LIBERTÉ ET ALIÉNATION DE L’INDIVIDU CONTEMPORAIN

par | BLE, DEC 2008, Laïcité

Extrait de la conférence donnée à “Bruxelles Laïque” le 24 septembre 2008.

L’INDIVIDU CONTEMPORAIN

Je partage, avec beaucoup de sociologues contemporains, la conviction que les transformations que connaissent les sociétés modernes occidentales ne sont pas de simples évolutions progressives, mais une mutation très profonde : ce n’est pas seulement une somme de changements “dans le système”, mais un changement “de système”, c’est-à-dire une mutation, à la fois technologique, économique, politique, sociale et culturelle. C’est, plus précisément, la mutation culturelle qui retiendra notre attention ici, parce que c’est elle qui produit la nouvelle subjectivité de l’individu contemporain.

Selon mon interprétation de “ce qui se passe”, cette mutation se traduit, dans l’esprit d’un nombre croissant d’individus, par la hausse constante de la crédibilité d’un nouveau “dieu régnant”, que j’appelle – avec un peu de dérision, histoire de garder mes distances –, “le Grand ISA” : le grand Individu, Sujet, Acteur[1] ! Comme ses prédécesseurs – Dieu lui-même, puis la Raison, dans les sociétés occidentales –, ce nouveau “dieu” est :

  • un principe culturel abstrait et ultime ;
  • produit par les humains, dans la pratique de leurs relations sociales, pour donner du sens à (orienter et signifier) leurs conduites ;
  • mais projeté hors des consciences personnelles comme une réalité indépendante de leur volonté (un “Personnage Majuscule”) ;
  • et auquel ils sont socialement invités à, voire sommés, de se soumettre comme s’il existait vraiment.

A ce titre, ce nouveau “dieu” est évidemment aussi contraignant[2] que ses prédécesseurs : ses “commandements” inspirent directement les croyances relatives au bien, au beau, au vrai, au juste, au légitime, au désirable dans les sociétés occidentales contemporaines. Et quels sont ces commandements ?

LE DROIT-DEVOIR D’AUTORÉALISATION PERSONNELLE

Chaque individu tend de plus en plus à croire qu’il a le droit de s’épanouir, de se réaliser, de faire ce qu’il aime vraiment dans la vie, de suivre les voies (ou les voix) qu’il ressent au fond de lui comme appartenant à sa “nature”, ou bien qui lui ont été “révélées” par ses expériences. Il lui en coûte, par conséquent, de se livrer à des activités qui lui paraissent absurdes, qui contrarient ses désirs, dont il ne saisit pas le sens ou l’utilité, qui lui semblent en désaccord avec ce qu’il est, avec ce qu’il aspire à devenir. Devoir travailler juste pour gagner sa vie ou pour réussir ses examens engendre chez lui de l’apathie : il a besoin de passion, de créativité, de responsabilité pour se sentir motivé.

LE DROIT-DEVOIR DU LIBRE CHOIX

Dans tous les champs de la vie sociale, chaque individu concret estime de plus en plus avoir le droit de choisir sa vie, d’être le sujet de son existence, de décider lui-même de ce qu’il juge bon pour lui. Il comprend bien cependant que sa liberté doit s’arrêter là où commence celle des autres et qu’il faut bien que ses choix soient limités par des normes régulatrices de la vie sociale. Mais il ne veut pas que ces normes lui soient imposées du dehors par une autorité invoquant son statut social. Il veut les comprendre, participer si possible à leur élaboration, les négocier, les assumer, les évaluer, les changer.

LE DROIT-DEVOIR DE PLAISIR

Dans tous ses liens sociaux, chaque individu se sent en droit de jouir si possible de la vie, de se sentir bien dans son cœur, dans son corps, dans sa tête, de faire peu de sacrifices, de ne pas reporter à demain le plaisir qu’il peut prendre aujourd’hui. Nous entrons dans une époque qui bannit la souffrance[3] : que ce soit pour naître, pour apprendre, pour vivre ensemble, pour travailler, pour affronter la maladie ou la mort, nous ne voulons plus souffrir !

