LES INDIGNÉS BRUXELLOIS SONT-ILS À LA HAUTEUR DE LEURS AMBITIONS ?

par | BLE, Démocratie, SEPT 2011, Social

Ces dernières semaines, j’ai consacré une dizaine d’articles à l’actualité du mouvement dit des “Indignés”. Pour ce faire, je me suis déplacé à Bruxelles, à Paris et à Barcelone avec comme objectif d’aller à leur rencontre, mais surtout d’observer, d’analyser et de m’imprégner de ce pour quoi ces citoyens se mobilisent.

Parce qu’il est clair que voir des gens descendre dans les rues, se rassembler spontanément et pacifiquement, prendre délibérément le risque d’être les victimes de coups de matraques, de gaz lacrymogène ou de subir des arrestations arbitraires est tout sauf anodin. Les voir assumer publiquement leur vérité profonde et leur colère, planter leur tente sur des places publiques, y implanter une cuisine et des ateliers, y organiser des assemblées populaires, des bibliothèques, des commissions et des activités, est tout sauf inintéressant. Si le Buvard absorbe si fidèlement les couleurs de leurs actions, c’est parce qu’en tant qu’être humain, je ne peux m’isoler dans l’indifférence. Et je me dois donc d’assumer moi aussi mon rôle, au même titre que tous ceux qui refusent définitivement de rester passifs et de se terrer dans l’ignorance ou la victimisation.

Néanmoins, j’ai à cœur de préserver ma position d’observateur. Mais je ne la conçois qu’impliquée au cœur du sujet. Cela peut paraître paradoxal ou contradictoire à première vue mais je m’en explique par la vérité suivante : on ne peut réellement comprendre un phénomène que si on le vit de l’intérieur tout en s’aménageant la capacité et le recul nécessaires pour le vivre de l’extérieur. Se limiter à l’une des deux postures ne peut qu’aboutir aux résultats désastreux et ridiculement dénués de fondement qu’obtiennent certains journalistes ou chroniqueurs tels que François De Smet et son “Indignez-vous bande de moules”[1], récemment publié sur le site de la RTBF. Dans le but de contribuer à combler cet énorme fossé qui sépare le monde des médias de la réalité qui est la nôtre, j’ai donc pris l’initiative de m’informer, de me déplacer, de dialoguer, de comprendre et de suivre l’évolution du mouvement des “Indignés” tout en le relayant, en le commentant et en le partageant à travers mes écrits.

Maintenant que le décor est planté et que les présentations d’usage sont faites, per mettez-moi de vous faire part de mon analyse sur ce mouvement.

Quelles ont été les principales actions menées par le mouvement depuis sa naissance ?

  1. Créations spontanées de campements sur le Carré de Moscou à Saint-Gilles et sur la Place Sainte-Croix à Ixelles. D’autres campements ont également vu le jour à Uccle, Namur, Liège…

2. Organisations d’assemblées populaires quotidiennes au sein des campements et ailleurs.

3. Rassemblements et marches de protestation, dont les plus importants ont été ceux du :

  • 11 juin, du Carré de Moscou à la place Flagey, triste théâtre de violences policières incontrôlées sur des citoyens pacifiques dont le crime fut de vouloir se réunir en assemblée populaire sur la place.
  • 19 juin, de la Place Flagey au Parlement Européen, pour dénoncer le vote du paquet législatif dit “Euro Plus” et l’instauration d’une politique d’austérité générale sous contrôle des institutions européennes que sont le Conseil, la Commission, le Parlement, la Banque Centrale et le FME. En un mot, un cadre législatif aux services des banques et de l’ultralibéralisation des marchés dans lequel les appareils politiques nationaux et par conséquent les citoyens n’auront plus la moindre possibilité de faire entendre leur voix et encore moins d’influer sur les décisions prises par la nouvelle “gouvernance Européenne”, qui se veut supranationale et hégémonique, et ce, grâce à la succession des traités qui constituent aujourd’hui son ADN.
  • 22 juin, du rond-point Schuman (face à la Commission et au Conseil Européen) au Parlement Européen (Place du Luxembourg) pour les mêmes raisons. La décision de certains Indignés de passer la nuit sur l’esplanade du Parlement a rapidement été avortée et la soirée s’est clôturée par un déploiement de police, des violences policières mais aussi des violences générées par certains trouble-fête extérieurs au mouvement.
  • 23 juin, tentative de se rendre au siège du journal Le Soir (rue Royale) pour dénoncer le manque d’informations et la désinformation des médias traditionnels. Cette dernière s’est soldée par une quarantaine d’arrestations préventives totalement arbitraires, suivies de traitements policiers inacceptables. [2]
  • 23 juin, organisation d’un assemblée populaire au Parlement Européen qui s’est vue dispersée par les réactions répressives et violentes de la police.

