MATÉRIAUX POUR UNE CRITIQUE

par | BLE, DEC 2014, Environnement

Pour Guccio, pour que toujours nous nous souvenions de la fragilité des puissances véritables

“Chaque fois que l’on programme une cité radieuse, nous savons bien que c’est une manière de détruire le monde, de le rendre “inhabitable”, et d’ouvrir la chasse à l’ennemi quelconque […]. Terreur architecturale de la nouvelle Jérusalem, avec sa muraille, sa grand-rue de verre, “et la ville n’a besoin ni de soleil ni de la lune pour l’éclairer… et il n’y entrera rien de souillé, mais ceux-là seuls qui sont inscrits dans le livre de la vie de l’Agneau”. Involontairement, l’Apocalypse nous persuade au moins que le plus terrible n’est pas l’Antéchrist, mais cette nouvelle cité descendue du ciel, la ville sainte “prête comme une épouse parée pour son époux”.

Gilles et Fanny Deleuze. Préface à Apocalypse de D.H. Lawrence (Desjonquères, 2002 (1931).)

Dans la préface à l’Apocalypse de D.H. Lawrence, Gilles et Fanny Deleuze nous avertissent sur les grands dangers qu’annoncent non pas toutes les catastrophes promises à notre temps (économiques, écologiques, sociales), mais bien plutôt les infrastructures censées nous en prévenir. Aussi, si l’expansion métropolitaine à l’échelle globale nous apparaît comme un désastre, ce n’est pas simplement au titre de ce que Mike Davis rapporte de ses enquêtes menées dans les grandes métropoles mondiales, c’est-à-dire l’accroissement permanent des bidonvilles qui les entourent ; [1] plus sûrement encore, c’est la parure vertueuse du phénomène métropolitain, ses atours flamboyants et son apparence d’inéluctabilité qui nous semblent en tailler l’étoffe sombre. A l’instar du livre du Lévitique analysé par l’anthropologue Mary Douglas,[2] le phénomène métropolitain définit un ordre anthropologique tranché entre le propre et le sale, le vertueux et le souillé, le pur et le pollué. Voilà là où réside la grande catastrophe de notre temps. Cependant, sa spécificité tient à ce que cet ordre bien tranché s’accomplit toujours dans le mouvement, dans les flux de circulation, dans la vitesse des communications permise par les nouvelles technologies de l’information. De ce fait, le phénomène de métropolisation opère là d’infinies et minuscules opérations de tri, d’éviction, d’inclusion, d’écartement, de blocage : la propreté des rues et des murs de la ville, les prix d’entrée et la sécurisation des événements culturels, les conditions d’accès à une location d’appartement sont autant de dispositifs enchâssés les uns dans les autres, qui définissent par grandes ou petites touches qui peut ou non bénéficier des infrastructures métropolitaines, qui peut ou non habiter la métropole. Ce sont donc moins les phénomènes relativement fixes de ségrégation spatiale et de gentrification produits par la métropole et mis en lumière par la géographie critique que nous pointons, que celui plus labile et fluide du tri, interne aux infrastructures métropolitaines et opérant à même chaque dispositif. La métropole devient sous les pas de celui qui l’habite (comme celui qui la fréquente ou la traverse) un milieu hospitalier ou un milieu hostile, selon les circulations qu’il emprunte, selon surtout sa capacité à franchir en tous temps et à chaque instant les micro-épreuves qui se présentent à lui.

