LES VERTUS SUPPOSÉES DU MÉLANGE

par | BLE, DEC 2014, Politique, Social

La mixité sociale est une notion dont il est fait abondamment usage dans le vocabulaire des politiques publiques contemporaines.[1] Envisagée tantôt comme un gage de cohésion sociale, certains lui reprochent de ne pas répondre aux problèmes liés à la concentration de pauvreté, dont elle tire pourtant sa légitimité. Dans cet article, nous nous concentrerons sur le champ des politiques dites de la ville et sur la manière dont ces dernières ont fabriqué la mixité sociale pour en faire un élément central de leur raison d’être. Nous tenterons ensuite de montrer que le recours fréquent à cette notion aux fins de justifier l’intervention publique soulève de nombreuses objections formulées tant par des chercheurs que par des collectifs de citoyens.

MIXITÉ DES FONCTIONS

Cette notion est apparue dans le champ des politiques urbaines afin d’opposer aux méfaits de l’urbanisme fonctionnel (un lieu = une fonction) une autre manière d’envisager la ville qui restitue aux habitants une meilleure qualité de leur cadre de vie. Par ailleurs, et à la suite des fameuses “luttes urbaines” portées par des collectifs d’habitants dans les années 70 et 80, il s’agissait plus, en augmentant la capacité de pouvoir de ces derniers, de faire la ville ‘avec eux’ que sans eux. La mixité dont il est question ici a été qualifiée de “fonctionnelle” ou d’“urbaine”. Elle ne revêt pas encore les habits qu’elle endossera plus tard lorsque les politiques de la ville prêteront aux brassages des populations dans les territoires précarisés des vertus sociales et cohésives.

NAISSANCE DES POLITIQUES DE LA VILLE

Ces politiques – qui ont donné lieu à l’apparition de nombreux dispositifs dotés de ressources budgétaires importantes[2] – sont nées dans le contexte de la crise de l’Etat providence, thèse ô combien ressassée, dont nous n’examinerons pas ici le bien-fondé. Cependant, quelle que soit la validité attribuée au récit du déclin, ce dernier semble agir avec la force d’un mythe fondateur des politiques de la ville. Il en va de même pour les nouvelles politiques sociales qui instituent le fameux Etat social actif. Ces analyses constituent le thème d’une “déclinologie”. Elles font apparaître une reconfiguration du rôle de l’Etat, qui, des impuissances et des limites qui lui sont imputés, se transforme en “sujet d’une production de la société”.[3] Désormais, l’Etat est animateur, il invite à l’action en mobilisant les forces vives et sous cette perspective, il revient à la société civile, et à la participation locale de produire la société. La ville s’est trouvée alors investie d’une attente ; elle est appelée à réussir là où d’autres ne parviennent plus à socialiser. Elle devient “la plaie et le remède”, le lieu où apparaissent les déchirures du lien social, mais aussi celui dont on attend une solution.

L’ENTHOUSIASME LOCAL

Les politiques de la ville révèlent une appétence pour le pouvoir local. Elles recourent à la formule des partenariats locaux réunissant les responsables des pouvoirs publics et de la société civile. Ce faisant, il s’agit d’orienter la distribution des services publics de manière plus équitable et plus efficace. C’est ainsi que, sous nos contrées, une stratégie politique de territorialisation des enjeux de cohésion sociale va progressivement prendre le dessus. Elle vise, sur base d’une géographie prioritaire à traiter les territoires qui suscitent l’inquiétude, en rapprochant les services des habitants par le biais d’une requalification de l’espace physique. Cette option “place” qui consiste à aider les lieux où vivent les gens s’oppose à une option “people”, d’inspiration anglo-saxonne, par laquelle il s’agit d’aider les gens qui habitent ces mêmes lieux, mais en s’appuyant sur des dynamiques communautaires locales. Dans l’option “people”, le traitement du lieu est envisagé comme l’occasion de reconstruire le tissu communautaire, sorte de “nous local” et ce mouvement participe du renforcement de la personne et de son émancipation, de façon à ce qu’elle puisse progressivement rejoindre le “mainstream” de la société, c’est-à-dire, accéder à une fonctionnalité professionnelle ainsi qu’à un engagement politique et citoyen.

