LIVRE-EXAMEN : LA DETTE CACHÉE DE L’ÉCONOMIE. LE SCANDALE PLANÉTAIRE

par | BLE, Economie, JUIN 2014

Auteurs : Renaud DUTERME et Eric DE RUEST (Editions Les liens qui libèrent, Paris, 2014)

Le concept de dette écologique est né au début des années ’90 sous l’impulsion d’ONGs sud-américaines qui revendiquaient l’annulation de la dette des pays du tiers-monde, stipulant, d’une part, que l’essor économique de l’Occident a en grande partie reposé depuis cinq siècles sur le pillage des ressources naturelles et la destruction des écosystèmes du Sud et pointant, d’autre part, la responsabilité historique des puissances du Nord dans la dégradation de l’environnement. Loin de s’en tenir à une approche strictement environnementaliste, La dette cachée de l’économie replace cependant la question écologique au cœur des rapports de domination et d’exploitation économiques.

Dans un ouvrage remarquablement documenté, Renaud Duterme et Eric De Ruest, deux collaborateurs du CADTM[1], se sont attelés à cerner cette notion relativement récente qui, bien plus qu’une notion comptable, a pour vocation de favoriser la remise en question du dogme de la croissance et de susciter la mobilisation contre un modèle capitaliste productiviste, destructeur pour la planète et l’humanité. Dépassant par ailleurs le strict point de vue géographique qui opposerait un Nord homogène à un Sud homogène, les auteurs invitent également à analyser la notion de dette écologique en termes de classes sociales : “le 1% le plus riche contre les 99% restants”, démontrant “à travers de multiples exemples que, bien souvent, au Nord comme au Sud, la majorité subit les mêmes politiques, dictées par une oligarchie que guide la recherche du profit à court terme.

Dressant dans une première partie l’histoire géopolitique de la dette écologique, qu’ils font remonter à 1492 “tournant pour la plupart des populations de la planète, mais aussi pour les écosystèmes”, les auteurs rappellent comment les colonisateurs vont imposer aux pays du Sud de se spécialiser dans des monocultures incultivables dans les zones tempérées du Nord et procéder à l’exploitation intensive de leurs ressources minières et forestières. “En plus de désintégrer l’économie locale en l’organisant uniquement en vue de l’exportation, l’exploitation massive des ressources naturelles engendra toujours plus de dégâts écologiques (…) qui constituent une partie de la dette écologique.” Les indépendances ne mettront toutefois pas un terme à cette situation, bien au contraire ! La Banque mondiale ayant incité de nombreux Etats à s’endetter – sous prétexte de moderniser leurs économies, mais en réalité pour financer des infrastructures d’exportation – la dette va devenir la pierre angulaire d’un système néocolonial pernicieux, renforcé dans les années ’80 par le FMI et les plans d’ajustement structurel. Par ailleurs, cette approche “géohistorique” insiste également sur le fait que l’Histoire regorge d’exemples d’utilisation de la guerre comme arme d’exploitation économique et moyen d’accéder aux ressources naturelles.

LES DOSSIERS NOIRS DE L’IMPASSE CAPITALISTE

Au fil de cinq chapitres abondamment illustrés, les auteurs passent en revue les dossiers lourds de la dette écologique. Le dossier énergétique tout d’abord. Evoquant, entre autres, les nombreuses catastrophes provoquées par l’exploitation et le transport du pétrole ainsi que le “lourd tribut humain et écologique (dû) aux folies de l’extractivisme pétrolier”, les auteurs mettent également en évidence les liens entre l’exploitation de l’or noir et le sous-développement, à l’instar du Nigéria, premier pays africain producteur de pétrole, mais dont 70% de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté.

