LES VICTIMES DES EXTRÉMISTES SONT D’ABORD LES NUANCÉS

par | BLE, Démocratie, JUIN 2015, Laïcité

Le 19 août 2014, trois ans après le début de la guerre oubliée de Syrie, James Foley, reporter de guerre américain pour le GlobalPost était décapité par Mohammed Hemwaz, un lieutenant de l’Etat islamique. Je déclarais alors à mes beaux-parents (qui m’en ont voulu) que je me méfiais de ces constructions médiatiques scénarisant l’horreur et que je redoutais plus encore la lente glissade conduisant tant d’opinions du rejet de l’extrémisme islamique au rejet de l’Islam.

Quelques jours plus tard, ce dernier réitérait son geste contre Steven Sotloff, reporter freelance américano- israélien. J’ai hésité à réexprimer mes interrogations et mes craintes. Lorsque le 13 septembre 2014, il exécutait le journaliste britannique, David Haynes, je n’avais plus voix au chapitre. Les images de ces décapitations tournaient en boucle sur les réseaux sociaux, relayés par les médias. Elles fondaient dans l’airain un ennemi de l’Occident sans pitié. Si nous ne venons pas à bout de l’Etat islamique, l’Etat islamique nous mettra à genoux.

Ces assassinats ciblés sont un maillon, certes crucial, dans une chaîne de mes- sages dont la conséquence sinon l’objectif est la polarisation des opinions : “soit tu es avec, soit tu es contre”. Il en va de même avec l’attentat contre Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015 : les opinions vont se ranger derrière un complexe inédit de luttes pour la liberté d’expression, contre l’antisémitisme, pour le droit à la provo- cation, contre l’extrémisme religieux… Ceux qui n’endossent pas la totalité du package sont contre Charlie. Lorsque les médias-photos reviennent avec des reportages exceptionnels au cœur des kabitas, à Mossoul ou dans les camps d’entraine- ment, lorsqu’ils ramènent les témoignages de Yézidis assiégés, de Peshmergas libérés et de femmes violées, notre imaginaire assemble l’ennemi comme on assemble une maquette. Des pièces éparses ne font plus qu’un tout cohérent, lisible. Horrible. Il l’est.

Par-delà cette évidence, plusieurs points :

  • les dizaines de milliers de victimes tuées ou assassinées par Daesh sont des Syriens, des Irakiens, des Yézidis, des Kurdes… Les milliers de personnes tuées par Boko Haram, qui a fait allégeance à l’EI depuis 2014, sont des Nigérians. C’est essentiellement là que se joue l’enfer.
  • Depuis 2014, les Nations Unies renoncent à chiffrer le nombre de victimes du conflit syrien,   l’estimant alors à plus de 100.000. L’Observatoire syrien des Droits de l’Homme l’évalue aujourd’hui à 222.000 et des centaines de milliers de blessés. Les balles ne viennent pas que de Daesh. De même, Antonio Guterres, ex- premier ministre socialiste du Portugal et actuel Haut-Commissaire des Nations Unies pour les Réfugiés, estime que nous compterons bientôt 15 millions de réfugiés d’Irak et de Syrie vivant dans la misère. Tous ne fuient pas Daesh. Ils fuient aussi la répression d’une révolution commencée en 2011, soit deux ans avant l’arrivée de Daesh en Syrie.
  • Ces extrémismes s’installent dans des Etats fragiles ou fragilisés, là où l’Etat n’arrive plus à faire entendre une voix de cohésion, de solidarité et de causes communes.

Le “Chaos Contagieux” selon le qualificatif que donne le Dr Thierry Brigaud, président de Médecins du Monde-France, à l’extension des zones de non-droit et d’extrémisme, nous impose de lire la complexité, plutôt que nous polariser. La polarisation du “Si je ne suis pas pour, je suis contre” nous entraînera dans un conflit dont elle nous fera même oublier les raisons. Elle nous fera aussi oublier les valeurs d’humanité, de solidarité et de justice qui sont les valeurs de la nuance. De tous temps, les principales victimes des extrémistes ont toujours été celles et ceux qui cherchaient les nuances, prenaient la peine de l’analyse, se risquaient à la complexité et chérissaient la dialectique.

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