LE DROIT-DEVOIR DE SÉCURITÉ

Face au monde d’incertitudes dans lequel sont entrées nos sociétés depuis la crise des années ’70, chacun veut aussi se protéger des nombreux risques qui le guettent : le chômage après les études, les menaces écologiques, l’insécurité dans les villes, la manipulation des besoins de consommation, la compétition exacerbée, la fragilité des liens affectifs, le sida, la solitude, les troubles sociaux et mentaux… Donc les choix sont dangereux et il vaut mieux les retarder, s’y préparer longuement, en étant bien sûr de l’utilité de ce qu’on apprend.

Toujours avec un brin de dérision, je considère que ces quatre grandes orientations sont comme les nouvelles “Tables de la Loi”. Ce sont les commandements du “Grand ISA” : avoir un projet (“deviens toi- même”), personnel (“choisis ta vie”), intéressant (“cherche la passion et le plaisir”) et cependant réaliste (“prends garde à toi”) est devenu, de nos jours, pour tout le monde – mais, cela va de soi, surtout pour les jeunes –, un nouvel impératif catégorique.

Sans nous y étendre, il convient de signaler que ces orientations, et les significations qui s’y rattachent, envahissent, lentement mais sûrement, tous les champs relationnels de notre vie quotidienne : la famille (le couple et les relations parents-enfants), l’école, la religion, le travail, la politique… et, bien entendu, les instances culturelles (télévision, cinéma, littérature…) et plus encore les messages de la publicité.

Il importe de ne pas confondre “appel à l’Individu” et “individualisme”. Chacun peut, en effet, vouloir pour soi les moyens de se conformer aux injonctions du “Grand ISA”, mais il peut aussi le vouloir pour les autres, par solidarité, convivialité, générosité. Une société d’individus n’est pas un monde sans valeurs et sans normes, ni sans justice et sans solidarité.

Nous voici donc, depuis quelques décennies, en présence d’individus, chaque année plus nombreux – surtout parmi les nouvelles générations –, qui s’estiment en droit de recevoir de la société les moyens de se conformer aux commandements du “Grand ISA”.

LES FORMES CONTEMPORAINES DE L’ALIÉNATION

Le “Grand ISA” met la barre très haut ! Car pour obéir à ses commandements, chaque petit individu concret – comme vous et moi – doit disposer de beaucoup de ressources : de l’alimentation, de la santé, de l’éducation, de l’information, de la distraction, des qualifications compétitives, des emplois créatifs et stables, des réseaux de relations, de l’amitié, de l’amour et de la sexualité, bref, tout ce qui fait “le bonheur”, et si possible, beaucoup d’argent, pour y contribuer ! Hélas, plusieurs fois hélas ! nos sociétés n’ont pas assez de tout cela pour tout le monde. Pourquoi ?

Si nos sociétés ont besoin de produire des individus capables d’être des sujets et des acteurs (conformes aux commandements du “Grand ISA”), ce n’est pas pour les rendre heureux : c’est parce que leur survie (en tant qu’entités politiques et économiques parmi les autres) dépend de leur aptitude à mettre en pratique trois grands principes :

  • la compétition : elles fonctionnent selon les lois du marché, qu’elles appliquent non seulement dans le domaine strictement économique, mais partout ailleurs : elles ont donc besoin d’individus compétitifs, imaginatifs, créatifs, flexibles, autonomes, responsables, qui peuvent se passer de solidarité publique ;
  • la consommation : elles ont besoin de vendre, dans le monde entier, tout ce qu’elles sont capables de produire : il leur faut donc des individus dont les besoins soient manipulables, susceptibles de se laisser séduire par la publicité, dont l’estime de soi dépend de leur avoir, de leur aptitude à suivre le renouvellement perpétuel des modes ;
  • la communication : leur capacité d’accumulation dépend principalement de la maîtrise du secteur de la communication et de l’information : elles ont besoin d’individus connectés entre eux, constamment reliés par des réseaux et pris dans le flux de la communication.

Compétition, Consommation, Communication : c’est ce qui me fait dire que nos sociétés occidentales fonctionnent aujourd’hui selon le “modèle CCC”. Mais la logique structurelle de ce modèle est exclusive : elle élimine, elle rejette à sa marge tous ceux qui ne sont pas assez compétitifs, n’ont pas assez d’argent pour consommer, pour s’informer et pour communiquer. Il est vrai que l’État essaye aussi d’aider ses citoyens à acquérir ces ressources, mais les efforts qu’il fait pour cela sont nettement insuffisants pour compenser les inégalités d’intégration que le système produit.