UNE “NOUVELLE” QUESTION URBAINE ?

Selon un constat – qui vaut sans doute plus pour les métropoles françaises que pour la Région bruxelloise – les sociétés urbaines contemporaines seraient l’objet d’une “désincorporation”, entendue comme une incapacité à donner corps à la société. Ce diagnostic décrit une ville qui n’est plus capable de “faire société” en rassemblant ses composantes. Loin de mettre en lumière une dynamique de rassemblement, les grands ensembles urbains offrent plutôt le spectacle d’une séparation qui neutralise les conflictualités par des stratégies d’évitement. Celles-ci se manifestent de trois manières : la péri-urbanisation, la relégation de certains de ses territoires et la gentrification. Ces trois phénomènes seraient constitutifs, selon Jacques Donzelot, de la “nouvelle question urbaine”.

La relégation des territoires “fragilisés” ne correspond pourtant pas à une réalité nouvelle. En revanche, un autre mouvement transforme la ville, celui d’une urbanisation par évitement. Cette dernière renvoie à des choix posés par des personnes appartenant plutôt aux classes moyennes et aisées par lesquels ces dernières optent pour la recherche d’un ‘entre soi’ protecteur qui offre l’avantage d’éviter l’autre. “Le surgissement d’une ‘nouvelle question urbaine’ a pu être regardé comme le signal d’une dislocation de la ville organique, marquée par l’entre soi des riches et la relégation des pauvres dans des territoires qui ne communiquent plus.[4]

En réponse à cette nouvelle question urbaine, les politiques de la ville vont formuler une proposition en termes de valorisation de la mixité sociale. Comme l’utilisation de cette notion dans les débats relatifs aux procédures de régulation des inscriptions dans l’enseignement secondaire en Communauté française, la mixité sociale se voit couronnée de vertus diverses à tel point que des projets de société divergents en font usage pour justifier le bien-fondé de leurs orientations. Un des problèmes majeurs que pose la notion de mixité sociale, c’est qu’elle ne dispose, en elle-même, d’aucune finalité consistante : mélanger pour mélanger n’a pas beaucoup de sens. Quel est le projet politique qui se tient derrière cette intention ? En revanche, envisagée comme moyen, elle a plus de chance de servir un projet qui peut se révéler utile et riche en termes d’interactions. Reste alors à interroger les finalités de ce projet en termes de justice distributive et de reconnaissance de la diversité culturelle, lesquelles dimensions constituent les deux composantes d’une définition dynamique de la cohésion sociale, comme le CRAcs l’a indiqué dans ses trois rapports annuels.[5]

Cette nuance est importante. Elle revient à questionner l’intention qui préside à l’acte par lequel on prétend mélanger ce qui est supposé séparé. Sur quoi aboutit le mélange ? Quels sont ceux auxquels il est proposé de se mélanger et, négativement, quels sont ceux qui ne sont pas concernés par cette invitation ? Quel est le projet de société et les soubassements idéologiques qui orientent cette volonté de brasser les différences ? S’agit-il de restaurer l’ordre républicain dans les lieux par la diversité contrainte des gens ? Cette mixité est-elle envisagée au sein d’un projet idéologique qui vise à produire une culture unique, un “être ensemble” enfin débarrassé de ses différences encombrantes et dont la concentration pose problème ? Où s’agit-il d’ouvrir des mondes clos à l’expérience de l’altérité sociale et culturelle, de manière à indiquer qu’il y a d’autres horizons ? Autrement dit, la mixité permet-elle un mouvement vers l’autre ? Autorise-t-elle à prendre en considération sa complexité ? Enfin, par le biais de cette inégalité dynamique qu’elle instaure dans la politique de recrutement scolaire, engendre-t-elle une réelle mobilité sociale ?

