L’ÉCOLE DES ARTS POPULAIRES

par | BLE, Culture, MARS 2015

Je signe des autographes en Corée, aux Etats- Unis, en Allemagne… et je suis convoqué à l’ONEM demain…” Rookie Roc, chorégraphe, administrateur de l’asbl BXXL et quintuple cham- pion de breakdance Benelux n’est pas le seul dans ce cas. Stars ailleurs mais nullement prophète en leur pays.

Le breakdance, ou plutôt le bboying, est le pendant ‘mouvement corporel’ du hip hop et aurait permis très tôt de diminuer considérablement la violence dans les quartiers du Bronx.[1] Cette discipline permet aussi à chacun d’élever sa créativité et son syncrétisme d’héritage (danses et rythmes latino, africains, électro…). Dans le même temps, le hip hop éduque ; il demeure un outil d’éducation populaire, accessible, qui transcende les conditions, les codes de genre et de cultures car il revient à la base du langage humain qu’est le mouvement. Depuis 2007, l’asbl BXXL, qui aime se définir comme “la mise sur papier d’un rêve de gosse entre potes de quartier” tente de travailler sur ces notions. Le présent article tentera d’apporter une lumière sur notre projet et sur les nombreux défis qu’il rencontre …

La gare, le coin de rue, les agoras : mêmes combats, mêmes constats

La décennie 2000 aura vu Bruxelles dominer le débat de la culture urbaine au niveau du Benelux, voire du monde. Pendant que Hoochen Crew rafle 5 trophées BOTY Benelux au breakdance, Soufiane Bencok et Leamssi brillent au niveau mondial du Foot Freestyle.[2] Ils sont pourtant vus comme des “corner boys”, ces gars du coin de rue décrits par William Foot Whyte à Boston dans Street Corner Society. Pourtant, le spectre de l’ONEM plane sur leur épanouissement, pis, leur discipline ne trouve pas un grand écho au sein de la “machine culturelle”. En hiver, le sol de la gare leur donne des rhumatismes et, en toute saison, le marbre crée des lésions. Ces représentants de la Belgique, citoyens par l’art, éprouvent des difficultés à vivre de leur art, de leur discipline et provoquent souvent l’étonnement auprès de leurs comparses français, coréens, américains ou hollandais lors des rencontres internationales.

Comment se fait-il que le breakdance – et plus largement le hip hop, cette culture et cet art de la rue, ce mouvement dont l’industrie génère des milliards, qui fait sold out à chaque Battle Of The Year, qui influence la mode, qui touche toute la population, des franges défavorisées aux nantis – a autant de mal à faire son trou dans l’espace de la culture avec un grand C et de l’art avec un grand A ? En Fédération Wallonie-Bruxelles, sur près de 25 millions d’euros de budget culture, seuls 500 000 euros couvrent la culture Hip Hop. Soit 2% du budget. Dans les Centres Culturels et Théâtres Nationaux, quelle part représente cette discipline en termes de programmation ?[3]

Dans une première tentative de compréhension, nous pourrions voir dans ce manque de reconnaissance une superposition de la discrimination. Par son origine au sein des quartiers populaires et sa présence au sein de lieux de passage fréquentés dans une stratégie de réappropriation de l’espace public, l’image du breakdance souffre des mêmes stigmates dont souffrent les jeunes des quartiers populaires. Le bboy et la bgirl font peur, ils rappellent les stéréotypes du “jeune immigré” qui “tient les murs”, véhiculés par la presse à sensation et les discours populistes. Grossièrement donc, on oppose une culture “d’arabes et de noirs” à une culture “de blancs” alors que le hip hop transcende ces préjugés.