Il y a donc, et cela me paraît essentiel, une contradiction, un décalage – plus ou moins grand selon les ressources dont dispose chacun de nous – entre les attentes culturelles que les individus intériorisent et leurs possibilités réelles de s’intégrer au modèle des sociétés “CCC”.

Devant ce décalage, ils peuvent réagir de plusieurs manières, et ce sont ces réac- tions qui les entraînent dans les formes contemporaines d’aliénation du sujet. En m’appuyant sur les analyses d’Alain Touraine, je crois qu’on peut en distinguer deux formes générales, qui, chacune, peuvent se présenter sous deux variantes. Les individus peuvent, en effet, interpréter les commandements du “Grand ISA”, soit comme un appel à instrumentaliser la société, soit comme un appel à y réaliser leur identité.

  • Instrumentaliser la société signifie se replier sur un hyper-individualisme utilitariste, voire cynique : je me jette dans l’arène, je suis aussi compétitif que possible, je me bats pour garder mon emploi, je suis loup parmi les loups, et tant pis pour les  autres (aliénation compétitiviste) ; et / ou je consomme tous les gadgets technologiques qui se renouvellent sans cesse, je suis toujours à la mode, je m’endette au-delà de mes moyens, je suis “quelqu’un” grâce, notamment, à mon GSM et à mon ordinateur portable (aliénation consumériste) ;
  • Réaliser son identité dans la société signifie se replier sur un hyper-individualisme identitaire : je cherche à devenir moi-même, à suivre mes préférences, mes goûts, mes passions, à réaliser mes talents, à prendre le plus de plaisir possible, à souffrir le moins possible, à éviter les risques (aliénation narcissiste) ; et / ou j’adhère à des communautés fortes, qui me proposent des croyances, des valeurs qui donnent du sens à ma vie, qui fusionnent mon identité personnelle avec une identité collective sûre d’elle-même, arrogante, méprisante pour les autres, voire même agressive (aliénation communautariste).[4]

Il est difficile – surtout pour ceux qui ont peu de “capitaux” sociaux et culturels, mais aussi pour ceux qui en ont beaucoup – de ne pas succomber à l’une ou l’autre de ces formes d’aliénation. Car, en effet, les commandements du “Grand ISA” comportent des pièges :

  • que faire avec “deviens toi-même”, si je n’ai aucune idée des dons, talents, dispositions, goûts, préférences… que je pourrais épanouir, alors que je pense pourtant que je devrais normalement en avoir, et que, par ailleurs, je m’imagine qu’il ne convient pas de souffrir pour les développer ?
  • que faire avec “choisis ta vie” si ce que je veux devenir est condamné par les autres (mes parents, mes profs, le marché du travail), et si ce dont je rêve est irréalisable faute d’en avoir les moyens ?
  • que faire avec “vis ta vie avec passion” si les seuls emplois que la société me propose sont précaires, pénibles et profondément ennuyeux, si je suis poursuivi comme profiteur quand je bénéficie des indemnités de chômage, et si les couples sont si fragiles qu’ils se brisent avant même de s’installer ?
  • et que faire avec “prends garde à toi” si le monde qui m’environne est truffé de dangers de toutes sortes : chômage, sida, menaces écologiques, guerres.

LA QUESTION DE LA LIBERTÉ AUJOURD’HUI

Si la question de la liberté se pose aujourd’hui d’une manière particulière, ce n’est pas seulement parce qu’il y a de l’aliénation – il y en a toujours eu, dans tous les systèmes sociaux, sous l’empire de n’importe quels dieux et de ceux qui prétendent les représenter sur la terre. C’est surtout parce que le “Grand ISA” est un “dieu” très capricieux. On peut même penser qu’il est plus tyrannique que ses prédécesseurs, parce que sa manière d’imposer ses injonctions a quelque chose de paradoxal, de sournois, d’hypocrite. Il semble, en effet, s’effacer derrière les individus concrets : il les invite à se libérer de l’emprise du social, et il nous présente comme des droits ce que sont, en fait, nos devoirs. Le “Grand ISA” est un brillant illusionniste. Sois toi-même, choisis ta vie, sois heureux… ou crève !

Cette culture de l’individu, sujet et acteur nous oblige, me semble-t-il, à remettre en cause ce que beaucoup d’auteurs rationalistes – de Kant à Hegel – ont appelé “liberté” et, plus précisément, à rediscuter le rapport de l’acte libre au modèle culturel régnant.

