“LES NAISSANCES D’ÉTAT SONT TOUJOURS DES CÉSARIENNES” – Jacques Vergès

par | BLE, Démocratie, JUIN 2010, Politique

Le modèle de l’État-nation, en tant qu’unité d’un territoire, d’une population et d’un pouvoir souverain, est apparu dans l’histoire aux XVIIe (l’État) et XVIIIe (la Nation) siècles suite à une série de bouleversements et reconfigurations, parmi lesquels des impératifs économiques (expansion commerciale, essor du mercantilisme requérant un espace économique homogène et une fiscalité unifiée), des avancées scientifiques (chemin de fer, cartographie, statistique), des reconfigurations politiques, militaires et administratives (crises, rivalités et ébranlements des structures féodales, perte d’influence du pape et de l’empereur), des enjeux symboliques (conflits entre le pouvoir temporel et spirituel) et des nouvelles doctrines politiques issues des Lumières (droit naturel, État de droit, contrat social). Ces évolutions ont conduit à la territorialisation, la laïcisation et la nationalisation de la souveraineté politique. Par nationalisation, nous entendons le principe démocratique selon lequel le pouvoir du gouvernement émane de la nation.

Nationaliser tout le monde

Petit à petit, ce modèle a supplanté tous les précédents et s’est généralisé dans toutes les contrées. C’est que son efficacité repose sur deux principes fondamentaux : l’exclusivité à l’intérieur de ses frontières – il doit être la seule ou principale autorité reconnue par les habitants du territoire – et l’universalité à l’extérieur – l’entièreté de la planète doit être constituée d’États qui se reconnaissent les uns les autres comme légitimes.

Au niveau de l’universalité, le modèle de l’État-nation, issu de l’Europe, voire même de la France révolutionnaire, s’est progressivement généralisé à toute la planète via, d’abord les guerres napoléoniennes et le Congrès de Vienne qui consacra la défaite de Napoléon mais la victoire du modèle et le découpage de l’Europe en États-nations ; ensuite via les colonisations et décolonisations, les deux guerres mondiales qui engendrèrent la Société Des Nations et l’Organisation des Nations Unies.

L’exclusivité, quant à elle, a dû s’imposer à l’intérieur d’un État issu de seigneuries féodales au sein desquelles les individus ne se sentaient pas appartenir à la même nation. Elle s’est construite et consolidée par un processus de double homogénéisation du territoire et de la population. Cette homogénéisation s’effectua par le développement d’une administration centralisée et par des techniques de contrôle des populations, ainsi que par des voies affectives ou symboliques qui ont dû susciter voire inculquer et entretenir le sentiment d’appartenance nationale et l’identité commune par-delà tout ce qui sépare les individus (appartenances familiales ou claniques, inégalités sociales et économiques,…).

La production de la nation s’apparente en fait à une reproduction continuelle, à un “plébiscite de tous les jours”, selon la formule de Renan. La dimension symbolique, la mise en avant de représentations communes, joue un rôle essentiel dans la construction et la conservation du sentiment national. De nombreuses pratiques nationales y sont destinées : les cérémonies officielles et grandes liturgies politiques (fête nationale, “Joyeuse Entrée”,…) ; les monuments à la gloire de la patrie ou de ses grands hommes et de ceux qui sont morts pour elle ; le service militaire et la mobilisation générale lors des guerres ; les institutions judiciaires ornementées de symboles nationaux ; l’Église qui a troqué sa rivalité avec l’État contre une complémentarité ; le sport, haut lieu du chauvinisme ; les organes de presse nationaux ; les institutions culturelles et la valorisation d’une littérature nationale ; l’édification d’une langue nationale ; et, enfin, l’institution scolaire. Dès les cours “d’histoire-géo” en primaire, les États sont présentés aux futurs citoyens comme les unités élémentaires de l’exploration de la surface du globe et les sujets du récit diachronique de l’humanité.