Les métropoles de Lyon et de Saint- Étienne, par exemple, sont faites d’aéroports (Saint-Exupéry, Saint-Etienne- Bouthéon), de centres commerciaux (La Part-Dieu à Lyon, Centre-Deux à Saint-Étienne), de grands parcs (Miribel-Jonage, Parc de la Tête d’Or), de quartiers d’affaires (La Tour Oxygène à Lyon), ou de grands projets de rénovation urbaine (Confluence à Lyon, le Grand Projet de Ville à Saint-Étienne qui concerne quatre quartiers), d’événements culturels (les Biennales de la danse ou d’art contemporain à Lyon, celle du design à Saint-Étienne), etc. Et si ces espaces sont autant de lieux où circulent des publics, force est de constater que ces lieux-phares de la métropole et les nouveaux modes d’urbanité qu’ils engagent, peuvent aussi être pris à revers de la célébration à laquelle ils donnent lieu. À la circulation des voyageurs internationaux à l’aéroport Saint-Exupéry répond l’invisibilité et la relégation des sans papiers dans son centre de rétention administratif. À la création de la Sucrière à Confluence, répond le déplacement forcé des travailleuses du sexe malvenues dans le quartier de ce lieu culturel majeur. A la réhabilitation de la gare Chateaucreux répond l’exclusion des zonards par les équipements urbains qu’elle met en place (comme par exemple la suppression des bancs publics). Ainsi, si la métropole est faite d’usages et de manières de l’habiter ou de se déplacer et ne se réduit pas seulement à une entité abstraite, cela se traduit d’abord par le fait qu’elle rend la vie impossible à certains qui, jusque-là, trouvaient à faire avec la ville et avaient appris à composer avec l’urbanité métropolitaine. C’est bien pour cela qu’aujourd’hui plus que jamais, on ne peut admettre le bien fondé d’une telle critique de la métropolisation que si l’on est en mesure d’engager un geste pour en sortir, que si l’on est capable en même temps de fourbir les armes des luttes engagées contre son avènement.

Aussi, c’est à la lutte en cours depuis 1996 dans le Val de Susa contre la ligne de TGV Lyon-Turin[3] que nous faisons ici appel, pour surtout ne pas resté pétrifiés par l’ampleur du phénomène auquel on s’affronte : “Dans une certaine mesure, les No-Tav ont dépassé la distinction fictive entre local et global. Fictive au sens où d’une part il n’existe quasiment plus aucun lieu sur la planète qui ne soit connecté aux flux mondialisés : importations et exportations de marchandises, imposition de la culture, de la langue, de la souveraineté, connexion aux réseaux téléphoniques et informatiques, couverture satellitaire, immigration et émigration, etc. ; fictive également parce qu’il n’existe aucun pouvoir – ni aucune opposition au pouvoir – qui ne soit matériel, situé, qui ne s’exprime dans la configuration physique des lieux et des choses.[4]

