LIVRE-EXAMEN : DISCOURS SUR LA DETTE

par | BLE, Economie, JUIN 2014

Auteurs : Thomas SANKARA et Jean ZIEGLER (Editions Elytis, 2014)

Addis-Abeba, juillet 1987. Trois mois avant d’être assassiné, Thomas Sankara tenait un discours[1] magistral sur la dette des pays africains. Pour Jean Ziegler, ce discours, sans doute “le plus impitoyable, le plus profondément intelligent” du premier président du Burkina Faso constitue “un chef-d’œuvre de lucidité et de courage, d’intuitions fulgurantes et de vérité analytique”.

Prononcé il y a plus de vingt-cinq ans à l’égard des chefs d’Etat africains, le discours de Sankara dénonçant les ravages de la dette et remettant en cause sa légitimité est aujourd’hui d’une actualité criante pour les pays occidentaux, traditionnels créanciers du Tiers-Monde, aujourd’hui surendettés et asphyxiés par des politiques d’austérité qui, comme l’exprimait récemment le Président de l’Equateur, Raphaël Correa[2], “ne cherchent pas à sortir de la crise au moindre coût pour les citoyens européens, mais à garantir le paiement de la dette aux banques privées.”

Soulignons donc l’initiative heureuse des éditions Elytis de publier ce discours emblématique et d’avoir sollicité pour l’introduire la remarquable plume de l’ancien rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, Jean Ziegler. Car, au-delà de leurs combats convergents, l’auteur de Main basse sur l’Afrique fut aussi un ami du jeune capitaine. Retraçant son parcours, Jean Ziegler ne tarit pas d’éloges à l’égard du dirigeant révolutionnaire qui exprimait si bien pour lui “les valeurs irrépressibles de l’homme humilié, cherchant sa libération”.

Dans son introduction, Ziegler, qui défend depuis longtemps l’idée que la faim constitue un crime contre l’humanité et soutient que les spéculateurs devraient être jugés pour cela, insiste sur la violence destructrice et meurtrière de la dette. “Point n’est besoin de mitrailleuses, de napalm, de blindés pour asservir et soumettre les peuples. La dette, aujourd’hui, fait l’affaire. La dette extérieure constitue une arme de destruction massive. Elle soumet les peuples, détruit leurs velléités d’indépendance, assure la permanence de la domination planétaire des oligarchies du capital financier globalisé.”

La conscience forte de cette nouvelle forme d’asservissement, ce “néocolonialisme”, était au cœur du discours de Sankara. Pour le président du Pays des hommes intègres, le remboursement de la dette ne relevait pas d’une question de morale, d’honneur ou de parole à respecter. C’était pour lui une question de responsabilité : celle des anciens colonisateurs et à leur suite, des “assassins techniques” dans la contractualisation de la dette. Mais pour Sankara, refuser de payer la dette était avant tout une question de survie, le garrot de la dette empêchant tout développement, notamment de l’agriculture des pays les plus démunis. Terminant son discours en invitant les autres pays africains à créer un front uni “pour éviter que nous n’allions individuellement nous faire assassiner”, la lucidité des propos du jeune révolutionnaire ont, au regard des événements qui ont suivi, de quoi nous glacer.

“Des bailleurs de fonds, un terme que l’on emploie chaque jour comme s’il y avait des hommes dont le bâillement suffisait à créer le développement chez les autres.” Thomas Sankara  


[1] Discours prononcé le 29 juillet 1987 à l’occasion de la vingt-cinquième Conférence au sommet des pays membres de l’Organisation de l’unité africaine (OUA – remplacée en 2002 par l’UA : l’Unité africaine). Ce discours est également accessible sur Internet https://www.youtube.com/ watch?v=DbqyXxqcOPE.

[2] Rafael Correa, “L’Europe endettée reproduit nos erreurs”, Le Monde Diplomatique, décembre 2013.

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