Le livre passe ensuite en revue le “cauchemar chimique” : les 6000 tonnes de mercure encore rejetées dans la nature chaque année contaminant de 10 à 15 millions de personnes ; les millions de victimes de l’agent orange au Vietnam ; la reconversion des géants de la chimie dans une “révolution verte” soi-disant destinée à mettre un terme à la faim dans le monde ; l’enfer de Bhopal qui, dans toute son horreur, témoigne des dérives d’une mondialisation néolibérale poussant à mettre en concurrence des normes environnementales ; les dégâts sociaux énormes et les incertitudes sanitaires et environnementales liées à l’introduction des cultures d’OGM…

Sur ces questions, comme sur les autres dossiers, tout en constatant l’impunité ordinaire de “ceux qui ont placé l’avidité au-dessus du bien-vivre de l’humanité”, les auteurs encouragent le développement d’une justice réparatrice ainsi qu’une évolution du droit de et à l’environnement.

Le chapitre consacré à “la naissance d’une dette agricole et alimentaire” s’attaque à la question de l’alimentation. Mettant en exergue les chiffres de la FAO[2] selon lesquels “une personne sur sept souffre de la faim, [tandis que] au moins un tiers des aliments produits sont gaspillés”, les auteurs démontrent au fil des pages le caractère “absurde, dangereux, injuste et insoutenable” du modèle agricole dominant, pointant du doigt la responsabilité des institutions financières et de l’agro- business, tout en appelant à déconcentrer la production agricole et à promouvoir une “agriculture de proximité, par et pour les paysans”.

Vient ensuite la question des déchets ou “comment le Nord transforme le Sud en dépotoir”, phénomène également emblématique d’un système où le profit prime sur toute autre forme de considération pour les vies humaines ou l’environnement.

Cette attitude consistant, pour le Nord, à externaliser ses nuisances bien loin de sa législation et de son opinion publique est tout à fait concomitante à l’idée de dette écologique”. Une fois de plus, à travers ce dossier, l’analyse plaide plus largement pour une remise en question radicale d’un système économique productiviste basé sur une “logique de surconsommation matérielle, de croissance et d’accumulation”.

Enfin, pour terminer le tour des constats, R. Duterme et E. de Ruest nous mettent en garde contre “l’opportunisme vert” et ceux qui, surfant sur la vague d’une certaine prise de conscience environnementale, adoptent des méthodes de greenwashing “pour que nous continuions à consommer en gardant bonne conscience” à l’instar de la “communication pseudo-verte sur les agro- carburants.”

APPEL À LA CONVERGENCE DES LUTTES

Certes, le tour d’horizon des dossiers de la dette écologique a de quoi nous écœurer, tout comme le cynisme de cette oligarchie mondiale prédatrice. Mais, sortant de l’habituel discours culpabilisant sur l’environnement, le propos défendu ici en appelle davantage à une prise de conscience et à promouvoir “le principe fondamental de responsabilité”.

Dans un contexte de crise économique et de récession qui, depuis 2008, nous a détourné des questions environnementales, la mise en lumière de La dette cachée de l’économie – telle que présentée dans cet ouvrage – mérite que l’on si attarde à plus d’un titre, mais sa plus grande vertu reste sans doute d’encourager la convergence des luttes.

Montrant en effet à travers une multitude d’illustrations que les exploitations humaines et environnementales sont complètement liées – ce qu’ont d’ailleurs depuis longtemps intégré nombre de mouvements sociaux au Sud de la planète –, ce plaidoyer invite à faire converger les luttes sociales et écologiques. En soulignant d’une part que l’une des grandes failles des sommets environnementaux est de ne jamais remettre en cause les rapports de domination, et conviant d’autre part les syndicats à se remettre en question lorsqu’ils continuent à revendiquer une croissance à tout prix faisant fi des impacts environnementaux, les auteurs invitent les mouvements syndicaux et écologistes à parvenir à des revendications communes. Alors que se négocie dans la plus grande opacité un traité transatlantique qui risque – c’est un euphémisme – une fois de plus de brader les normes sociales et environnementales, cette invitation est d’une actualité criante. D’une urgence vitale.


[1] Comité pour l’Annulation de la Dette du tiers-monde

[2] La FAO est l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture http://www.fao.org/docrep/018/ i3347e.pdf (chiffres publiés en 2013)

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