L’OPTIQUE DU POUVOIR

par | BLE, Démocratie, MARS 2012, Politique

On connaît la généralisation politique que Michel Foucault a proposée du Panoptique, ce dispositif de surveillance des prisons inventé par le philosophe utilitariste Jeremy Bentham. Son principe repose avant tout sur l’architecture. Celle-ci se compose d’un anneau périphérique où se trouvent les cellules et d’une tour centrale d’où les gardiens peuvent voir sans être vus les faits et gestes de chacun des prisonniers. C’est là l’effet majeur du Panoptique : les détenus se sentent vus, surveillés en permanence, sans qu’il y ait forcément quelqu’un au poste de contrôle. N’étant jamais certain d’être à l’abri du regard, le prisonnier finit par se surveiller lui-même et adopter le comportement qu’on attend de lui.

Foucault a vu dans ce dispositif le fonctionnement même du pouvoir moderne qu’il nomme pouvoir disciplinaire par opposition au pouvoir souverain de l’Ancien Régime. En tant que pratique consistant à surveiller discrètement, à recueillir des données sur les individus et à induire des conduites, la logique disciplinaire se retrouve à l’œuvre dans nombre d’institutions (école, caserne, monastère, asile, usine…) et de manière diffuse dans la vie sociale à l’air libre. Alors que ce nouveau pouvoir anonyme observe et individualise la population, le pouvoir souverain se personnalisait à outrance et s’affirmait par le spectacle de ses rituels et les fastes des cérémonies où tous n’avaient d’yeux que pour le prince. En bref, ce n’est plus le peuple qui regarde le pouvoir mais le pouvoir qui regarde le peuple.[1]

Thomas Mathiesen, nettement moins connu, conteste cette caractérisation du passage à la modernité par l’inversion de la visibilité. Si la logique panoptique s’est bel et bien propagée de manière décisive au tournant du XIXe siècle, Foucault s’est trompé en pensant qu’elle allait mener à l’extinction progressive de toute manifestation spectaculaire du pouvoir et que les procédés disciplinaires allaient rendre le pouvoir toujours plus discret voire invisible. C’était sans compter sur les médias de masse qui se sont, eux aussi, développés de manière exponentielle avec la modernité. S’il est exact qu’à maints égards nous vivons dans une société où une minorité observe discrètement la majorité, il n’en est pas moins vrai que se sont diffusées des structures permettant à une majorité toujours plus élargie de contempler une minorité d’élite. Pour dénommer ces structures, Mathiesen utilise la même étymologie grecque que Bentham. Optique désigne la vision, pan signifie “tout”, et syn, “avec”, “ensemble” ou “en même temps”. Dans le Panoptique, tous sont visibles (par une minorité) ; dans le Synoptique, la même chose est vue ensemble et en même temps (par une majorité).[2] Panoptique et Synoptique se complètent, se renforcent et définissent notre société comme une “viewer society”, une société de voyeurs aussi bien dans un sens que dans l’autre.[3] Tous deux progressent grâce aux innovations technologiques propres à notre temps, de la vidéosurveillance aux bouquets de chaînes satellitaires. A l’instar du Panoptique, le Synoptique, autrement dit les médias de masses, constituent un dispositif de pouvoir, de contrôle des populations et d’inductions des attitudes attendues.

SPECTACLE DE LA RÉALITÉ

Contrairement à ce que prévoyait Foucault, le pouvoir se donne encore en spectacle. Moins à travers les reportages couvrant les déboires de la famille royale ou la vie intime de Sarkozy et Carla que sous les nouveaux visages du pouvoir. Le pouvoir ne s’individualise plus dans la figure du prince, il ne se concentre plus dans les institutions de l’Etat mais il apparaît désormais autrement et de manière bien plus insidieuse. Toni Negri et Michael Hardt affirment que la fin de la souveraineté étatique ne signifie nullement la fin de toute souveraineté politique, au contraire, elle cède la place à une souveraineté impériale peu aisée à identifier en ce qu’elle n’a plus de lieu.[4] Le non-lieu ou lieu virtuel du pouvoir postmoderne se situe, selon ces auteurs, principalement dans le spectacle, tel que l’a théorisé Guy Debord dans son célèbre manifeste situationniste. La société du spectacle décrit une phase de l’histoire où l’aliénation et la domination sont à ce point répandues et assimilées que le pouvoir et les rapports sociaux sont devenus images et que l’on vit dans une fiction.[5] L’omniprésence et l’omnipotence des médias en sont une flagrante manifestation.

