LIVRE-EXAMEN : ANGELA DAVIS, THE SWEET BLACK ANGEL [1]

par | BLE, Démocratie, Féminisme, MARS 2014

Autobiographie – Editions Aden – Bruxelles; 1er édition (24 septembre 2013)

Southern trees bear a strange fruit, 
Blood on the leaves and blood at the root,
Black bodies swinging in the southern breeze,
Strange fruit hanging from the poplar trees
Les arbres du Sud portent un fruit étrange
Du sang sur les feuilles et du sang sur leurs racines, 
Des corps noirs qui se balancent dans la brise du Sud, 
Un fruit étrange suspendu aux peupliers.
Billy Holliday

Cinq ans après cette sulfureuse et violente “protest song”, naissait, dans l’Alabama, la militante Angela Davis. Communiste, féministe, anti-carcérale et antimilitariste, elle deviendra une référence en termes d’activisme et sans doute une des intellectuelles radicales les plus connues du grand public. En juillet 2013, une nouvelle édition de son autobiographie est agrémentée d’une interview exclusive. A savourer chez Aden.

Ça commence par une cavale. A coups de perruques, de maquillages outranciers   et de voitures enchâssées, Angela et les frères de Soledad parcourent les Etats-Unis, la peur au ventre et l’angoisse au cœur. Sauf un matin d’octobre 1970, au détour d’un couloir d’hôtel où claque le redouté “Angela-Davis-vous-êtes-en-état-d’arrestation”. Puis c’est l’enfermement : l’isolement, la crasse, l’arbitraire. Mais aussi les solidarités, l’auto-organisation, le partage. Au long de ce récit qui va de la fuite jusqu’à la fin du procès en 1972, Angela Davis distille ses observations, ses éclats, ses indignations, fines et radicales tout à la fois.

De son enfance passée dans un quartier blanc de l’Alabama à son engagement dans le parti communiste en passant par ses années estudiantines en pleine guerre du Viet-Nâm, il est difficile de situer sa prise de conscience politique. Peut-être dans cet évènement dramatique, un incendie raciste qui a eu lieu au sein de sa paroisse familiale. Plus probablement encore dans sa culture familiale. C’est lors de ses deux années étudiantes passées en Allemagne qu’Angela Davis réalise à quel point son pays natal est très particulièrement discriminatoire et oppresseur pour les noirs. Dans le même temps, le mouvement étasunien de libération des étudiants noirs prend de l’ampleur, elle décide alors de rentrer pour rejoindre les manifestations. Radicale et néanmoins opposée à l’opposition blancs/noirs, car sensible à la question des classes sociales, mais aussi à celle du sexisme qui traverse les milieux militants comme les autres, Angela Davis ne semble pas soumettre la complexité des dominations multiples à sa radicalité. C’est sans doute dans la justesse de sa position que se trouve l’explication de la ferveur des activistes à son égard depuis plus de quarante ans.

Aujourd’hui mise en avant comme exemple de résistance et du combat pour les noirs, elle a pourtant subi un véritable harcèlement étatique dans les années ’70. En effet, son engagement communiste lui a valu le renvoi de l’université dans laquelle elle enseignait et la surveillance de ses agissements de la part du FBI. Tout comme Nelson Mandela, son histoire est la démonstration de ce que les terroristes d’hier peuvent être les héros démocratiques de demain.

Si son parcours inspire de nouveaux soulèvements, les temps ont bien changé, comme en témoigne son entretien avec Gilles Martin et Daniel Zamora des éditions Aden. Il va de soi que l’on ne peut pas simplement transférer les combats des années ’70 sur notre réalité contemporaine. Dans nos sociétés post-modernes, la foi envers un renversement socialiste est devenue très marginale. On peut cependant tout à la fois regretter la forte atténuation de la pensée collective sur la lutte des classes et le racisme, et voir avec enthousiasme arriver sur le devant de la scène les revendications féministes, LGBT, écologiques, anticapitalistes… Et les nouveaux mouvements, s’ils ont été créés à la marge des formations traditionnelles (partis, syndicats…) restées globalement racistes et patriarcales, et qu’ils expérimentent des formes démocratiques nouvelles et plus directes, n’en demandent pas moins une organisation encore à construire.

Autobiographie qui se veut plus politique que subjective, l’ouvrage ne passe cependant pas à côté du sensible en relatant l’aventure militante et bouleversante de l’ange noir de l’Amérique activiste.


[1] “Sweet black angel” est une chanson des Rolling Stones écrite en hommage à Angela Davis.

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