L’école des arts populaires : l’éducation par l’art

Face à ces constats, l’asbl BXXL a vu le jour en concentrant essentiellement son activité autour d’un axe éducatif. La première priorité de l’asbl a été de mettre sur pied un projet qui permettrait une professionnalisation du breakdance. Le break-dance est un art qui permet à peu de personnes d’en vivre. S’entraîner dans de bonnes conditions y contribue donc. Le breakdance crée aussi de la confiance et de l’estime de soi. Dans un contexte de compétition internationale, il fait remonter notre belgitude et contribue favorablement à l’émergence d’une citoyenneté décomplexée.

Dans son histoire et son éclosion au cours des années ‘70 au Bronx, il faut mettre en lumière comment les “battle” ont positivé la haine qui existait entre certains quartiers en remplaçant le flingue par le rythme, en allant vers une forme abstraite, conceptuelle de violence. Les cyphers ont permis les rencontres entre communautés ethniques, entre filles (bgirls) et garçons (bboys). Au-delà des langues et des religions, il a permis la rencontre autour du mouvement. Peace, Unity, Love & Havin Fun dit l’adage… On peut en déduire que le breakdance favorise l’éducation par l’art et pour l’art (on peut en devenir champion, il comporte une finalité), et l’éducation par l’art pour la vie (il est un outil de citoyenneté).

Par ailleurs, le breakdance évolue ; la créativité s’invite constamment, la rencontre avec d’autres formes d’art permet l’innovation, l’influence des cultures se retranscrit dans le mouvement, les relations inter-ethniques donnent des idées… Il s’inscrit, de facto, dans un univers plus large qui est celui des arts. Mais cette reconnaissance a du chemin devant elle.

Une méthodologie en trois temps

Depuis quatre ans d’existence, l’action de notre association est menée sur trois axes.

Dans un premier temps, nous avons effectué un travail de sensibilisation et d’accès aux institutions culturelles.[4] Il a en effet été important de convaincre les Centres Culturels de permettre une accessibilité. Les Centres Culturels sont des lieux au sein desquels la diversité des cultures doit se retrouver, ils ont donc une mission de travail de proximité et de mise à disposition logistique. Pourtant toutes les communes n’accueillent pas de breakers. Mais l’accessibilité ne suffit pas, il faut également favoriser l’accompagnement artistique. Si les bboys et bgirls peuvent bénéficier de lieux de travail, cela se déroule souvent à des heures marginales, empêchant ainsi toute rencontre avec les autres programmations artistiques. Rarement d’ailleurs un coach ou professeur issu des milieux populaires ne donne cours à d’autres élèves que les siens. Nous travaillons aujourd’hui avec De Maelbeek, De Pianofabriek, De Elzenhof et la MQ Malibran.[5]

Au-delà des cours de danse et des compétitions (Bruxelles a recommencé à gagner des compétitions depuis l’existence de cette structure), les jeunes participent à des actions citoyennes (distribution de nourriture, rencontres interculturelles et intergénérationnelles, fêtes de quartier…) Un véritable processus d’éducation non formelle est observable et nous voyons se développer un esprit de groupe, la confiance, la ponctualité et l’empathie.

Par ailleurs, nous travaillons avec les jeunes (près d’une centaine) la définition d’un projet de vie. Le cadre de travail est co-construit avec eux. Si certains se forment pour les compétitions, ceux et celles présentant des aptitudes pédagogiques sont choisis pour former les novices dans le cadre d’une éducation par les pairs. De même, nous essayons d’utiliser ces rencontres de breakdance pour accompagner les jeunes dans la redéfinition de leur projet de vie scolaire, professionnel… voire même le retour dans leur lieu de vie pour ceux qui vivent des situations familiales plus difficiles. C’est pourquoi nous nous permettons d’inviter les parents lors des compétitions pour expliquer notre travail.