4. Mise en place d’outils de communication tels que sites internet, connexions et échanges d’informations avec les autres villes impliquées dans le mouvement, groupes et pages Facebook, blogs, hashtags Twitter, vidéothèques virtuelles, galeries de photos, retransmissions en streaming, comptes-rendus, procès-verbaux d’assemblée, organisations d’évènements ponctuels ou réguliers, analyses et critiques des dépêches de presse traitant du mouvement, publications d’articles d’opinion ou d’articles basés sur des faits dans les médias citoyens participatifs, montages de petits documentaires vidéo, d’interviews, de témoignages.

Quels sont à ce jour les résultats de ces actions ? En quoi ont-elles été utiles et/ou contreproductives

1. Les campements ont été soit levés, soit détruits, soit évacués par la police et les services communaux. Les raisons s’expliquent tantôt par des décisions personnelles des campeurs, tantôt par des plaintes de commerçants ou des décisions politiques. A noter qu’il n’y a, semble-t-il, aucune volonté marquée de remonter un campement à Bruxelles. La quasi-totalité des acteurs que j’ai pu entendre ou lire à ce sujet déplorent la dépense d’énergie que représente une telle entreprise. Les ressources matérielles, sanitaires, juridiques et les efforts humains qu’un campement nécessite ont eu raison de la motivation et de la capacité actuelle d’autogestion des Indignés bruxellois. En cela, l’expérience espagnole n’a pas trouvé son équivalant à Bruxelles, c’est un fait.

En revanche, je me dois de reconnaître et de souligner que l’expérience des campements a énormément apporté au mouvement. Son origine spontanée, son caractère d’universalité et de solidarité fut remarquable. Espace de rencontres et de partages, ces campements ont permis à une multitude de citoyens de se retrouver physiquement autour d’un projet commun et non des moindres puisqu’il s’agit comme vous le savez de repenser les fondements d’une nouvelle société, d’une réelle démocratie. En soi, l’épisode des campements est porteur d’un ressentiment profondément ancré dans notre société : c’est à nous, le peuple, qu’il revient de changer les choses. Si nous comptons sur nos représentants politiques, nous n’obtiendrons rien, les faits nous le rappellent sans cesse. La prise de conscience collective que les campements incarnent a été selon moi l’élément déclencheur de ce mouvement en Belgique. Le fait que des citoyens décident de physiquement se réapproprier l’espace public rend visible leur volonté de changement. D’autant plus visible qu’ils y ont développé une sorte de microcosme de démocratie. En cela, les campements auront été une révolution dans les mentalités de certains. Car en filigrane, c’est un autre monde qui paraît possible.

2. Les assemblées populaires sont indéniablement les actions les plus importantes et les plus révélatrices de ce qu’est le mouvement des Indignés bruxellois aujourd’hui. De plus en plus nombreuses et de plus en plus organisées, elles sont l’expression vivante de cette prise de conscience collective qui est l’essence même du mouvement. Si elles continuent à entretenir, développer et améliorer leur effectivité et leur efficacité, elles arriveront peut-être à assurer leur pérennité. Elles sont ouvertes à tous, chacun y a droit à la parole et à l’écoute. Si ces assemblées populaires ont eu besoin de la création de campements pour prendre forme, elles ont aujourd’hui leur propre sens et leur propre avenir. Nul doute que c’est en y participant, en en parlant, en les utilisant comme des leviers de collaboration, de travail et de communication qu’elles pourront fournir tout leur potentiel.

3. Si l’on traçait une courbe de l’évolution de la violence policière au fil des rassemblements, on pourrait constater de manière claire que celle-ci suit la courbe de l’évolution du mouvement citoyen des Indignés. Le fait est que la volonté grandissante de se faire entendre coïncide avec la volonté tout aussi grandissante de le faire taire. La question qui se pose me semble évidente : quel intérêt ont les Indignés à continuer dans cette voie ? Pensez-vous vraiment que la solution doit passer par une confrontation permanente et de fait improductive avec le système dénoncé ? La plupart des confrontations avec la police ont été le théâtre de coups de matraque, de violences physiques, d’usage de gaz lacrymogènes sur des citoyens pacifistes, d’arrestations musclées et arbitraires. Sans compter les articles lacunaires, récupérés, redirigés ou tout simplement produits par des imbéciles incompétents qui considèrent encore ce mouvement comme apolitique ou violent.