Il existe de nombreuses contributions qui permettent d’identifier les écueils lorsqu’il est question d’œuvrer politiquement au nom des soi-disant bienfaits de la mixité sociale. Même si certaines de ces critiques valent plus pour le contexte français, il n’est pas exclu qu’elles puissent être appliquées à certaines de nos pratiques du pouvoir. Nous en retiendrons quatre.

1. Il apparaît que la mixité sociale est régulièrement envisagée à “sens unique”[6] puisqu’il s’agit souvent, dans sa réalisation, d’introduire des personnes issues de milieux aisés dans des zones urbaines plutôt fragilisées. En revanche, il est plus difficile d’assumer un projet politique qui consiste à favoriser l’accès des personnes issues de milieux populaires à des établissements scolaires réputés. Dans le domaine du logement social, les communes riches préfèrent ne pas avoir à s’encombrer de logements sociaux qui risquent de dévaluer la valeur foncière des territoires environnants et poser des problèmes de cohabitation à leurs administrés.

2. Il nous semble que l’objection la plus sérieuse adressée à la mixité sociale tient aux effets pervers engendrés par certaines politiques dites de cohésion sociale. Il s’agit plus particulièrement des dispositifs qui recourent à la notion de mixité sociale pour justifier les démolitions des tours d’habitat social. Il s’agit alors, pour reprendre les termes du Ministre Borloo, de “casser les ghettos” et ce, afin de recomposer le peuplement de ces nouveaux espaces dans une perspective dite de “cohésion sociale”. Cette justification politique est dénoncée par de nombreux chercheurs dans la mesure où il s’agit en fait, en requalifiant les lieux, de disperser la pauvreté afin de la rendre invisible. Ces procédés permettraient de revaloriser les territoires plutôt que de favoriser l’insertion des populations qui y vivent, cette dernière “incite plutôt à améliorer les conditions de vie et les chances d’accès à la formation, à un emploi, à la culture en agissant sur le lieu de vie.[7] L’usage de la notion de mixité sociale auquel il est fait référence ici participe d’une entreprise qui consiste à occulter une politique de remplacement de la population encombrante par une autre, moins problématique en termes de nuisances sociales. En outre, ces opérations représenteraient une plus-value financière puisqu’elles permettraient la récupération du foncier intéressant des espaces urbains au profit des classes moyennes.

3. Plus qu’une “réprobation” à l’encontre des concentrations ethniques, il existe dans le contexte français, un recours ‘républicain’ à la mixité sociale qui prend la forme d’une intention “revancharde”. L’utilisation de cette notion de mixité s’inscrit dans un projet de récupération des “territoires perdus de la république” ceux qui font rupture avec la société. A bien y regarder, ce discours recèle une perversité subtile laquelle dissimule, sous des dorures verbales qui empruntent aux valeurs sacrées de l’homogénéité républicaine, une double injonction adressée aux habitants des quartiers de relégation : “l’une, tacite, d’avoir à rester entre eux ; l’autre, explicite, d’éviter de constituer un “nous” qui donnerait trop à voir ce qu’ils ont en commun”.[8] Les pouvoirs publics ont procédé de manière intentionnelle à des politiques de concentration des minorités ethniques dans des territoires de relégation mais, dans le même temps, la République leur refuse la possibilité de développer des solidarités locales et de prendre appui sur leur origine, leur culture et leur religion. Il y a là rien de moins qu’un formidable paradoxe : comment peut-on prétendre émanciper les minorités ethniques, “tout en les confinant dans des espaces les plus dévalorisés, et tout en refusant une prise en compte quelconque de leurs particularités”.[9] Cette notion de mixité sociale, on le voit, peut véhiculer une intention de type guerrière, qui se donne pour plan de bataille, la lutte contre le communautarisme. Cette analyse qui porte sur le soupçon communautariste, et les intentions agressives qu’il véhicule, témoigne d’un souci obsessionnel de sup- pression, de dissolution de toute agrégation ethnique.

