LIVRE-EXAMEN : LA RAISON NÉVROTIQUE

par | BLE, JUIN 2008, Social

Auteur : Marc Jacquemain • Edition Labor/Espace de liberté-2002 • 93 pages

Afin que nos valeurs et nos principes ne se transforment pas en dogmes, il s’agit de les interroger sans cesse et de rester attentifs aux dérives qui, derrière une apparence convenue et raisonnable, pourraient se révéler destructrices. C’est la démarche adoptée par Marc Jacquemain dans cet essai.

Y a t-il une limite au mouvement d’émancipation de la raison et de l’individu qui prend son essor avec la modernité ? Un point à partir duquel ce mouvement pourrait se retourner contre lui-même ? Le totalitarisme de demain pourrait-il se révéler à la fois rationaliste et individualiste ?

A ces questions, le petit livre de Marc Jacquemain, tente de répondre en interrogeant deux facettes de la modernité : son aspect compulsif ou névrotique d’une part et la nature réflexive (se prenant elle- même pour objet de questionnement) de la raison moderne d’autre part. L’avènement d’une raison de type instrumentale et calculatrice, propre à la modernité, a eu notamment pour effet de détruire les certitudes traditionnelles quant à la finalité de l’existence humaine. Face à l’absence de sens due à la disparition des repères traditionnels, la raison moderne a substitué une accumulation de moyens à la recherche de sens. C’est cette compulsion à l’accumulation de moyens que l’auteur qualifie de “raison névrotique”.

A la figure traditionnelle du Sage, se substitue, celle résolument moderne de l’expert. Les types de savoirs qui découlent de ces deux figures sont de natures bien différentes. En effet, si le Sage dit la loi et possède un savoir holiste et non formalisable, l’expert au contraire, possède un savoir complexe et parcellaire qui n’implique pas par lui-même un ordre social. Cependant la science moderne tend à céder à une double tentation : établir des certitudes et constituer une morale à partir d’elles… Cette double tentation a pu s’illustrer de différentes manières jusqu’à la moitié du XXe siècle.

Actuellement le savoir des experts a tendance à être relativisé jusque chez “l’homme de la rue”, que ce soit par le doute répandu lors des querelles d’experts, par exemple, autour de la question des OGM, ou bien par l’émergence d’un savoir des victimes notamment dans les grandes affaires de pédophilie. Si la réflexivité du savoir est propre à la science moderne, elle commencerait seulement à se manifester vers la fin du XXe siècle.

C’est à partir des années septante que la modernité prend un tournant déterminant, ce que l’auteur appelle le tournant “post”, en référence à ce que philosophes et sociologues ont décrit derrière les concepts de post-modernisme et de post- matérialisme. La génération issue de l’après guerre connaît des conditions de confort matériel et d’accès à l’éducation sans précédent, ce qui la distingue radicalement de la génération précédente. Une fois l’individu désenchaîné des formes d’autorités traditionnelles et sa liberté individuelle acquise, il se révèle finalement être un consommateur isolé, livré à la flexibilité du marché du travail et capable d’autocontrôle. Cela peut paraitre paradoxal si on se réfère à l’imaginaire associé à mai 68, mais pas tant si l’on prend en compte le caractère névrotique de la raison moderne.

La domination progressive de la figure du consommateur sur celle du citoyen est en somme l’analogue, dans le cadre de l’émancipation de l’individu, de la modernité compulsive dans le contexte de l’émancipation de la raison.” C’est-à-dire l’absence, chez l’homme moderne, de finalité politique autre que le statu quo, la réussite professionnelle et l’accumulation de moyens sans fins.

Le statut contradictoire de la liberté acquise s’explique, pour l’auteur, par la distinction à faire entre liberté individuelle et liberté collective, cette dernière faisant défaut. Jacquemain considère que la conception de l’autonomie de l’individu doit être liée à une certaine dépendance vis-à-vis de l’autre. C’est cette réflexion sur la relation entre autonomie et dépendance qui fait dire à Jacquemain qu’Orwell s’est trompé, du moins sur la forme du totalitarisme à venir. Plutôt que l’assujettissement total à l’État, ce serait l’absence de toute transcendance collective qui serait source d’autodestruction.

Examiner nos valeurs, ce qui les relie ; chercher et inventer des “vivre ensemble” ; relire Orwell, c’est ce que suscite en nous ce “petit livre”.

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