Vous aurez probablement compris où je veux en venir. Je suis aujourd’hui persuadé et intimement convaincu que la seule possibilité de permettre à ce mouvement de grandir et de s’épanouir réside dans sa capacité à appliquer ce qu’il défend, à montrer l’exemple et, surtout à se mettre au travail, sur le terrain, dans la rue et au sein de la collectivité mais aussi dans sa propre vie, dans son intime vérité, dans sa conscience. L’organisation de marches et de rassemblements citoyens est une nécessité que je ne remettrai jamais en question mais je pense en revanche que s’atteler à en faire un moyen de passer un message est primordial.

4. Sur le sujet des moyens de communication internes et externes, je pense qu’il est accepté par tout le monde que ceux-ci sont essentiels et qu’ils représentent un complément indispensable aux assemblées populaires, dont ils tendent à être le prolongement pour certains, le reflet pour d’autres ou bien encore une porte d’entrée pour le reste de la population. Si les assemblées qui, je le répète, sont à la fois le cœur et le poumon du mouvement, perdurent et prennent de l’ampleur, les outils de communication virtuels suivront de facto le pas, eux-mêmes protagonistes et vecteurs de la prise de conscience collective. Par contre, s’il y a un domaine dans lequel les outils de communication doivent absolument s’adapter, c’est dans la gestion des informations et dans la coordination de celles-ci entre les différentes structures et les acteurs du mouvement qui les animent.

MES CONCLUSIONS

Pour clôturer cette analyse personnelle, je voudrais revenir sur un point dont j’ai fait état précédemment, mais sur lequel je n’ai pas vraiment insisté. Il s’agit de la notion de travail. Et particulièrement du travail qu’il est nécessaire de fournir pour matérialiser les revendications premières du mouvement, à savoir la création d’agoras citoyennes à laquelle tout passant serait invité à se joindre, où les problèmes seraient débattus, où des propositions seraient émises et où finalement des décisions seraient prises. Je pense que le moment est venu de passer à l’étape suivante. Je pense que l’expérience qui est celle des Indignés aujourd’hui doit leur permettre d’à la fois décentraliser leur modèle d’assemblée populaire au sein des autres quartiers, mais aussi de commencer véritablement à travailler.

En imaginant que le schéma espagnol des commissions intégrées à un campement ne soit pas envisageable, la création de pôle de travail ou de toute structure similaire s’impose. Se limiter à la prise de conscience n’est pas une option. Il faut aller de l’avant. Les citoyens disposent de la plus grande richesse qui soit : leur savoir et leur expertise. On pourrait très bien imaginer de créer un pôle “justice” à Poelaert, “éducation et culture” à Flagey, “immigration” à Stalingrad, “information et communication” à la place Agora, “santé” à Sainte-Catherine, “nucléaire” au Carré de Moscou, etc. de sorte que chacun pourrait facilement se rendre au pôle d’assemblées qui l’intéresse pour y apporter son expertise ou tout simplement pour s’y informer. Outre la décentralisation des assemblées et la nécessité de mettre en place des pôles de travail thématiques, il est un autre défi qu’il va falloir relever, celui de la coordination de ces assemblées, de ces pôles et des actions qu’ils décideront d’entreprendre.

Voilà. J’espère que cette grille de lecture vous aura éclairé et qu’elle vous aura donné envie de tracer la vôtre. D’une manière plus globale, je souhaiterais néanmoins insister sur le fait qu’il est impératif aujourd’hui de réfléchir à la stratégie et aux outils/structures opérationnels qui permettront au mouvement de prendre de l’ampleur. Car comme les Indignés d’ici ou d’ailleurs, ce qui me préoccupe profondément, c’est la pérennité de ce mouvement citoyen pacifiste, politique, “a-partiste” et prônant une démocratie réellement horizontale que j’observe, côtoie, et réfléchis depuis sa naissance, c’est le développement de cette petite lumière d’espoir qui est apparue dans nos cœurs à tous, c’est l’intensification de cette irrésistible force qui nous tire vers le haut pour nous permettre de voir l’horizon, de mieux comprendre notre monde et de tenter d’influer sur son inexorable marche, c’est la défense et la poursuite de notre but commun qui ne pourra être atteint que si le plus grand nombre d’entre nous en font leur but premier.


[1] http://www.rtbf.be/info/chroniques/chronique_indignez- vous-bande-de-moules?id=6332623

[2] http://bxl.indymedia.org/articles/2185


© photo Jérôme Baudet

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