4. Outre l’intention belliqueuse que comporte l’utilisation républicaine de la notion de mixité sociale, cette vision procède également d’une forme de lecture misérabiliste qui ignore les formes de solidarité au sein des quartiers, celles qui tissent le quotidien lequel n’est pas toujours insécurisant. Le contrôle social qui se déploie dans la proximité peut induire, il est vrai, des conduites normatives et oppressantes. Mais il constitue également des ressources en termes d’aide et d’appui et lorsque ces formes de solidarité sont portées par des structures communautaires de quartier, elles sont en mesure de renforcer l’individu lequel peut y trouver un étayage pour la construction de son identité.

En exposant certaines des objections majeures adressées à cette notion de mixité sociale, notre intention n’était pas de la condamner au bûcher. Nous avons voulu attirer l’attention sur les usages et les significations inappropriés qu’elle peut véhiculer dans certains contextes. La construction d’une société interculturelle suppose des formes de mixité sociale organisées qui permettent aux participants de vivre une réelle ouverture vers la complexité des mondes qui constituent le pluralisme culturel de notre société. Il ne s’agit pas de produire des identités métissées en vue d’effacer les différences, mais bien de décloisonner des visions restreintes du monde et d’autrui qui l’habite. Et c’est précisément le sort matériel de ces derniers et les situations de pauvreté que certains usages de la notion de mixité sociale tentent d’occulter.

Il semble que certaines formes d’entre soi permettent à des personnes de participer à des actions de cohésion sociale, lesquelles peuvent contribuer – si elles sont menées avec une méthodologie adaptée – à renforcer ces liens forts et faibles qui constituent le capital social des individus. C’est pourquoi le fait d’ériger la diversité contrainte des gens en injonction préalable à la mise en œuvre des actions s’avère, à notre avis, contre-productif car cela revient à exclure des individus que cette politique entend émanciper.

Nous terminerons par attirer l’attention sur les effets dommageables que recèle une approche asymétrique de la notion de mixité. Ainsi, lorsqu’il apparaît que l’invitation au brassage ne concerne que certains groupes, dans certains quartiers, les pouvoirs publics semblent mettre de côté les formes de repli affinitaires de personnes qui appartiennent aux classes aisées. Si, par la mixité, il s’agit de “faire société”, ce défi s’adresse à l’ensemble des habitants, y compris à ceux et celles qui résident dans des territoires urbains “protégés”.


[1] Les débats qui ont entouré l’adoption du décret “Inscription” par le Parlement de la Communauté française, le récent Plan régional de développement durable de la Région bruxelloise, ou l’appel à projets du décret de la Commission communautaire française relatif à la cohésion sociale, autant de mesures politiques qui ont mobilisé la notion de ‘mixité’.

[2] Le lecteur trouvera une description exhaustive des politiques de revitalisation urbaine dans “Bruxelles change … ! 10 ans de politique de la ville en Région de Bruxelles-Capitale”, Les cahiers du SRDU, N°4 – Novembre 2007

[3] Jacques Donzelot, L’Etat animateur, éd. Esprit, Paris 1994, pp. 94 et 95

[4] Thomas Kirszbaum, “L’enjeu de la mixité sociale dans les politiques urbaines”, Regards sur l’actualité – Compétitivité de la France, La documentation française, p. 13

[5] Rapports annuels du CRAcs 2007, 2008 et 2009 (deux vo- lets).

[6] Mathieu Vancriekingen, “La mixité sociale comme antidote aux cloisonnements urbains”, Bruxelles Laïque Echos, n°66,p. 33

[7] Christine Lelévrier, “Que reste-t-il du projet social de la politique de la ville ?”, Esprit, Mars-avril 2004, p. 65.

[8] Jacques Donzelot, La ville à trois vitesses, éd.de la Villette (“Penser l’espace”), Paris 2009, p. 58

[9] Ibidem, p. 59

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