LIVRE-EXAMEN : LIBERTÉ ET CRÉATIVITÉ POUR REPOLITISER LES QUARTIERS

par | BLE, Politique, SEPT 2013, Social

Michel Kokoreff, Didier Lapeyronnie, Refaire la cité. L’avenir des banlieues, Seuil, 2013, 128 pages.

En France, la question des banlieues resurgit régulièrement. Mais depuis la crise de 2007- 2008, “l’appauvrissement est allé de pair avec le repli” et les quartiers se sont ghettoïsés. Pour les auteurs de Refaire la cité. Le “problème” des banlieues concerne toutefois l’ensemble de la société française. Les raisonnements sociologiques qui mettent l’accent sur les processus structurels, comme la pauvreté et le chômage, qui désaffilient les habitants des cités sont nécessaires pour contrer l’ambiante rhétorique sécuritaire et stigmatisante. Souscrire à cette lecture simplificatrice contribue pourtant à “dépolitiser le regard sur ces mondes populaires” : “l’analyse perd de vue la dimension et la fonction politiques non seulement du racisme, du genre, de la religion mais aussi de la délinquance, des drogues et des émeutes. Car l’explication n’est pas seulement sociale ; elle est politique, au regard de la double tension entre expérience du mépris et demande de respect, sentiment de justice et désir de reconnaissance”.

Les auteurs observent également l’échec des politiques publiques qui depuis dix ans oscillent entre le tout sécuritaire et la rénovation urbaine. Ces politiques contreproductives renforcent “la criminalisation et la vulnérabilité des quartiers de plus en plus impopulaires”. Soit, une gestion technocratique qui s’est faite sans, voire contre et au détriment de ses habitants. Les acteurs combattifs des quartiers ont, quant à eux, été systématiquement “délégitimés d’avance parce que dépositaires d’un pouvoir non traditionnel et pourtant sollicités lorsque l’urgence s’en fait sentir”.

Au lieu de penser l’action publique selon un schéma allant du haut vers le bas, il est temps, pour Kokoreff et Lapeyronnie, de “développer des dispositifs remontant du bas vers le haut. A la place de la “concertation” et de ses simulacres, il faudrait favoriser la constitution de collectifs s’érigeant comme interlocuteurs incontournables et avisés. Refaire la cité […], c’est développer des interventions politiques dans les quartiers et s’appuyer sur les acteurs qui tentent de faire entendre la voix des sans-voix”.

Malgré la paupérisation et un certain désintéressement de la politique, des mouvements peu visibles et d’ordre infrapolitique existent : protestations contre les violences policières et la mort de jeunes, campagnes en faveur de l’inscription sur les listes électorales, etc. “Ces mouvements sont l’exception qui confirme le constat d’un profond déficit démocratique”.

Pour y remédier, les auteurs prônent une refonte des rapports entre l’Etat et la société civile dans les banlieues comme ailleurs. La mobilisation reposerait sur l’affirmation d’une volonté politique de changement social qui passe par différents chantiers : école, emploi, réforme de la police (dont la lutte contre les contrôles au faciès), droit de vote aux élections locales pour les étrangers extracommunautaires – symbole fort pour les nouvelles générations – et révision des politiques en matière de drogue (dépénalisation du cannabis et transfert du coût exorbitant de la répression vers des actions éducatives, préventives et de santé publique, tout en recentrant l’action des services judiciaires sur les réseaux de trafics et leurs ramifications à l’échelle internationale, nationale et urbaine).

Des défis difficiles à l’heure de l’austérité et des fantasmes sécuritaires mais pour les auteurs, “loin de ne concerner qu’une minorité de la population, dont une part croissante ne vote pas ou plus, ce défi met en cause la cohésion sociale dans son ensemble. Les quartiers dont on parle sont moins une marge que le reflet négatif de la fragmentation de notre société”.

Une fragmentation qui dépasse d’ailleurs la société française. Certains regrettent, dans ce sens, l’absence d’une analyse plus internationale, même européenne pour y déceler des tendances communes ou divergentes utiles également aux perspectives de changement à proposer. Dans le même sens, s’il est clair que l’analyse du phénomène par les auteurs découle d’années de recherches théoriques et empiriques, on peut débattre sur les solutions qu’ils préconisent. Des solutions qui restent, en effet, trop confinées dans l’ouvrage à un dispositif étatique déjà bien ancré, particulièrement en France, avec les risques d’instrumentalisations que peuvent générer de tels modes d’appropriation de la politique. Les auteurs prônent, dans un interview, un “empowerment” à la française : “Par rapport aux pesanteurs que peuvent représenter une certaine conception de l’Etat et de l’administration, on pourrait évoluer vers un rôle de l’Etat qui serait une sorte de garant des rapports sociaux et des initiatives sans pour autant être absent ou le seul acteur légitime. Evidemment, il ne s’agit pas de faire exactement comme les Américains.

Il ne s’agit pas de transposer. C’est pour cela que nous parlons d’empowerment à la française”. On pourrait ici leur adresser cette critique : qu’attendre comme garantie d’un Etat qui progressivement se dépossède de ses moyens et de ses pouvoirs pour les “surtraiter” à un échelon supranational ? La proposition des auteurs aurait pu aller un peu plus loin et consacrer l’autodétermination de la population sur le mode d’une reconnaissance pure et simple de la liberté d’association et d’expression. Car, en effet, la repolitisation et l’action citoyenne ne passent pas, contrairement à ce que semblent sous-entendre les auteurs, par un rapport aussi étroit et systématique à l’autorité publique et aux fonctions régaliennes. Nous serions bien en peine d’affirmer que l’Etat est en échec parce qu’il n’est pas dirigé par les bonnes personnes ou parce que sa structure et son fonctionnement sont inadéquats en regard des aspirations auxquelles les auteurs invitent. Par contre, s’ils ont raison de vouloir qu’on promeuve l’initiative populaire, on pourrait laisser un champ plus libre à la créativité de celle-ci. Et parier que dans une volonté de s’organiser au mieux, les citoyens ici engagés auraient des propositions intéressantes à opérationnaliser, alors qu’elles seraient taxées d’utopie si les pouvoirs publics ou une quelconque administration devait s’en mêler. En fait, ce ne serait pas très compliqué, il suffirait de cesser d’interdire les volontés qui sortent de la norme pourvu qu’elles ne contre- viennent pas manifestement aux impératifs d’ordre public.

Cette optique de “repolitisation” constituera, en tout cas, le fil conducteur du débat du Festival des Libertés consacré “à la puissance d’agir des opprimés” en présence de Michel Kokoreff ainsi que d’autres acteurs de la société civile belge. Parmi ceux-ci Mathieu Sonck d’Inter-Environnement Bruxelles (IEB) qui est une fédération des comités de quartiers, d’habitants et d’associations actives sur les enjeux urbains bruxellois, née dans le terreau urbain des luttes de quartier des années 1970. IEB travaille ardemment la question de la repolitisation mais dans une optique qui mise surtout sur une action collective plus directe des citoyens face à une démocratie représentative en perte de légitimité. Une démocratie qui met à mal certaines initiatives de terrain et qui a des effets de déresponsabilisation. Pour certains acteurs, il est donc urgent de s’appuyer sur une vision politique basée sur les intelligences collectives autour, par exemple, de la question urbaine comme vecteur de lutte sociale.[1] Il s’agit dès lors de créer des lieux qui seraient de vrais vecteurs d’affrontement, de débat.


[1] www.cesep.be, n°94

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