L’histoire joue, aux yeux de Renan, un rôle primordial dans ce “plébiscite de tous les jours”. Il s’agit moins, précise-t-il, de l’histoire réelle que de sa reconstruction et réinterprétation permanentes en vue d’imposer la vision d’un passé magnifiant la nation et dans lequel tous les citoyens puissent se reconnaître.

Une histoire belge ?

Notre pays, la Belgique, illustre de manière éloquente ce caractère construit, artificiel, de l’État et de la nation. D’abord parce qu’elle a été créée très tardivement. Avant 1830, le petit bout de terre qui constitue actuellement la Belgique fût ballotté d’une domination à l’autre au fil des conflits séculaires qui déchirèrent l’Europe. Ses frontières et régimes politiques fluctuèrent sans cesse. Leurs délimitations de 1830 résultèrent d’arrangements entre grandes puissances européennes pour pacifier leurs rivalités. Ensuite, parce que moins qu’ailleurs encore, une population belge homogène, une nation, n’a jamais existé et n’existe toujours pas. Ce qu’on appelle aujourd’hui le Belge a été tour à tour Rubané, Celte, Gaulois, Franc, Germain, Néerlandais, Espagnol, Autrichien, Français, Hollandais,… Il est aujourd’hui Flamand, Wallon, Bruxellois, Germanophone ou d’origine immigrée.

Vu ces circonstances, le jeune État belge a dû mobiliser, de manière intensifiée et accélérée, les procédés déployés par ses voisins pour asseoir l’autorité de l’État et inculquer le sentiment d’appartenance nationale : les cérémonies, l’enseignement, le folklore, les mythes fondateurs, l’histoire officielle…

Pirenne est considéré comme le “pape” de l’histoire patriotique encensant les héros de la nation et soulignant avec démesure les heures de gloire de l’unité nationale, repoussant toutes dimensions ou recherches historiques susceptibles d’ébranler “la croyance subjective en une communauté d’origine de tous les Belges”.[1] On connaît la chanson : la révolution belge fut déclenchée par l’émeute du 25 août 1830 suite à une représentation de La muette de Portici. Cet opéra sentimental et patriotique poussa la foule à descendre dans la rue en criant des slogans patriotiques. Elle prit possession de l’hôtel de ville et instaura un gouvernement provisoire. La révolution fut nationale, francophone et catholique, contre les exactions du pouvoir néerlandais et protestant de Guillaume d’Orange. Ce mythe se retrouve encore aujourd’hui dans l’iconographie officielle et les manuels scolaires : le chahut à l’opéra et les portraits de Charlier, le révolutionnaire à la jambe de bois, y occupent la première place. Tout le monde y est bien habillé, propre et souriant ; l’accent est mis sur la stabilité et le caractère figé des révolutionnaires ; la révolte ne vise que les Hollandais.

Une lecture plus critique de l’histoire relativise considérablement ce mythe de la révolution nationale. Elle révèle tout d’abord que la naissance de la Belgique s’inscrit dans des processus internationaux qui la dépassent. D’une part, l’origine de l’insurrection belge participa clairement à un mouvement révolutionnaire d’ampleur européenne, initié par les ouvriers parisiens et propagé jusqu’en Pologne. D’autre part, la résolution de ce conflit social dépendit, en Belgique, de l’intervention et du bon vouloir des puissances avoisinantes, de la tentative de la diplomatie européenne de contenir les mouvements prolétariens qui agitaient l’Europe des années 1830. Le rôle des grandes nations fut prépondérant dans la longue recherche du premier Roi des Belges qui leur fut importé de l’extérieur suite à la conférence de Londres dont le souci principal était l’équilibre européen. “L’État belge est né d’un compromis entre puissances, ne possède rien qui lui soit propre, ni langue, ni culture, ni histoire, ni littérature, ni identité de mœurs…[2]

Les événements vus d’en bas

Lorsque, à Paris, la révolte ouvrière, déclenchée le 27 juillet 1830 par des typographes et imprimeurs, rendit le peuple maître de la ville en deux jours à peine, la nouvelle provoqua en Belgique un enthousiasme populaire indescriptible et l’on entendit, pour la première fois sous le régime hollandais, la Marseillaise ponctuée de cris en faveur de la France et de la liberté. Les ouvriers et paysans belges y virent un exemple d’espoir susceptible de les sortir de leur misère croissante, alimentée par la politique industrielle et fiscale hollandaise.

