L’HUMOUR COMME ARME DE DÉRISION MASSIVE

par | BLE, Culture, DEC 2011, Politique, Social

Quand le militantisme se fait clownesque, artistique ou simplement ludique pour mieux entrer dans une réflexion politique. A l’occasion de la Greenweek, le collectif Artivist dénonce la confiscation d’un débat citoyen essentiel au profit d’une opération de greenwashing.

Comme chaque année depuis 11 ans, la Commission européenne organisait, fin mai, une semaine de conférences sur la politique environnementale européenne. Une greenweek orchestrée par Friends of Europe, un think tank dont les membres se nomment BP, Coca-Cola, Exxon Mobil, Novartis ou Unilever. Dénonçant la confiscation d’un débat citoyen essentiel au profit d’une opération publicitaire de greenwashing, le collectif Artivist avait aiguisé ses armes de dérision massive pour faire entendre sa voix durant la conférence.

Quelques semaines avant l’événement, les Artivists avaient créé, à la manière des Yes Men, un faux collectif baptisé “écocitoyen”. Grâce à cette couverture, le collectif a été invité à prendre la parole durant trois minutes lors de la conférence. Son alibi : présenter les résultats d’une enquête très consensuelle sur le développement durable menée sur le campus de l’ULB. Une fois à la tribune, le discours de Cyprien, un des Artivists, est bien entendu tout autre. Il raille les industries, les lobbies et les eurocrates, “cette bulle qui, d’un coup de baguette magique, peut tout repeindre en green”.

Les pesticides sont ?”, demande-t-il à l’assemblée où se dissimulent une trentaine d’activistes : “Green !” répondent-ils tous en choeur. “La pétrochimie, la fin du monde ?” “Green, green !”, répond l’écho. Dans la salle, quelques sourires légèrement embarrassés. L’organisateur de la conférence fait mine de croire que cette intervention était prévue. Mais il n’est pas au bout de ses surprises.

D’autres membres du collectif ont réussi à s’introduire avec une immense banderole dans la salle. Lorsqu’ils la brandissent devant la tribune, elle dissimule le visage des intervenants avec le message suivant : “Le silence est bien plus green que toutes vos salades.

EN DEHORS DES ROUTINES PROTESTATAIRES

Ce que nous dénonçons à la green week, c’est la confiscation d’un débat essentiel au nom de l’expertise, explique Pierre, un quadragénaire épanoui par l’expérience. Les industries sont surreprésentées dans cette conférence et il y a juste quelques membres de la société civile invités comme alibi. Les choix environnementaux ne doivent pas être faits dans l’ombre. Je n’ai pas besoin d’avoir étudié l’économie pour comprendre que la croissance infinie est délirante, ni d’être physicien pour m’opposer aux centrales nucléaires.

Rentrer dans le collectif Artivist a surtout été, pour lui, un formidable nouvel élan. “Avant, je me sentais mal à l’aise face à un tas de questions de société, mais j’avais tendance à râler dans mon coin. Maintenant, j’ai trouvé une sorte d’assurance, de légitimité. J’assume mieux le fait que je n’ai pas des idées consensuelles. Cette expérience m’a permis de faire un véritable travail sur moi. Et puis j’apprends énormément dans l’action.

Son fils Arthur, 19 ans, a lui aussi rejoint le collectif il y a quelques mois. Et l’expérience le convainc. “J’aime cette façon de critiquer tout en mettant de la vie.” Pierre approuve : le côté ludique et drôle permet de toucher plus de gens, qui entrent dans la réflexion politique par ce biais. A l’instar des amis d’Arthur, qui sont une dizaine à l’avoir suivi dans l’aventure, sous l’oeil parfois inquiet des parents, qui se tranquillisent peu à peu en voyant les effets bénéfiques de cette expérience sur leurs enfants. L’artivisme n’est pas un phénomène limité à Bruxelles. C’est une forme de résistance culturelle que l’on peut rencontrer aux quatre coins du globe. Pour Stéphanie Lemoine et Samira Ouardi, qui ont consacré un ouvrage à ce sujet,[1] elle s’apparente à une galaxie mouvante, plus ou moins proche des mouvements altermondialistes, dans laquelle on peut trouver différentes pratiques, de l’entartage aux manifestations carnavalesques de rue, en passant par les canulars à la Yes Men ou même l’expérimentation quotidienne de la vie en squats. “A la jonction de l’art et du militantisme, ces performances ont retrouvé de la vigueur à la suite du sommet de Seattle et raniment des formes de contestation inspirées des années 60, notamment le situationnisme et la dénonciation de la société du spectacle. Elles cherchent à faire prendre conscience de problématiques politiques, à leur donner une visibilité dans un monde cacophonique où il est de plus en plus difficile de lire les messages politiques. Elles inventent de nouvelles manières d’agir et de créer, en dehors des disciplines instituées et des routines protestataires.

  • Facebook
  • Twitter
  • Google+
  • LinkedIn

[1] Stéphanie Lemoine et Samira Ouardi, Artivisme, art militant et activisme artistique depuis les années 1960, Editions Alternatives, 2010.

Dans la même catégorie

Share This