Cet extrait d’un texte émanant des activistes No-Tav attire l’attention sur un élément fondamental de compréhension du phénomène métropolitain et donc aussi un élément essentiel de la lutte : “la distinction fictive qu’il opère entre local et global”. La ligne TGV est en effet perçue comme un phénomène indistinctement global – puisqu’il s’agit d’une infrastructure de circulation comme il en existe jusqu’en Chine – et local – parce que la ligne traverse cette vallée singulière qu’est le Val Susa. Autrement dit, la ligne TGV n’est pas pensée comme élément techno-métropolitain qui traverserait un paysage censé représenter la Nature par excellence (les Alpes) : “Lacérée par un énorme viaduc d’autoroute, défigurée par les centrales hydroélectriques, folklorisée par l’industrie du tourisme, le Val Susa n’est pas une vallée immaculée, une île heureuse à l’écart des flux de marchandises qui constituent la trame du monde”. La lutte ne se donne pas pour objet la défense d’une Nature Immuable/Immaculée attaquée par la modernité technique. Elle est pensée comme étant toujours à mener ici contre un pouvoir matérialisé par des infrastructures métropolitaines mondialisées. Le propos se complexifie encore parce que sont inclus les habitants de la vallée eux-mêmes à la circulation des flux métropolitains, toute externalité à la métropole est jugée impropre à rendre compte des processus qui la font tenir dans le Val Susa, parce que ces processus ne concernent pas seulement la ligne TGV : “Au fond qui sont ces mythiques habitants du Val Susa ? A priori sont-ils vraiment si différents du reste des Européens ? Ne regardent-ils pas la même télévision, ne mangent-ils pas les mêmes saloperies, ne désirent-ils pas les mêmes marchandises ? Leurs enfants ne jouent-ils pas avec les mêmes Playstation ? Leur mémoire, encore inscrite dans les crevasses et les rochers de la montagne, riche d’histoires d’hérétiques, de sorcières et de partisans est transformée en folklore par les guides touristiques et privés de toute dangerosité historique. La communauté du Val Susa, pour peu qu’elle ait jamais existé, n’existe en tout cas plus aujourd’hui. La possibilité de son existence réside entièrement dans son devenir”. On est loin ici d’une définition d’un pouvoir capitaliste déréalisé par sa financiarisation, moteur de la critique majoritairement formulée à son encontre depuis la crise financière de 2008. Mais on est tout aussi loin des critiques marxistes héritées de Lefevbre, qui selon la formule célèbre “des rapports sociaux projetés au sol” redéfinit l’exploitation capitaliste par les phénomènes “d’embourgeoisement” et de “gentrification” des centres-villes. Pour les auteurs de ce texte : “il n’existe aucun pouvoir – ni aucune opposition au pouvoir – qui ne soit matériel, situé, qui ne s’exprime dans la configuration physique des lieux et des choses”. Et c’est donc pour eux au cœur de la matérialité même des processus métropolitains (en l’occurrence ici dans une vallée alpine) que se glisse la possibilité de s’y opposer.

Le détour par le Val Susa nous a donc d’abord permis de ne pas dissocier un phénomène métropolitain engageant les grandes villes occidentales (voire mondiales) de l’ensemble des milieux affectés par lui (qu’ils soient urbains ou ruraux, dits naturels ou domestiqués). Il nous a également permis de comprendre que la métropole n’était pas une entité abstraite, sur laquelle on n’aurait aucune prise mais qu’elle prend corps autour de nous, au cœur de notre vie quotidienne. Surtout, et c’est cela que nous retiendrons pour finir, la lutte des No-Tav nous permet de percevoir qu’il est possible d’opposer au phénomène métropolitain une résistance effective, quoique comme nous le rappellent les auteurs du texte, aucun commun ne préexiste à aucune lutte, là- bas comme ici. Nous pouvons ici et dès à présent constituer ces communs, à Saint-Etienne comme à Lyon, à Givors, ou à Saint-Chamon, contre ce qui se présente comme l’inéluctabilité de la valorisation économique des villes et des zones rurales, contre les infrastructures du pouvoir métropolitain, pour ouvrir à la possibilité de mondes habitables.

En Val Susa, à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, à Bruxelles, Saint-Etienne et Lyon, la possibilité de l’existence de communs étrangers à la métropole réside entièrement dans leur devenir. Donc entre nos mains.


[1] Mike Davis, Le Pire des mondes possibles : de l’explosion urbaine au bidonville global, La Découverte, 2006..

[2] Mary Douglas. De la Souillure. Essai sur les notions de pollution et de tabou. Paris, La Découverte et Syros, 2001.

[3] La lutte “No-Tav”, entamée en Val de Susa au milieu des années 90 en opposition à la construction annoncée de la ligne de TGV Lyon-Turin a pris une ampleur importante au cours des années 2000, rassemblant jusqu’à 70.000 personnes le 3 juillet 2011, suite à l’expulsion, la semaine précédente, de la “Libre république de la Maddalena”.

[4] Cette citation, comme les suivantes, sont extraites d’une brochure anonyme imprimée sans éditeur et traduite de l’italien en avril 2012, intitulée “Contributions à la lutte No-Tav”.


Image : Digital Art / Drawings & Paintings / Sci-Fi©2012-2014 gugo78 • http://gugo78.deviantart.com/art/dark-city-V2-341012968

Dans la même catégorie

Share This