MOINS DE BIENS PLUS DE LIENS. LA DÉCROISSANCE VUE PAR LES “OBJECTEURS DE CROISSANCE ”

par | BLE, Economie, MARS 2007

Bien qu’encore quasi inexistante dans les programmes des partis politiques, la notion de décroissance semble petit à petit émerger et trouver une place dans l’arène des idées. Néanmoins, pour la plupart d’entre nous, la notion de décroissance demeure un concept flou ou ambigu. Le terme est utilisé par un éventail de personnes poursuivant parfois des intérêts divergents et entretenant de la sorte une confusion autour de cette notion.

Fondamentalement, les tenants de la décroissance s’attaquent à la déconstruction du concept économique de “croissance”, ainsi qu’à ses corollaires consuméristes et productivistes.

S’il est entendu, quand on parle de croissance, qu’il s’agit de croissance économique et non de croissance de la délinquance ou des cancers, il en va de même pour la décroissance. Celle-ci doit être entendue en tant que décroissance du Produit intérieur brut (PIB).

Erigé universellement comme l’aboutissement naturel des différentes politiques économiques, le concept de croissance transcende aujourd’hui les clivages politiques traditionnels pour s’ancrer dans les diverses rhétoriques partisanes.[1]

Dès lors, dans un environnement où la “croissance” jouit d’un statut quasi absolu, au point d’être perçue comme un dogme, s’y attaquer relève d’une démarche critique intéressante qui, indépendamment de notre adhésion ou non à cette idée, nous amène à reconsidérer certains fondamentaux de notre organisation économique, et plus globalement de vie.

“A-théisme” et “a-croissance”

Pour être précis et rigoureux, à l’instar de l’“a-théisme” il faudrait parler d’une “a-croissance”, dans le sens d’une “rupture avec une religion, un culte, une croyance, une foi qui nous imprègne tous”.[2] Selon cette vision, l’homme moderne est formaté par cet imaginaire du “toujours plus”, de l’accumulation illimitée, de cette mécanique qui semblait vertueuse et qui désormais apparaît infernale par ses effets destructeurs sur l’humanité et la planète. Face à l’idéologie de croissance, la décroissance cherche en premier lieu à rétablir l’esprit critique. Elle ne se définit pas en tant que contre-idéologie mais apporte des propositions pour engager une diminution de la consommation des plus riches “dans une volonté de partage et de sobriété”.[3]

Si la décroissance invite à la déconstruction de l’idéologie de croissance, elle encourage à croire en l’homme, c’est-à- dire à croire que c’est sa conscience et sa capacité à exercer son libre arbitre puis sa capacité à les transformer en actions qui le définit.

La décroissance ne semble donc envisageable que dans le cadre d’un système reposant sur une autre logique, sur une refonte de nos valeurs et concepts, appelant à une “décolonisation de notre imaginaire[4] capable de remplacer celui de la société de consommation et du “toujours plus”. Par conséquent, pour les objecteurs de croissance, il devient nécessaire de réinventer une société à échelle humaine qui retrouve le sens de la mesure et de la limite imposée parce qu’“une croissance infinie est incompatible avec un monde fini”.[5]

En pointant l’impossibilité d’une croissance illimitée sur une planète aux ressources naturelles limitées, les partisans de la décroissance rappellent la nécessité de diminuer la consommation et la production des pays riches afin de réduire leur empreinte écologique jusqu’à un niveau soutenable pour la planète.

Les objecteurs de croissance remettent dès lors logiquement en cause un certain nombre de présupposés économiques.

Rompre avec le productivisme et le consumérisme

Les théories néoclassiques mesurent la “productivité” en unités monétaires ou en nombre d’objets produits par heure travaillée. Or, pour les décroissants, aucune de ces mesures ne dit si cet argent ou ces biens et services sont utiles à la société. Cette critique rejoint la critique de l’indicateur PIB. Davantage de biens et services, marchands ou non, n’est pas synonyme de plus de richesse. Pour les objecteurs de croissance, accroître la capacité des sociétés à produire ces biens et ces services conduit à la dégradation de ces sociétés, et c’est d’ailleurs ce que disent des indicateurs alternatifs comme le BIP 40.[6]

Cependant, si la décroissance met en garde face aux impasses environnementales générées par la croissance économique, elle ne limite pas son analyse à la description de la crise écologique et de ses conséquences. Elle s’intéresse aux causes en amont. Davantage que la croissance économique, elle dénonce l’idéologie de croissance – celle d’un monde sans limite –, une idéologie perçue comme déstructurante humainement et socialement. Dès lors, la décroissance veut s’appuyer sur des modèles économiques réintégrant les paramètres physiques dans ses raisonnements, ce qui n’est pas le cas actuellement.