Mathiesen souligne le pouvoir considérable des journalistes, présentateurs, animateurs et autres vedettes du petit écran : ils filtrent, mettent en place, formatent l’information et fixent l’agenda de l’actualité. Ils deviennent par là de véritables leaders d’opinion, dépassant souvent dans les sondages de popularité les grandes personnalités politiques. Evidemment, derrière eux, trône toute une industrie de la fabrication de l’information. Une production qui répond davantage à des finalités de rentabilité et de divertissement qu’à une recherche de la vérité. Même les chercheurs, les scientifiques, les analystes politiques, les historiens doivent se soumettre aux critères du spectacle s’ils veulent être entendus. Pour contribuer à la production du savoir et à la diffusion de la connaissance, ils se voient contraints d’en passer par des doses toujours plus imposantes de médiatisation télévisuelle, cinématographique ou littéraire. D’ailleurs, la dernière tendance hollywoodienne semble prétendre que les films, tout en restant des fictions, disent la “vraie” réalité des faits. Création et documentation, fictions et faits réels se mêlent de plus en plus pour former ce qu’Antony Beevor et Pierangelo Di Vittorio nomment des factions et qu’illustre parfaitement le reality show, littéralement le “spectacle de la réalité”. Outre fiction et réalité, s’accouplent ici vie ordinaire et existence spectaculaire, banalité et éclat médiatique, quotidienneté morose et évasion onirique, populisme et popularité. “Le reality show serait-il la condition technique générale de la vérité aujourd’hui ? La vérité se réduirait-elle au charisme de la réalité, au “charme” de la proximité, de la banalité, de la médiocrité, de la normalité ?[6]

Cette dimension hybride de la téléréalité, créatrice de “stars” à partir d’anonymes, nuance ou complète l’analyse de Mathiesen qui, à la suite de nombreuses études, rappelait que seule une certaine élite – riche, masculine, blanche, occupant certaines fonctions – reçoit la parole dans les médias de masse. Certes, l’accès à la célébrité, même pour les candidats à “question pour un champion”, “qui veut gagner des millions” ou “the voice”, est tellement balisé et façonné que le propos général sur le spectacle du pouvoir ne s’en voit pas déforcé. Selon un processus de boule de neige, plus ces personnalités sont diffusées par les médias plus elles deviennent célèbres et acquièrent du pouvoir et plus elles sont célèbres et puissantes, plus on les médiatise… Zygmunt Bauman les désignent comme les “mondiaux” que la majorité contemple coincée dans sa localité. L’autorité des mondiaux provient avant tout de leur éloignement d’avec les “locaux”, de leur appartenance à un autre monde inaccessible même s’ils sont issus du bas-monde.

CONTRÔLE DES DÉSIRS

Les dispositifs synoptiques ne se contentent pas d’imposer le spectacle et de définir la vérité, ils exercent un pouvoir de surveillance et de commandement des populations. Ils s’immiscent dans les profondeurs intimes des individus là où le pouvoir disciplinaire n’induisait que des conduites extérieures. Se sachant toujours plus surveillé, un militant d’extrême gauche, par exemple, adaptera ses comportements pour ne pas s’attirer les foudres de la répression mais n’en gardera pas moins ses convictions. Les dispositifs synoptiques relaient et épaulent alors leurs collègues panoptiques en se chargeant du contrôle des attitudes ou des intériorités des individus. Tout comme les disciplines avaient “machinisé” les corps, les médias “industrialisent” la conscience, c’est-à-dire l’investissent et la façonnent de telle sorte qu’elle rentre parfaitement dans le moule des sociétés industrielles avancées. Gilles Deleuze – qui a, lui aussi, prolongé l’analyse foucaldienne des sociétés de discipline à travers les sociétés de contrôle – soulignait la fonction télévisuelle de surveillance : par le petit écran les nouveaux pouvoirs de contrôle deviennent directs et immédiats.[7] Dans le champ littéraire, c’est moins d’Orwell que de William Burroughs que s’inspire Deleuze pour conceptualiser le contrôle : “Le prolongement logique de la recherche encéphalographique est le bio-contrôle, c’est-à-dire la domination des mouvements physiques, des processus mentaux, des réactions émotionnelles et des impressions sensorielles apparentes au moyen de signaux bioélectriques diffusés dans le système nerveux du sujet”.[8]

Plutôt que des changements précis d’attitude ou de comportement, le pouvoir synoptique provoque une véritable acculturation de ses spectateurs en leur inculquant tout un sens commun et une vision du monde, en attisant des désirs de consommation et de conformisme. Sans devoir recourir à la moindre coercition, le Synoptique conditionne les consciences et modifie les attitudes par la seule séduction. Le monde qu’il donne à voir se résume plus ou moins au mode de vie des célébrités qui n’ont d’ailleurs, en général, pas d’autre message à communiquer que leur célébrité, leur mondanité et leur “mondialité” : “Quelle que soit leur origine, les célébrités ont pour rôle de manifester leur univers, dont le caractère essentiel consiste précisément à être regardé, à être regardé par beaucoup de gens, partout dans le monde : les célébrités sont “mondiales” dans la mesure même où elles sont regardées. Quel que soit le sujet dont elles parlent, elles transmettent un message, celui d’une certaine façon de vivre. Leur vie, leur mode de vie.[9]

