La vie en société et la socialisation des individus, le respect des libertés de chacun, la mise en œuvre de l’égalité et le déploiement des solidarités exigent de se mettre d’accord sur une série de règles de fonctionnement et de normes communes à respecter. Ces règles visent à éviter que chaque situation ne fasse l’objet de débats et conflits interminables. Elles ont été instaurées à dessein d’extraire l’humanité de la sauvagerie et de cadrer ou canaliser les pulsions animales, l’égoïsme et le rejet de l’altérité. Elles permettent d’éviter que l’arbitraire, le plus fort ou le plus séduisant ne domine. Elles visent théoriquement à protéger les plus faibles…

Ces règles communes peuvent prendre différentes formes, des plus implicites et informelles, tels les tabous et les coutumes, aux plus explicites et formelles, tels le code pénal ou le règlement d’ordre intérieur d’un établissement. Alors que la Modernité s’est caractérisée par un mouvement de formalisation démocratique des règles destinée à limiter l’arbitraire du Prince, d’aucuns considèrent que nous assistons aujourd’hui à la multiplication des processus de normalisation informelle qui se surajoutent à la loi et souvent la dévient. Le statut et le pouvoir de contrainte des règles communes varient selon qu’il s’agisse de principes (par exemple la séparation des pouvoirs), d’une convention internationale, d’un programme d’ajustement structurel, d’une constitution, d’une loi, d’un règlement, d’une circulaire, d’un code de conduite, d’un accord contractuel, d’un plan de management, etc.

CONNAÎTRE LA LOI

Suite à l’inflation législative des Etats, de l’Europe, des localités et des institutions, nous vivons aujourd’hui dans un système complexe où toutes ces formes de règles se multiplient, se recouvrent, se modifient régulièrement, se contredisent et ne sont pas toujours aisées à hiérarchiser. Le système juridique ordonne une stricte hiérarchie entre les règles de droit. Les textes internationaux trônent tout au haut de la pyramide, la constitution est supérieure aux lois qui priment sur les règlements et les circulaires. Plus la norme se situe en bas de l’échelle, plus est concrète et circonscrite mais elle est tenue d’être conforme aux normes supérieures qui sont plus généralistes ou principielles. Cependant, les normes supérieures sont loin d’être traduites dans toutes les pratiques et disposent de moins de pouvoir de contrainte. Lorsqu’elles sont bafouées – telle la Convention européenne des droits de l’Homme – il faut souvent recourir aux juridictions internationales pour les faire respecter – ce qui n’est pas à la portée de tout le monde – alors que la police veille quotidiennement à l’application des règles les plus basses. En outre, il existe bien d’autres systèmes de contrainte et de normalisation qui ne figurent pas dans cette hiérarchie des normes, la contournent ou les surpassent : les impératifs économiques, les états d’urgence, l’hygiénisme…

Allez demander au citoyen de s’y retrouver… Et pourtant nul n’est censé ignorer la loi ! Comment attendre d’un individu qu’il respecte une règle qu’il ne connaît ou ne comprend pas ?

APPROUVER LA LOI

Le système démocratique repose sur l’idée d’un pacte qu’il convient de respecter mais auquel il importe d’avoir donné son consentement. Selon la théorie du contrat social, élaborée au siècle des Lumières et inspiratrice des révolutions anglaises, américaines et françaises, le pouvoir du gouvernement n’est plus issu de la force, de l’hérédité ou de la volonté divine mais d’un contrat passé avec l’ensemble de la population qui décide de renoncer à une partie de sa liberté et de sa violence pour obéir au souverain en échange de la sécurité et des droits que celui-ci lui garantit. Non seulement ce mythe fondateur de l’État moderne est une fiction – jamais les individus ne se sont réunis pour établir un tel contrat – mais c’est une impossibilité conceptuelle : on ne peut fonder l’idée de société sur celle du contrat dès lors que cette dernière résulte de l’histoire de la société. Quand bien même on accepterait la fiction d’un contrat signé originellement, qu’en est-il de ceux qui en héritent – qui naissent ou arrivent dans une société où il est préétabli ? Ne doivent-ils pas de temps en temps le renégocier ? Les élections y suffisent-elles ? On se demandera encore ce que signifie aujourd’hui un pouvoir fondé sur le peuple et dont l’objectif est le bien du peuple ? La volonté populaire est-elle traduite par les scrutins, par les directives européennes, par les sondages d’opinion ou par les manifestations de la société civile ? Qu’entend-t-on par le “bien” du peuple : son bonheur, sa richesse, sa liberté, l’égalité, la justice ? Qui le définit ? Comment définit-on l’intérêt général ? En démocratie, est-ce finalement le peuple qui doit obéir au gouvernement ou le gouvernement qui doit obéir au peuple ?

En cette époque d’obsession sécuritaire, osons aussi remettre en question l’équation de base de ce contrat qui monnaie la sécurité contre la liberté et repose de part en part sur la peur : j’accepte un pouvoir qui me terrifie parce qu’il me rassure contre la peur de la guerre de tous contre tous.

