LE SOMMEIL DE LA RAISON ENGENDRE DES MONSTRES

par | BLE, Démocratie, JUIN 2015, Laïcité

Dans notre société de l’immédiateté où “la dictature de l’urgence” semble devenue la règle, il devient complexe d’opérer des retours en arrière et, tout simplement, de se souvenir. Et, quelques mois après les attentats de Paris, un an après la tuerie du Musée Juif, ces souvenirs font toujours mal. Ils interpellent et questionnent notre modèle de société.

Société dans laquelle, de plus  en plus, en guise de pseudo-solution, c’est l’émotion qui régente notre vie sociale et politique[1], ce qui rend particulièrement ardue la simple tentative de faire appel aux faits et à la raison.

Pour autant, comment ne pas constater que, de Bruxelles à Tunis[2], ce sont des lieux de culture et de  transmission  qui  ont été touchés. Qu’au Pakistan[3] comme au Kenya[4], ce sont des lieux de savoirs et de transmission également qui ont été victimes d’une violence aveugle. Qu’au Canada[5], c’est un Parlement, symbole de la démocratie, qui a fait l’objet d’une attaque. Et, enfin, qu’à Paris, ce sont ceux qui ont pour mission d’entamer les interdits et de porter plus loin le domaine du licite, qui sont tombés.

Si, face à la bêtise humaine, la violence aveugle et gratuite, il convient de faire preuve d’intransigeance par rapport aux actes et aux mécanismes d’enrôlement6, cependant, les pièges qui nous sont tendus ne sont pas loin non plus.

Celui tout d’abord de se focaliser sur les actes et, dans une dynamique sécuritaire, de risquer de sacrifier nous-mêmes nos libertés. N’est-ce pas notre 1er Ministre lui-même qui, dans son discours aux corps constitués en janvier dernier rappelait que “l’enjeu n’est pas seulement la sécurité. C’est aussi la sécurité dans le respect des libertés” ?

Celui aussi de la responsabilisation individuelle à outrance qui, bien souvent, nous fait oublier notre responsabilité collective et l’impératif de solidarité qui doit nous animer. A quoi bon demander que chaque jeune revenu de Syrie passe automatiquement par la  “case  prison”[7] si personne ne daigne réfléchir aux raisons pour lesquelles des jeunes opèrent ce choix ou se laissent embrigader à un moment donné ? Si nous ne voulons pas être condamnés à toujours rester dans la réaction, il est crucial aussi de nous interroger sur ce que notre société met concrètement en place pour empêcher ces dérives tragiques.

Celui enfin du repli communautaire et ce, le plus souvent, sur une base confessionnelle. Face à cette tentation, notre volonté de construire une société où l’on pourrait conjuguer les différences sans les opposer passe aussi par une déconstruction de tous les préjugés. Et, dans ce cadre, même si elle ne peut pas tout et qu’elle doit d’abord elle-même être un lieu citoyen, l’école a un rôle primordial à jouer.

Or, dans notre enseignement officiel, un débat est en cours depuis maintenant plusieurs années et a été récemment relancé tant par la Déclaration de politique communautaire (DPC) de la coalition au pouvoir en Fédération Wallonie-Bruxelles que par un arrêt de la Cour constitutionnelle du 12 mars dernier. A la volonté politique exprimée dans cette DPC de remplacer par un cours commun d’éducation à la citoyenneté une des deux heures de cours de religion ou de morale non confessionnelle est venue se superposer, avec cet arrêt, la fin “de fait” du caractère obligatoire de ces cours précités de l’enseignement officiel puisque, dorénavant, n’importe quel parent ou élève majeur peut en demander la dispense.

Heureusement car peut-on encore accepter, aujourd’hui, que l’école soit  le  dernier lieu où l’on demande en y entrant de s’identifier religieusement ?

Cet arrêt nous oblige à revoir notre copie et, si l’heure de cours commun  prévue par la Déclaration de politique communautaire constitue certes une avancée, elle n’est pas moins insuffisante et même dangereuse sur les  plans  pédagogique[8] et organisationnel. Et, surtout, elle n’empêchera pas les demandes de dispense qui peuvent être introduites tant pour une heure que pour deux heures de cours…

Bref, parce que nous sommes convaincus que l’école, outil logiquement majeur d’émancipation, doit être autre chose qu’une gigantesque machine à reproduire les inégalités sociales, il est impératif de rapidement mettre en œuvre un cours d’éducation philosophique, éthique et citoyenne. Un cours de deux heures[9] qui respecterait les principes de la  neutralité dans le parcours commun à tous les élèves et à tous les niveaux.

Ce cours ne résoudra pas tous les problèmes de notre société mais, au moins, il permettra aux élèves d’évoquer ensemble les questions de sens plutôt que, pour ce faire, d’être cantonnés dans des classes séparées sur une base confessionnelle. Donner ce cours ne sera peut-être pas toujours aisé mais la gestion des conflits fait partie de la société[10] et c’est précisément à en être des membres actifs que notre école doit former les élèves.


[1] “Pour les belles idées de liberté et de vie privée, nous n’en sommes plus là…”, interview de la Ministre de l’Intérieur, La Première, RTBF, 2 juin 2014

[2] Au musée du Bardo à Tunis le 18 mars 2015.

[3] Dans une école à Peshawar le 16 décembre 2014.

[4] Dans une université à Garissa le 2 avril 2015.

[5] A Ottawa le 22 octobre 2015.

[6] Dans la cité comme dans les lieux clos (ce qui impose de repenser notre système carcéral).

[7] Comme au Monopoly ? Lire l’interview de Claude Moniquet dans la Libre Belgique du 17 janvier 2015.

[8] Que peut-on enseigner en une heure de cours ?

[9] Ce qui suppose d’organiser les cours de religions ou de morale non confessionnelle en dehors de la grille horaire.

[10] Thomas Gillet, débat du journal Le Soir, 22 janvier 2015.


Image : Gravure de Francisco de Goya – 1799

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