.

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