Au-delà ou en-deçà du mythe du contrat social, les questions relatives à l’origine et la légitimité de la règle se posent très concrètement pour chaque norme collective, chaque principe de fonctionnement d’un groupe. Qui décrète la règle ? Est- elle établie avec le consentement de tous et la possibilité de la remettre en discussion ? Est-elle imposée par une minorité ? Au nom de quoi : une position dans le groupe, une force, un savoir, une sagesse, une maîtrise technique ? Est-elle éternelle ou à actualiser régulièrement ? Toutes ces questions renvoient in fine à la question de l’autonomie et de l’hétéronomie. Etymologiquement, autonome veut dire “qui se gouverne par ses propres lois”, hétéronome signifie “qui obéit à une loi extérieure”. Une société est dite hétéronome lorsque les principes, les valeurs, les normes, les lois et les significations qui font la vie sociale sont considérés comme donnés, imposés de l’extérieur et définitivement, ne laissant aucune possibilité aux individus d’agir sur eux. Elle est autonome lorsque la collectivité sait que c’est sa propre capacité créatrice qui produit les institutions, les règles et les significations collectives.[1] Comment se rapprocher toujours plus de l’autonomie de la société, d’un groupe ou d’un individu ? Par quels processus de concertation, de décision, d’information et de formation sort-on de l’hétéronomie ? L’autonomie absolue est-elle seulement possible et souhaitable ? L’individu absolument désaliéné, décidant tout par lui-même, exempt de toute influence et de tout déterminisme, qu’il soit social, génétique ou inconscient, n’existe pas ou ne vivrait que sur une île déserte. Une série de facteurs favorisent cependant son autonomie tout comme celle de la société : le type d’éducation, le refus du paternalisme et de l’assistanat, les pratiques émancipatrices, la confrontation aux autres, la reconnaissance et l’exercice des droits individuels… L’autonomie consiste peut-être moins en l’absence de tout asservissement qu’en la capacité de choisir ses propres asservissements, de leur donner du sens et de les assumer.

IMPOSER LA LOI

Dès lors que la loi est légitime, qu’en est-il de l’autorité habilitée à la faire respecter ? L’incapacité du système pénal à empêcher les infractions, à amender les délinquants et à garantir le bien-être de la société devrait ouvrir une réflexion critique, d’abord sur le fonctionnement actuel et les acteurs du système répressif mais plus profondément sur la sanction : ses motifs, son sens, sa fonction, ses modalités. La punition est-elle la seule manière de gérer les contraventions au vivre ensemble ?

Il est révélateur des pouvoirs en place et de l’idéologie dominante d’analyser quels actes de délinquance – dont les formes sont multiples et pas toujours aussi visibles que celles qu’étale la presse populaire – font l’objet de quel type de répression. Nous traversons une époque où se côtoient des formes d’autoritarisme et de répression excessive (à Guantanamo et ses annexes européennes, dans les prisons, dans les centres fermés, dans les quartiers relégués où les policiers jouent aux cowboys, dans les méthodes intrusives de chasse aux chômeurs…) et des formes de laxisme total (à l’égard de la prohibition des armes chimiques, des normes en matière de réduction des émissions de CO2, de l’évasion fiscale, du respect des objectifs du millénaire…). Les militants qui dénoncent une fascisation de l’État ou le tout à la répression se méprennent autant que les réactionnaires qui déplorent que depuis mai 68 il n’y ait plus aucune autorité, norme ou valeur qui soit encore respectée. Leurs analyses incomplètes passent à côté de la subtilité et de l’ambiguïté du néolibéralisme sécuritaire.

NE JAMAIS FERMER LES YEUX

Si l’obéissance s’avère nécessaire à la cohésion sociale et à la structuration de l’individu, elle n’est pas toujours une vertu – contrairement à ce qu’affirme la plupart des religions – et n’est pas sans danger. Il y a dans toute obéissance un renoncement au libre examen dès lors qu’obéir signifie soit se soumettre à quelqu’un, donc abdiquer sa volonté, soit se conformer à quelque chose, donc abdiquer son jugement. Obéir, c’est encore se plier à quelque chose, donc courber l’échine.