L’ACTE LIBRE EST [SYNTHÈSE] :

Être libre, vis-à-vis de son univers matériel, de soi-même et de son milieu social, c’est savoir être un “individu-sujet-acteur” :

  • qui sait pourquoi il veut ce qu’il veut : la liberté, c’est d’abord une prise de conscience ;
    • qui veut ce qu’il à choisi de faire : c’est ensuite une volonté délibérée de mettre en œuvre un choix ;
    • qui fait ce qu’il peut pour se libérer : c’est aussi une action, un passage à l’acte contre l’aliénation (qu’elle vienne des autres, de lui-même ou du monde matériel), tout en tenant compte des limites imposées par la réalité ;
    • et qui, parfois, participe d’une solidarité avec les autres : avec ceux qui partagent la même aliénation.

ÊTRE LIBRE SOUS L’EMPIRE DU “GRAND ISA”

Il convient d’abord de prendre le “Grand ISA” pour ce qu’il est : un “dieu” comme les autres – comme la Raison, comme Dieu lui-même –, un produit culturel des relations sociales, qui donne sens aujourd’hui aux activités humaines. S’y soumettre n’est en rien faire preuve de liberté ; pas plus d’ailleurs que le rejeter pour se soumettre à un autre. La liberté ne saurait être définie par une soumission, à qui ou à quoi que ce soit.

Elle consiste plutôt à comprendre pourquoi ce nouveau “dieu” veut de nous ce qu’il veut, à prendre une distance réflexive par rapport à ses commandements, que ce soit pour les accepter ou pour les refuser, mais consciemment et volontairement. Nous ne pouvons pas nous passer d’un “dieu” – sous peine de verser dans l’absurde et l’arbitraire –, mais nous pouvons le construire nous-mêmes, quitte à le “bricoler” en puisant des valeurs dans le stock inépuisable de la créativité humaine.

La liberté, aujourd’hui, consiste aussi à combattre – en tout cas pour soi-même et, si on le juge bon, si on le choisit, en solidarité avec d’autres –, les formes spécifiques d’aliénation qui dérivent des interprétations idéologiques des commandements du “Grand ISA” : se tenir à distance, ne se laisser emporter ni par la compétitivisme, ni par le consumérisme, ni par l’hédonisme narcissiste, ni par le communautarisme, qu’il soit ethnique ou religieux.

Dès lors, le rapport de l’acte libre au modèle culturel régnant est complexe : d’un côté, il consiste à prendre une distance critique vis-à-vis des orientations normatives qu’il propose et à s’engager dans une lutte sans merci contre les for mes de domination sociale et technique qui sont exercées en son nom ; de l’autre, il consiste aussi à défendre fermement l’utopie humaniste que ce modèle propose : le droit de chaque individu de disposer des ressources de son épanouissement personnel (“deviens toi-même”), de décider librement de son avenir (“choisis ta vie”) et de vivre heureux (“prends du plaisir”), dans un milieu naturel, technique, économique, social et politique, sur lequel il exerce effectivement son contrôle (“prends garde à toi”) ; la défense de cette utopie étant évidemment plus efficace si elle repose sur des formes actives de solidarité. C’est au prix de cette double lutte – contre et pour – que l’individu contemporain pourra penser et agir librement.


[1] Ce qui est “nouveau”, ce n’est pas l’importance de l’Individu en soi – qui est beaucoup plus ancienne – mais son règne, c’est-à-dire le fait que ce soit lui qui régente notre vie culturelle, qu’il soit devenu un principe ultime de sens, qu’il n’ait de comptes à rendre à aucun principe plus important que lui.

[2] Cette contrainte n’est cependant que sociale et culturelle : elle n’est jamais vraiment physique, comme elle l’a été avec d’autres principes de sens. Aussi, certains préfèrent aujourd’hui se rabattre sur d’autres“dieux”.

[3] C’est d’ailleurs pour cette raison que le thème de la souffrance sociale est aujourd’hui tellement à la mode.

[4] Alain Touraine ne les nomme pas exactement de cette manière, mais je pense ne pas trahir ici le fond de sa pensée. Voir deux de ses livres : Critique de la Modernité (1992) et Pourrons-nous vivre ensemble, égaux et différents (2001).

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