Sur le plan sociétal, elle prône une moindre dépendance des personnes par rapport à l’argent parce qu’elles consommeraient moins, seraient plus autonomes, partageraient plus de biens, se rendraient service gratuitement. La décroissance considère que la société de consommation réduit chacun de nous à la seule fonction d’agent économique dont le bonheur se mesure à l’aune de l’augmentation du produit national brut. “En affirmant notre statut d’être humain multidimensionnel, la décroissance milite pour la joie de vivre à l’opposé du vide de sens que propose l’idéologie de croissance”.[7]

Ce système va également de pair avec une remise en cause de la publicité et des médias. La publicité pousse l’individu à consommer toujours plus et promeut de la sorte un mode de vie qui n’est pas viable. Si la population mondiale consommait dans les mêmes proportions que la population belge, il faudrait 3.8 planètes[8] pour satisfaire cette demande. Mais il est illusoire d’appeler à une consommation responsable si d’un autre côté la publicité incite à faire l’inverse à travers des médias en état de dépendance par rapport au pouvoir économique.

Décroissance et travail

Pour concevoir la société de décroissance sereine et y accéder, il faudrait littéralement sortir de l’économie. Cela signifie remettre en cause sa domination sur le reste de la vie, en théorie et en pratique, mais surtout dans nos têtes. “L’histoire de la pensée économique est surtout l’histoire de la construction de l’économique comme pratique et comme pensée, autrement dit la construction de l’économie et de l’économie politique”.[9] Dès lors, selon cette acception du terme “économie”, “d’emblée l’économie fait problème, elle n’est pas là comme ça, naturellement, que ce soit comme domaine ou comme logique de comportement, autrement dit il n’y a pas de substance ou d’essence de l’économie”,[10] et donc l’économie n’existe pas en tout temps et en tout lieu. Cette vision réfute dès lors par exemple la conception selon laquelle il est un fait naturel, commun à toutes les sociétés, que le travail crée de la valeur.[11]

Pour les tenants de la décroissance, l’économie de croissance sert avant tout l’économie des multinationales. Un modèle productiviste cherche à produire toujours plus de marchandises avec toujours moins de personnes et conduit inexorablement au chômage de masse. La décroissance entend rompre avec cette logique pour promouvoir une économie à taille humaine riche en emplois de qualité. Dès lors, si la décroissance se positionne logiquement contre l’ “économie de marché” entendue comme le capitalisme, elle est en revanche pour une “économie des marchés” comprise comme l’artisanat indépendant, la paysannerie, les coopératives, etc., reposant sur une économie à taille humaine et maîtrisée, laissant une place à la concurrence.[12]

Pour les “objecteurs de croissance”, la relance par la consommation et donc par la croissance étant exclue, une réduction féroce du temps de travail imposé est une condition nécessaire pour assurer à tous un emploi satisfaisant dans l’horizon d’une réduction des deux tiers de notre consommation de ressources naturelles.

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Partant du constat qu’au cours de ces deux derniers siècles, les gains de productivité ont été multipliés par trente, le temps de travail officiel a été diminué par deux, tandis que l’emploi salarié, lui, a été augmenté de 1.75, les objecteurs de croissance considèrent qu’il serait temps de transformer les gains de productivité en une diminution du temps de travail convertible en une augmentation de l’emploi. En 1981 déjà, Jacques Ellul, l’un des premiers penseurs d’une société de décroissance, fixait comme objectif pour le travail pas plus de deux heures par jour.[13]

Cependant, le mouvement de la décroissance ne veut pas se contenter d’une simple réduction du temps de travail qui ne changerait pas la logique productiviste. Les objecteurs de croissance considèrent la relocalisation de l’économie comme un objectif majeur devant permettre la réduction de la consommation et de la production des pays riches. Produire et consommer localement en privilégiant les échanges humains et de nouveaux rapports de production. “Il n’y a pas d’autre moyen que de relocaliser l’économie, revenir à une économie de face à face, de rapports humains et de responsabilité politique, afin de construire une alternative au productivisme du capitalisme salarial.”[14]

Cette démarche s’accompagne naturellement d’un questionnement sur la place du travail salarié dans nos sociétés et sa finalité.