Tel ne fut pas le point de vue de la bourgeoisie car, dans leur ensemble, ces entre preneurs et commerçants étaient favorables au gouvernement de Guillaume d’Orange qui s’appliquait à moderniser l’infrastructure économique et leur procurait un vaste et prometteur marché via ses voies maritimes et ses colonies. La bourgeoisie nourrissait bien quelques griefs d’ordres religieux et politiques mais ne souhaitait en aucun cas un changement de régime ou une séparation des provinces belges d’avec les Pays-Bas. L’aristocratie, quant à elle, se montrait légèrement hostile au régime hollandais en raison de son calvinisme actif et des intérêts qu’elle avait dans l’économie rurale mais pas au point de vouloir son renversement. Afin de faire entendre leurs revendications, nobles et bourgeois avaient, depuis 1828, mis fin à leurs querelles intestines pour former l’“Union sacrée”, catholique et libérale. Celle-ci vit dans le chahut populaire venu de France un auxiliaire ou un épouvantail qu’elle brandit pour effrayer le gouvernement et se faire entendre.

Alors qu’à Paris tout s’était déroulé en quelques jours, dans les provinces du sud des Pays-Bas, l’agitation populaire enfla tout au long du mois d’août 1830. Le vingt-deux, des placards annonçaient “la révolution” pour le vingt-cinq. Le vingt-quatre, la foule descendit dans les rues, bardée de cocardes républicaines, se dirigea vers le parc royal en canardant, sur son passage, les vitres des hôtels particuliers où les bourgeois s’étaient barricadés, le siège du National (journal pro-gouvernemental) et quelques fabriques. Le chahut de La muette de Portici animé surtout par de jeunes intellectuels ne fut qu’une anecdote au cœur d’une révolte qui tonnait déjà avant et tout aux alentours. Au son de la Marseillaise, le mouvement n’avait rien de national : “il ne s’agit pas alors de créer une patrie belge, mais bien de se dresser contre la misère, le pain cher, le machinisme expropriateur et les responsables de cette situation : le gouvernement et la bourgeoisie.[3]

La bourgeoisie, loin de participer à cette émeute, s’en sentit menacée. Les généraux hollandais ne daignant pas répondre à ses demandes d’intervention, elle organisa des comités de sûreté et une garde bourgeoise de deux mille hommes ralliés autour du fanion brabançon suivi très vite du drapeau noir jaune rouge.[4] Le peuple en révolte, lui, accourait des quatre coins de la Wallonie vers Bruxelles et prit plusieurs fois d’assaut l’hôtel de ville jusqu’à désarmer la bourgeoisie, le 20 septembre. Les quelques bourgeois qui ne s’enfuirent pas en France supplièrent les Hollandais de leur venir en aide par la force.

Guillaume d’Orange prit d’abord des mesures qui surexcitèrent les esprits au lieu de les calmer. Acculée par la gronde populaire, la bourgeoisie lui proposa une séparation entre les provinces méridionales et septentrionales avec chacune leur gouvernement, chapeauté par la dynastie régnante. Il se contenta de limoger Van Mannen, son ministre le plus impopulaire, ce qui n’eut aucune répercussion. Il envoya finalement ses troupes sur Bruxelles. Pendant ce temps-là, Rogier annonça au peuple la création d’un gouvernement provisoire composé de démocrates dont De Potter (philosophe belge exilé à Paris, banni pour cause de militantisme républicain, qui portait une part des revendications populaires) mais le peuple ne l’entendit pas, tout occupé qu’il était à se préparer contre l’offensive hollandaise. Les ouvriers s’organisèrent et firent face aux dix mille soldats hollandais qui entrèrent dans Bruxelles le 23 septembre. Le peuple belge prit vite le dessus sur cette armée.[5] Voyant la victoire “belge” en bonne voie, les chefs démocrates exilés reprirent confiance et regagnèrent la ville pour détourner le triomphe des ouvriers vers une révolution nationaliste.

