MUSIQUE SANS CONSCIENCE, CULTURE DU LOISIR ET DÉSENGAGEMENT COLLECTIF

par | BLE, Culture, SEPT 2010

La musique a un pouvoir qui, longtemps fut mis au service d’un idéal commun. “Free people with music” chantait feu Bob Marley ! En 1967, au premier festival de l’histoire du rock, le Montery Pop Festival, en Californie, tous les artistes, et non parmi les moindres, puisqu’il y avait Jimi Hendrix, Otis Redding et Janis Joplin, avaient joué gratuitement. Et la recette fut versée à des œuvres de bienfaisance et à des hôpitaux.

Deux ans plus tard, en 1969, le Festival de Woodstock issu du mouvement de contre culture américain, pacifiste et anti- capitaliste des années ‘60, élevait la musique au rang de manifeste politique, d’action collective et d’outil communautaire. “Si Woodstock est devenu une légende, et, est resté présent dans l’imaginaire collectif mondial, c’est bien parce qu’il est non seulement un évènement musical, mais aussi historique.[1] C’est pour cette raison, qu’il y eut “un après Woodstock”, pour tous ceux qui avaient vécu cet évènement. Des liens, une vision commune, un mode de vie, une communauté de valeurs, voilà ce qu’ils avaient partagé avant, pendant et après.

Aujourd’hui, on se rend à un festival comme on va à un Mc Donald, avant tout pour consommer un produit, individuellement ou en petit comité. Et comme tout produit Mc Donald, le festival est désormais aseptisé et standardisé. Servi au choix – sous l’étiquette rock, reggae, jazz, world music – dérégulé et voué à une consommation immédiate. Les effets recherchés étant avant tout le plaisir partagé comme autour d’une bonne table, la bonne humeur, le divertissement, le décalage culturel, l’aventure et l’évasion.

Si les programmations des grands festivals se calquent réciproquement ou se clonent sans crainte de voir chuter leur taux de fréquentation, c’est parce que chaque produit est adapté à un type de consommateur bien ciblé et à un mode de consommation standardisé. Ainsi les mêmes recettes et ingrédients sont utilisés partout, parce que le résultat est presque garanti à cent pour cent, à condition qu’on respecte scrupuleusement les procédures et les lois sacro-saintes du marketing culturel. Ce qui compte, c’est la qualité du rassemblement festif proposé. Et apparemment certains artistes savent la garantir mieux que d’autres, telles des épices rares entrant dans la composition d’un plat précieux. La qualité, on le sait, coûte toujours cher. Mais elle a ses avantages.

N’en déplaise aux puristes, les festivals de musique en été ressemblent de plus en plus à des Mc Donald de la culture et du divertissement, tournés vers la consommation de masse et le profit. La musique y est présentée comme un produit à consommer et non comme un sens à partager. Un produit pour divertir, qui détourne de la réalité, sous la fausse apparence d’y plonger. Sa fonction étant de mettre en scène une représentation, une imitation de l’apparence du monde. Une réalité incomplète et passagère dont souvent, après les concerts, il ne reste d’autres traces que le sentiment de s’être bien amusé, d’avoir bien bu ou de s’être payé le trip du siècle ! Rarement une conscience en intentionnalité. Voilà pourquoi, les festivals d’aujourd’hui n’ont jamais “d’après”. Tout est digéré sur place !

Il n’y a pas si longtemps, un peu plus de quarante ans (tout de même !), organiser un festival était un acte politique. Et y participer, une adhésion à un sens, un engagement, une solidarité avec d’autres. Depuis, l’industrie de la musique et du spectacle a instrumentalisé le pouvoir de la musique pour faire du profit. Fini le temps de la bande de copains illuminés qui s’endette jusqu’au coup pour satisfaire un idéal. L’heure est à la spéculation. C’est le temps des opérateurs culturels, comme on les dénomme si faussement, oubliant, sans doute, que la culture est un outil pour créer du lien et partager un sens commun, et non un terrain d’exploitation ! Gros moyens. marketing – ciblage précis des publics – programmation pointue – stratégie de communication – attaché de presse (de préférence avec un carnet d’adresse bien rempli). Tout est désormais au service de l’efficacité et de la rentabilité. Live Nation, le géant américain à vocation mondiale, maître absolu du marché de la musique et du spectacle, est côté à Wall Street avec un chiffre d’affaire estimé à cinq milliards de dollars !

En l’espace de quelques décennies, le marché des festivals de musique a connu une explosion exponentielle, drainant des profits énormes, au point aujourd’hui d’atteindre un seuil presque complet de saturation. Chaque été leur nombre augmente : près de 3000 cet été en France, 300 en Belgique, plus de 400 en Allemagne. Aucun pays d’Europe n’échappe au phénomène.

Ce qu’il faut surtout considérer et retenir, c’est que l’idéologie des organisateurs actuels de festivals de musique n’a plus rien à voir avec celle de leurs aînés de la fin des années ‘60, qui a produit le Montery Pop Festival et Woodstock. Woodstock était une action collective de revendication, à l’instar du Festival des Libertés, visant à créer une identité culturelle et des perspectives nouvelles pour la jeunesse de l’époque. Aujourd’hui, ce qu’on propose sous l’étiquette “Festival de musique” est plus proche d’un produit de consommation de masse que d’un registre d’action collective. Un produit qui surfe sur la mode actuelle des rassemblements festifs qui, semble-t-il, est un phénomène qui touche toutes les catégories sociales et provoquent de nouvelles formes de transhumances interculturelles, inter-frontalières et festives. C’est sans doute une bonne chose que des jeunes Belges, Français, Allemands, Italiens, Anglais et Hollandais franchissent leurs frontières pour se rencontrer. C’est seule- ment dommage que ce soit juste pour faire la fête.

Toujours est-il que les jeunes présents à Woodstock voulaient changer le monde et la musique y jouait un rôle de manifeste politique. Les festivaliers d’aujourd’hui aspirent surtout à changer de monde et non plus nécessairement à le transformer. Si bien que les festivals de musique ne sont plus des lieux de contestation. On ne s’en sert ni pour agir, ni pour faire agir sur la réalité, mais pour s’en distraire avec profit. L’esprit rebelle se limite à l’accoutrement, à la dégaine, au nombre de bières avalées et de joints échangés en toute impunité. Juste un moment de dérapage collectif toléré, encadré et maîtrisé. Le mirage d’une liberté accordée pour nous faire oublier combien nous en manquons. Mais quels espoirs avons-nous de changer un monde que nous sommes de plus en plus nombreux à vouloir oublier ?


[1] Pascal   Corderecx, “Woodstock, 40 ans après”, In Chroniques n°49, Août 2009

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