Le paradigme, la vision du monde transmise par le Synoptique (ses célébrités, ses actualités, ses jeux, ses feuilletons, ses réclames…) insiste avant tout sur le divertissement individuel (par le rire ou le frisson, le rêve ou le voyeurisme) qui permet aux spectateurs de s’évader de leur quotidien et de la misère du monde ou de leur vie. Satisfaction d’un besoin réel d’évasion qui explique en grande partie l’efficacité de ce dispositif. Ce sont les individus qu’il contrôle qui le réclament, en redemandent toujours plus et développent une réelle accoutumance. En cela, le Synoptique s’apparente à la religion, pourvoyeuse d’illusions à bas prix pour rendre supportable la misère terrestre. Cela fait longtemps que les critiques ont décelé dans la télévision un nouvel “opium du peuple” et Debord n’a pas manqué de souligner les vertus hypnotiques du spectacle. Avec le Synoptique, les gens, les “locaux”, peuvent rêver des “mondiaux”, voyager virtuellement ou par procuration et les rejoindre au cours d’émissions quotidiennes retransmises depuis le paradis. Leur mode de vie et leurs aspirations s’en trouvent considérablement conditionnés. Le spectacle et l’image du monde qu’il impose finissent par se substituer au monde réel, à recouvrir son bruit et sa fureur, à appauvrir jusqu’à nier la vraie vie, à remplacer les rapports sociaux. Comme le dit Deleuze, ce n’est plus le cinéma qui imite le monde, c’est le monde qui s’est mis à faire du cinéma et, citant Serge Daney, “il n’arrive plus rien aux humains, c’est à l’image que tout arrive”. Debord, encore une fois, confirme : “Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images” (thèse n°4). Un “fait hallucinatoire social” organise systématiquement la défaillance de la faculté de rencontre. Car le Synoptique constitue également un dispositif d’atomisation sociale. Quelle meilleure garantie contre l’émergence d’une conscience collective et d’une organisation de la contestation qu’un poste de télévision dans chaque foyer et le confort de la consommation livrée à domicile ? “Le système économique fondé sur l’isolement est une production circulaire de l’isolement. L’isolement fonde la technique, et le processus technique isole en retour. De l’automobile à la télévision, tous les biens sélectionnés par le système spectaculaire sont aussi ses armes pour le renforcement constant des conditions d’isolement des “foules solitaires”. Le spectacle retrouve toujours plus concrètement ses propres présuppositions.” (thèse 28)

Enfin, la dernière fonction sociale et politique du Synoptique n’est autre que de servir de couverture aux dispositifs panoptiques. Les crimes, cambriolages ou évasions font partie des nouvelles les plus prisées par les médias de masse. En exhibant de la sorte ces faits divers, les plus violents et les plus exceptionnels, qui gravitent autour des vieilles institutions panoptiques que sont les prisons, le Synoptique répand une terreur sur la ville qui, soit détourne l’attention des nouvelles mesures de surveillance, soit les justifie et les légitime. Tout en reposant apparemment sur le désir et le plaisir, le fonctionnement du spectacle recèle un puissant mécanisme de communication de la peur ou, plus précisément, de création de formes de désir et de plaisir intimement liés à la peur. Et l’on sait, depuis Hobbes, que la peur est le meilleur instrument de contrôle et de domination des populations.


[1] Michel Foucault, Surveiller et punir, éd. Gallimard, 1975.

[2] Mathiesen Thomas, “The viewer society : Michel Foucault’s Panopticon revisited”, Theoretical Criminology, mai 1997, vol 1, n°2, pp. 215-234.

[3] La figure fictive de cette fusion entre Panoptique et Synoptique se trouve dans 1984 d’Orwell lorsque, par le même écran de télévision trônant dans la salle de séjour de tous les foyers, les citoyens peuvent (doivent) contempler et écouter Big Brother et celui-ci peut surveiller ceux-là. Faut-il préciser que nous n’en sommes plus très loin (webcam, smartphone, tablette, GPS)…

[4] Michael Hardt et Antonio Negri, Empire, trad. de l’américain par D.-A. Canal, Exils, 2000.

[5] Guy Debord, La société du spectacle, Gallimard (“folio”), 1992 (1967).

[6] Pierangelo Di Vittorio, “Charismes du réel. L’œuvre d’art à l’époque du marketing et du spectacle” à paraître dans la revue Multitudes, n°48, printemps 2012.

[7] Gilles Deleuze, Pourparlers, éd. de Minuit, 1990. pp. 106- 108

[8] William Burroughs, Le festin nu, trad. de l’anglais par E. Kahane, Gallimard (“L’imaginaire”), 1964 (1959), p.176.

[9] Zygmunt Bauman, Le coût humain de la mondialisation, Hachette Littérature, 1999 (1998), p.85.

Dans la même catégorie

Share This