Pendant que le peuple se battait sur les barricades, Rogier forma le Gouvernement provisoire. Les Hollandais, minés par le désarroi et la désertion, abandonnèrent leur position au cours de la nuit du 26 au 27. De Potter fut intégré au gouvernement mais sa position minoritaire ne lui permit pas de faire entendre ses revendications. La révolution populaire fut ainsi confisquée.

Très rapidement, en six mois à peine, l’Etat naissant franchit alors les étapes qui vont asseoir sa légitimité”.[6] L’indépendance de la Belgique fut proclamée le 4 octobre 1830 et fut suivie de la préparation d’un Congrès national qui devait “manifester surtout la volonté des classes inférieures”. Pourtant, l’arrêté du gouvernement relatif à la composition du Congrès conserva les bases de l’ancien système censitaire. Seuls 30 000 des 46 000 électeurs prévus par le système censitaire (sur quatre millions d’habitants) ont voté. L’unique représentant du peuple, De Potter, reconnaissant ses erreurs et la manipulation dont il fut l’objet, se retira du Congrès. A partir de décembre, s’entama le travail de rédaction de la Constitution qui aboutit le 7 février 1831 au texte le plus libéral du monde pour l’époque mais où ne subsistait plus aucune trace des revendications républicaines. “Quant aux couches populaires par qui la rupture s’était faite, elles furent tout simplement exclues de l’exercice des droits politiques : par les catholiques en raison de l’idéologie paternaliste qui était la leur, par les libéraux sous prétexte des craintes qu’ils avaient de voir les catholiques l’emporter par le vote d’un électorat étendu.[7]

Parallèlement à l’élaboration de la charte fondamentale, on partit en quête d’un premier roi des Belges, Léopold 1er, qui prêta serment le 21 juillet 1831. C’est cette date, et non les moments forts de l’insurrection, qui fut retenue pour la fête nationale. Les agissements des rois successifs constituèrent les sujets principaux de l’histoire belge écrite par Pirenne. Encore aujourd’hui, l’opinion majoritaire voit dans le roi le symbole premier et seul garant de l’unité de la nation.


[1] Anne Morelli (éd.), Histoire des étrangers et de l’immigration en Belgique de la préhistoire à nos jours, Bruxelles, éd. Vie Ouvrière/CBAI, 1992, p. 4.

[2] René Swennen, cité par José Fontaine, “Un pavé dans la mare des mythes belges”, introduction au livre de Maurice Bologne cité ci-dessous, p. 25.

[3] Maurice Bologne, L’insurrection prolétarienne de 1830 en Belgique, éd. Aden, Bruxelles, 2005, p. 63. Cet ouvrage constitue la référence principale du récit des événements vus d’en bas.

[4] Ce drapeau de la République des États Belgiques Unis de 1789-1790 ne signifiait rien pour personne, tout le monde l’avait oublié, mais il visait justement à “créer la confusion dans les esprits” car arborer le drapeau hollandais eût montré trop explicitement l’allégeance au régime et provoqué un redoublement de colère populaire (cf. ibidem, pp. 68-69).

[5] Du moins à Bruxelles, Liège et Louvain ; à Bruges, Gand et Anvers ce sont les orangistes qui l’emportèrent.

[6] Patrick Hullebroeck, “La politique générale d’immigration et la législation sur les étrangers”, in Morelli Anne, op. cit., p. 120.

[7] Robert Devleeshouwer, “La Révolution belge de 1830”, Critique politique, n°9, juillet 1981, p. 155.

Dans la même catégorie

PORTAIL

PORTAIL

“La liberté de la presse ne s’use que quand on ne s’en sert pas.” Le Canard Enchaîné D’une confusion entre...

Share This