LIVRE-EXAMEN : LA DOUBLE PENSÉE. RETOUR SUR LA QUESTION LIBÉRALE

par | BLE, Economie, MARS 2010

Auteur : Jean-Claude Michéa • Champs-Flammarion • Paris, 2008 • 275 pages

Parmi les philosophes francophones contemporains, il en est un qui échappe à beaucoup de clichés, loin des cénacles académiques et souvent à contre courant de la pensée “de gauche”. Il s’agit de Jean-Claude Michéa, un auteur qui trace son chemin intellectuel quelque part entre Guy Debord et Georges Orwell.

Jean Claude Michéa[1] nous propose une compilation de textes inédits et d’interviews qui ont suivi la parution de son ouvrage précédant, L’empire du moindre mal. Ces textes abordent la logique libérale d’une manière générale et la double pensée en particulier.

L’auteur consacre une partie de l’ouvrage à décrire et expliquer la logique libérale dont il considère qu’elle est apparue historiquement comme une solution pour éviter les guerres de religions qui ont traumatisé l’Europe du XVIe siècle. Cette mise en perspective historique prend place pour arriver à comprendre un paradoxe de la logique libérale. Ce paradoxe, c’est l’apparente double nature du libéralisme. Le libéralisme économique et le libéralisme culturel (ou politique) sont pour Michéa indissociables, tant ils reposent l’un sur l’autre.

L’abolition progressive des règles morales, des traditions et de ce qu’elles impliquent comme formes d’organisations sociales est en effet indissociable du progrès du capitalisme industriel et financier. Mai 68 constitue alors un exemple révélateur de cette duplicité. C’est cette duplicité[2] qui serait le fondement de ce que nous appelons ici la double pensée.

Le concept de double pensée est emprunté à Georges Orwell, dont Michéa est un lecteur passionné. C’est dans 1984 que la double pensée est présentée de la manière suivante :

Winston laissa tomber ses bras et remplit lentement d’air ses poumons. Son esprit s’échappa vers le labyrinthe de la double-pensée. Connaître et ne pas connaître. En pleine conscience et avec une absolue bonne foi, émettre des mensonges soigneusement agencés. Retenir simultanément deux opinions qui s’annulent alors qu’on les sait contradictoires et croire à toutes deux. Employer la logique contre la logique. Répudier la morale alors qu’on se réclame d’elle. Croire en même temps que la démocratie est impossible et que le Parti est gardien de la démocratie. Oublier tout ce qu’il est nécessaire d’oublier, puis le rappeler à sa mémoire quand on en a besoin, pour l’oublier plus rapidement encore. Surtout, appliquer le même processus au processus lui-même. Là était l’ultime subtilité. Persuader consciemment l’inconscient, puis devenir ensuite inconscient de l’acte d’hypnose que l’on vient de perpétrer. La compréhension même du mot “double pensée” impliquait l’emploi de la double pensée”.[3]

Etonnamment, Michéa prend l’apparition du concept de pensée unique, dans les années nonante, comme révélateur d’une forme de double pensée libérale. Paradoxalement, cette pensée unique, par sa large acception, rencontre la double nature du libéralisme et une certaine forme de double pensée. La pensée unique fait le consensus – personne ne se revendique de la pensée unique – mais tout le monde n’y voit pas la même chose. Pour les tenants du libéralisme culturel, la pensée unique dicte sa loi qui n’est autre que celle du marché. Alors que pour les tenant du libéralisme économique, c’est la pensée unique – permissive soixante-huitarde – incarnée par la culture de masse (ou de jeunes) qui est omniprésente dans l’espace médiatique. Or pour Michéa la logique libérale inclut cette double logique. Ce qui permet selon lui d’expliquer la position de la gauche et de l’extrême gauche (“libérales”) des trois dernières décennies. “La question des questions : par quelle mystérieuse dialectique, la gauche et l’extrême gauche (qui incarnaient autrefois la défense des classes populaires et la lutte pour un monde décent) en sont-elles venues à reprendre à leur compte les principales exigences de la logique capitaliste, depuis la liberté intégrale de circuler sur tous les sites du marché mondial jusqu’à l’apologie de principe de toutes les transgressions morales possibles”.[4] Il serait vain de reprendre ici toutes les idées développées par l’auteur autour de l’idée de double pensée, nous vous invitons plutôt à la lecture, mais retenons ici que d’une certaine manière le galvaudage des valeurs qui a inspiré cette publication, pourrait selon l’auteur, trouver – en partie – une explication structurelle dans la nature du libéralisme. Par ailleurs, “Michéa l’Orwellien”, lutte pour l’usage correct des mots auquel Orwell était déjà très attentif que ce soit dans ses essais ou dans ses romans, notamment dans sa critique de la novlangue.


[1] Jean-Claude Michéa, agrégé de philosophie, enseignant dans un lycée de la région parisienne. Auteur notamment de Orwell, anarchiste tory, Climats, 1995 ; Les Intellectuels, le peuple et le ballon rond, Climats, 1998 ; L’Enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes, Climats, 1999 ; Les Valeurs de l’homme contemporain, éditions du Tricorne-France Culture, 2001 (avec Alain Finkielkraut et Pascal Bruckner) ; Impasse Adam Smith. Brèves remarques sur l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche, Climats, 2002 ; Orwell éducateur, Climats, 2003 ; L’Empire du moindre mal : essai sur la civilisation libérale, Climats, 2007.

[2] Voir l’article de Mathieu Bietlot, p.12 dans ce numéro.

[3] Georges Orwell, 1984, première partie, chapitre 3.

[4] J-C Michéa, La double pensée. Retour sur la question libérale, Champs-Flammarion, 2008, p. 123.

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