Enfin, nous travaillons beaucoup à la validation des compétences. Cet aspect nous demande encore du travail et de la réflexion. Depuis peu, nous travaillons avec les écoles et bibliothèques afin de promouvoir cette discipline durant les temps scolaires. Comme le cirque, déjà très présent dans ces lieux, le breakdance améliore la psychomotricité et la créativité, favorise l’apprentissage de la langue et des mathématiques. D’après nos observations, les élèves avec qui nous travaillons ont une concentration et une attention plus accrues. De même, ils “se sont dépensés” et sont donc moins virevoltants et rebelles en classe. Ce sont souvent des jeunes de l’association qui assurent ces animations. Nous les accompagnons en observant et critiquant de manière constructive leur travail, ce qui leur permet d’améliorer leur approche. Cela permet aussi des discussions autour d’une orientation vers une formation ou option utile et plus appropriée dans leur parcours scolaire.

L’école des arts populaires : perspectives ?

Satisfaits des avancées dans toutes les difficultés énoncées plus haut, certains freins persistent encore.

Les stéréotypes se font coriaces. Il n’est toujours pas facile de s’approprier les lieux culturels. Les jeunes, même quand ils donnent cours, ne sont pas perçus comme faisant partie intégrante de la vie du Centre Culturel. Il est aussi souvent demandé aux bboys et bgirls de mettre de côté leur spécificité hip hop lors des ateliers pluridisciplinaires ou des créations. Cela pourrait pourtant être vu comme un enrichissement pour le groupe et une valorisation de l’identité individuelle culturelle et artistique.

La pérennisation et la durabilité des activités hip hop sont toujours fragiles. Un changement de Direction peut réduire à néant une collaboration avec un Centre Culturel. La question des moyens financiers pose également problème. Nous espérons cependant que le travail de sensibilisation des institutions, encore et toujours d’actualité, permettra de revoir la redistribution de l’enveloppe budgétaire et les conditions d’octroi du statut d’artistes mais aussi la reconnaissance des coaches culturels.

Enfin, le breakdance et son image sont aussi tributaires de l’actualité. Les jeunes de l’association sont vus comme les protagonistes évoqués dans la presse à sensation et cela joue sur la confiance. Il suffit d’un vol ou d’un tapage nocturne pour que l’on vienne nous demander des comptes.

Les menaces sur le vivre ensemble planent quotidiennement. Nous sommes souvent sollicités pour prévenir contre le repli sur soi, pour freiner la violence ou pour contrer le radicalisme. C’est louable. Mais nous aimerions être perçus comme des accompagnateurs artistiques, des coaches culturels et des détecteurs de talents. Nous aimerions que notre école soit reconnue pour sa valeur formative, pour son travail d’émancipation par l’art, pour sa participation à la rencontre des cultures et pour sa remise en question des mentalités aussi bien au niveau des jeunes qu’au niveau des institutions.

Dans nos perspectives positives d’avenir, nous souhaitons articuler l’association avec une école de préparation au jury central et une école de devoirs. De même, pour la prochaine année nous allons intégrer le principe des scènes ouvertes qui mêleront diction, expression rythmique et expression corporelle afin de toucher un spectre plus large.

Toujours plus loin, toujours plus haut…


[1] http://www.hiphoparea.com/breakdance/breakdance-historical-outline.html

[2] Le mouvement Foot Freestyle, en plein essor, est une discipline qui combine les arts du cirque, du foot et de la danse. La Belgique jouit d’une grosse notoriété à travers la “Freestyle Akkademy”. Plus d’infos sur https://www.facebook.com/freestyleakkademy?fref=ts

[3] Lire à ce sujet la thèse de Benoît Quitellier, Les territoires du Hip-Hop à Bruxelles: marqueurs des transformations contemporaines d’un mouvement culturel populaire.

[4] Une note d’intention en 2012-2013 présentée par Soufiane Bouabaya lors d’un colloque au R.A.B (Réseau des Arts Bruxellois) rend compte de cette inadéquation entre le secteur culturel et le secteur informel.

[5] L’enjeu est de taille. Beaucoup de danseurs confirmés n’ont pas pu avoir leur reconnaissance artistique car ils donnaient cours à leurs pairs en Maison de Jeunes. Ce qui correspond à du socio-éducatif et non de l’artistique. Une double ghettoïsation en somme.

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