Le premier enjeu du travail est sa finalité et la reconnaissance sociale qu’il apporte et qui ne se traduit pas uniquement par des revenus. Enfermés dans une logique productiviste, la tendance actuelle consiste à promouvoir une augmentation d’un travail aliénant visant à produire et à consommer davantage – “Travailler plus pour gagner plus”. Une logique entretenue par la création mécanique de nouveaux besoins, sans aucune considération environnementale.

La décroissance suppose une toute autre organisation dans laquelle le loisir est valorisé à la place du travail, où les relations sociales priment sur la production et la consommation de produits jetables, inutiles voire nuisibles.

Redonner au travail sa vraie place, celle d’abord d’une nécessité, celle où chacun doit contribuer, en fonction de ses capacités, à la production de produits matériels ou de services utiles, parce que nous sommes tous et toutes interdépendants. Et cela dans des conditions d’emplois respectueuses de la personne humaine. Mais c’est aussi un temps qui ne doit pas non plus envahir toute la vie. Cette décroissance du temps consacré à la production et à la consommation de biens matériels doit permettre d’accroître le temps consacré aux dimensions relationnelles de l’existence, au renforcement des solidarités, à la culture, à la connaissance, aux jeux, à la contemplation de la beauté du monde naturel.[15]

“Plus lentement, plus profondément, avec plus de saveur” : voilà l’“érotisme de vie” que les “objecteurs de croissance” veulent opposer à la folie du “toujours plus vite, toujours plus souvent, toujours plus loin”.

Le pari de la décroissance

Concept fédérateur dépassant les clivages politiques traditionnels, capable de regrouper des tendances très différentes, la décroissance est donc une pensée alternative qui englobe une dimension philosophique, politique, environnementale et sociale que cette introduction sommaire ne prétend pas couvrir exhaustivement.

Comme toute pensée émergente, elle fait aussi naturellement l’objet de critiques : slogan plutôt que concept ; vision élitiste de riches ; dérive malthusianiste ; conception plus morale que politique et plus culpabilisante que constructive ; mouvement immature…

Quoi qu’il en soit, le mot d’ordre de la décroissance a le mérite de constituer une rupture par rapport au courant de pensée dominant et de réintroduire la question écologique dans le débat public tout en la dépassant, pour ouvrir sur des préoccupations qui mettent en jeu le devenir même de notre société et qui interpellent la capacité des individus à développer une pensée critique.


[1] Karl Marx était clairement productiviste. Il visait un accroissement continuel de la production et de la consommation. En outre, selon les objecteurs de croissance, il n’a pas pensé les limites des ressources naturelles.

[2] Lire à ce sujet Serge Latouche, “Rompre avec la religion du ‘toujours plus’”, Le soir, 19 février 2007, p. 14.

[3] Cahiers de l’Institut d’Etudes Economiques et Sociales pour la Décroissance Soutenable (IEESDS), N°1, 2006, p. 13.

[4] Serge Latouche, Survivre au développement : De la décolonisation de l’imaginaire économique à la construction d’une société alternative, Paris, Mille et une nuits, 2004.

[5] Citation de Nicolas Georgescu, père de la bio économie.

[6] Le “Baromètre des inégalités et de la pauvreté” (BIP) est construit sur base de plus de 60 séries statistiques concernant les différents champs concernés par les inégalités et la pauvreté : travail, revenus, logement, éducation, santé, justice… (http://www.bip40.org/fr/ )

[7] Cahiers de l’IEESDS, 2006, N°1, p. 12.

[8] Respire ASBL, http://www.respire-asbl.be/

[9] Serge Latouche, L’invention de l’économie, Albin Michel, 2005, p.8.

[10] Clément Homs, ““Sortir de l’économie” ça veut dire quoi ? La décroissance racontée et expliquée aux enfants.”, (2006). (http://www.decroissance.info/)

[11] Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise, Pour une nouvelle critique de la valeur, éd. Denoêl, tiré de l’article déjà cité de Clément Homs, ““ Sortir de l’économie” ça veut dire quoi ? La décroissance racontée et expliquée aux enfants.”

[12] Cahiers de l’IEESDS, N°1, 2006, p.12.

[13] Serge Latouche, “Absurdité du productivisme et des gaspillages. Pour une société de décroissance”, Le monde diplomatique, Novembre 2003.

[14] Jean Zin, “Pour un plein emploi de la vie” (2003) http://transversel.apinc.org/spip/article.php3?id_article=273

[15] Joel Chenais, “La décroissance matérielle afin de réduire l’emprunte écologique ? Inéluctable !” (2006) (http://lesverts.fr/article.php3?id_article=1406)

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