Pour souligner les dangers de l’obéissance, on se souviendra du procès de Nuremberg ou de celui d’Eichmann qui se justifiait de la sorte : “Je déclarerai pour terminer que déjà, à l’époque, personnellement, je considérais que cette solution violente n’était pas justifiée. Je la considérais comme un acte monstrueux. Mais à mon grand regret étant lié par mon serment de loyauté, je devais dans mon secteur m’occuper de la question de l’organisation des transports. Je n’ai pas été relevé de ce serment… Je ne me sens donc pas responsable en mon for intérieur. Je me sentais dégagé de toute responsabilité. J’étais très soulagé de n’avoir rien à faire avec la réalité de l’extermination physique. J’étais bien assez occupé par le travail que l’on m’avait ordonné de prendre en charge. J’étais adapté à ce travail de bureau dans la section, j’ai fait mon devoir, conformément aux ordres.” La justice internationale a bien heureusement refusé ces arguments et clairement condamné l’incapacité à désobéir à des ordres contraires à la dignité humaine. La philosophe Hannah Arendt a décelé dans Eichmann l’incarnation de “la banalité du mal” : loin d’être un homme abject et sadique, il n’était qu’un banal petit fonctionnaire zélé, entièrement soumis à l’autorité et incapable de distinguer le bien du mal. Le “mal”, les horreurs commises, proviennent moins souvent d’hommes mauvais ou d’une volonté de faire le mal que de l’obéissance aveugle, des excès de légalisme et des pièges de la “realpolitik”. En vue d’éviter la banalité du mal, la philosophe souligne la nécessité de la résistance et l’importance de ne jamais cesser de penser, de toujours questionner les situations et les obligations.[2] Pour se déresponsabiliser, Eichmann se réfugiait derrière son serment de loyauté et derrière son petit bureau de fonctionnaire où il ne s’occupait que d’organiser les transports sans aucun contact direct avec l’holocauste. Ce sont les travers et les méandres de la bureaucratie qu’il pointait et qui posent encore question aujourd’hui. Dès lors que la différenciation des fonctions sociales et la division du travail mais aussi la mondialisation et l’interdépendance ne cessent de s’accentuer, il devient très difficile d’identifier l’origine, la légitimité et le sens d’un ordre, difficile du coup de se sentir responsable de devoir éventuellement le refuser. Dans cette dilution et diffusion des centres de décision (aussi bien en politique que dans le monde de l’entreprise), nous assistons à une dépersonnalisation de l’autorité et de l’obéissance propice à la banalité du mal. Un mouvement inverse de déspécialisation des fonctions pourrait responsabiliser davantage les individus.

Si la soumission au nazisme représente le paroxysme des dangers de l’obéissance, il ne s’agit hélas pas d’un cas unique lié à un contexte historique exceptionnel. En 1967, aux Etats-Unis, le professeur Ron Jones organisa une expérience avec ses élèves d’histoire à qui il ne parvenait pas à faire comprendre l’acception de la population allemande face à la Shoah. Il fonda au sein de l’école un groupe nommé “la troisième vague”, dont l’idéologie antidémocratique vantait les mérites de la communauté, de la discipline et de l’esprit de corps. En une semaine, 200 élèves avaient rejoint le mouvement, adopté son uniforme et ses codes disciplinaires, organisaient des procès pour éliminer les éléments faibles… et Jones dut interrompre l’expérience, effrayé par l’ampleur qu’elle prenait et les violences qu’elle générait.[3] L’expérience de Milgram sur la soumission à l’autorité, en 1963, est encore plus notoire : 65% des participants ont été jusqu’à infliger des décharges électriques létales à un individu par simple obéissance aux injonctions de l’expérimentateur qui n’avait d’autre pouvoir de contrainte que sa blouse blanche et son autorité de scientifique. En 2009, une expérience similaire a été organisée en France. Les consignes étaient exactement les mêmes, seul le cadre changeait, l’émission test d’un jeu télévisé, et donc l’incarnation de l’autorité : une présentatrice. 80% des participants ont obéi jusqu’à provoquer la mort.[4] Bien d’autres expériences de psychologie sociale vont dans le même sens.

Avant de suivre une norme ou d’obéir à un commandement, il importe donc d’en examiner le bien fondé, les finalités, les valeurs qui les sous-tendent et les conséquences qui peuvent s’en suivre. À quoi obéit-on : à une autorité qu’on a instituée ou qui s’est imposée ; au plus fort, au plus convaincant, au plus riche ou à la plus belle ; aux autres ou à soi ; à la raison, aux pulsions ou à dieu ; à la force des choses ou aux puissances du possible ? Pourquoi obéit-on : parce qu’on ne se pose même pas la question, parce qu’on adhère à ce qui est imposé ou parce qu’on craint la sanction ; parce qu’on s’y est engagé moralement ou parce qu’on y est tenu par un lien naturel ? Comment obéit-on : au doigt, suite à une injonction, ou à l’œil, parce qu’on est surveillé ; de gré, à regret ou de force ; lucidement ou aveuglément ; activement ou passivement ; avec ou sans marge de manœuvre ? Jusqu’où va l’obéissance : acquiescement, acceptation, soumission, assujettissement, délation, collaboration ? Lorsqu’on se pose toutes ces questions et que l’on conclut à une impossibilité éthique de se soumettre à telle règle ou à tel ordre, la désobéissance devient nécessité et vertu. Mais pas à n’importe quelles conditions… lisez l’article “Désobéir” (p. 18).


[1] Cf. Cornélius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Seuil, 1975 (réédité en “Points Essais”)

[2] Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, trad. A. Guérin, Paris, Gallimard, 1966

[3] En 2008, Dennis Gansel s’est inspiré de cette expérience pour réaliser le film Die Welle (La vague).

[4] Cf. Le Jeu de la mort, documentaire de Christophe Nick, Thomas Bornot et Gilles Amado ; ainsi que l’article de Jean-Léon Beauvois, pp. XX, directeur scientifique de l’expérience.

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