L’activisme féministe, au 21e siècle, est dans internet, passe par internet, s’organise à travers internet… mais est-ce qu’internet reflète les aspirations à l’égalité des femmes ? Cette technologie qu’est la toile doit faire l’objet d’une réappropriation pour servir leur cause, mais comme tout autre fait social, instrument, institution, il n’est pas a priori pensé pour cela. Comment faire d’un outil pensé pour et par les hommes un outil d’action pour toutes et pour tous ? Comment faire en sorte que celui-ci porte en lui l’esprit convivial, divers, inclusif et subversif du mouvement féministe ?

Au travers de la toile et des violences envers les femmes qu’elle peut véhiculer, nous vous invitons à nous pencher sur l’engagement – cybernétique ou incorporé – pour plus d’intégrité, à imaginer une visibilité plurielle – sereine ou exaltée –, mais toujours en phase avec des analyses, des projets de société issus d’une pratique de terrain ou d’un vécu collectif et nécessairement solidaire.

Il est devenu habituel de distinguer des “vagues” féministes, permettant de délimiter de grandes époques dans ce mouvement si divers. Alors que la “première vague” lutte essentiellement pour l’égalité des droits et l’émancipation des femmes, la deuxième, à partir des années 1960, remet en cause de manière plus radicale la domination masculine et vise la libération des femmes, en prenant en compte cette fois la sphère privée.[1] Non seulement les objets, les concepts et les modalités du combat féministe évoluent, mais aussi ses espaces. Pourtant, les travaux retraçant l’histoire récente du féminisme font généralement l’impasse sur un nouvel espace de lutte, désormais majeur : internet.

On a beaucoup parlé du rôle joué par internet, en particulier par les réseaux sociaux, dans des mouvements révolutionnaires récents, comme ceux dits du “printemps arabe”. Il faut également souligner le travail de fond mené sur internet par différents mouvements militants, dont les mouvements féministes, qui s’en emparent pour créer de nouvelles manières de se regrouper et d’agir. Les espaces féministes en ligne sont ainsi devenus un lieu-clé des processus d’échange et de transmission qui jouent un rôle majeur dans la culture féministe. Le partage d’expériences et la possibilité d’une expression libérée des contraintes patriarcales sont au cœur de cette culture élaborée, notamment, avec la “deuxième vague”. Les forums, les blogs et les réseaux sociaux constituent aujourd’hui des espaces et outils essentiels pour cela, des espaces aussi d’ouverture à d’autres pratiques militantes et de sensibilisation à l’intersectionnalité[2] des luttes contre les oppressions raciste, sexiste et LGBT-phobe notamment.

On voit donc s’affirmer sur internet de nouvelles pratiques militantes. Les blogs féministes, par exemple, se veulent des lieux de témoignage mais aussi d’information et de pédagogie. Ces espaces féministes se distinguent par leur créativité et leur dimension réflexive ; j’entends par là la capacité à faire retour sur soi-même, ses discours et ses actions. Au-delà du partage de la théorie féministe universitaire, le féminisme en ligne crée ses propres codes et son propre lexique, décrits sur des sites comme le “Geek Feminism Wiki”[3], qui compte aujourd’hui près de mille entrées, de “sexisme” et “intersectionnalité” à “slut-shaming”[4], “nice guy syndrome”[5] ou encore “splaining”.[6] Le dynamisme du féminisme en ligne anglo-saxon en fait une base de ressources importante pour des féministes d’autres pays. Il s’agit de fournir les concepts et outils nécessaires à la reconnaissance et au combat contre l’oppression, mais aussi, encore et toujours, de faire entendre la parole des femmes. On peut citer par exemple le projet Everyday Sexism[7], site fondé en 2012 par la Britannique Laura Bates pour relayer des témoignages de sexisme au quotidien (en avril 2013, le site comptait 25 000 témoignages provenant de 15 pays différents). En France, le site Vie de meuf[8] créé par l’association Osez le féminisme en 2011 a le même objectif.

Au-delà de ce travail de réflexion, de pédagogie et de transmission, internet est également devenu un espace privilégié pour des actions plus concrètes. En 2013, des militantes, du projet Everyday Sexism notamment, sont ainsi parvenues à créer en l’espace de quelques jours un vaste mouvement destiné à faire pression sur le réseau social Facebook, jugé trop lent, inefficace ou indifférent dans la lutte contre la promotion, sur ses pages, de discours de haine misogyne. Plus de 60 000 tweets utilisant le hashtag #FBrape[9] ont permis d’attirer l’attention des entreprises faisant de la publicité sur ce réseau, qui se sont retirées en nombre. A la suite de cette campagne, Facebook a promis de durcir le contrôle du contenu de ses pages et annoncé des mesures visant à lutter contre la promotion des discours de haine.

Internet offre ainsi non seulement des moyens mais aussi une vitesse d’action et des opportunités sans précédent, ce qui ne va pas sans danger. Toutes les féministes le savent : le discours féministe est toujours susceptible d’être mal, voire violemment reçu, et cette possibilité est renforcée sur internet. Pour certaines militantes en ligne, les menaces et les injures sont devenues monnaie courante. Toutes les femmes sont d’ailleurs concernées, même si les féministes sont souvent des cibles privilégiées de l’extrême violence misogyne qui peut s’exercer en ligne. L’écrivaine et journaliste féministe Laurie Penny écrivait en 2011 : “Vous finissez par vous y attendre, en tant qu’auteure, en particulier si vous êtes politiquement engagée. Vous finissez par vous attendre au vitriol, aux insultes, aux menaces de mort. […] Une opinion, semble-t-il, est la mini-jupe d’internet. En avoir et l’exhiber c’est, d’une certaine manière, demander à une masse amorphe, presque exclusivement masculine, de brutes du clavier [keyboard-bashers] de vous dire comment ils aimeraient vous violer, vous tuer et vous uriner dessus.[10].”

C’est en effet ce qu’internet se charge régulièrement de rappeler aux féministes qui militent en ligne : internet n’est pas un espace féministe. C’est un espace où, comme tous les autres espaces publics, les femmes ne sont pas considérées a priori comme légitimes, dignes d’être écoutées, à leur place. Des centaines d’hommes, quelques femmes aussi, l’ont ainsi rappelé, à grands renforts d’insultes et de menaces de viol ou d’attentat, à la Britannique Caroline Criado-Perez, après qu’elle ait mené avec succès une campagne destinée à ce qu’au moins une femme (en-dehors d’Elizabeth II) figure sur les billets de banque britanniques. On avait déjà pu observer une campagne de terreur similaire, mais plus violente encore, lorsqu’Anita Sarkeesian avait lancé en 2011 sur le site de financement participatif Kickstarter un projet de réalisation d’une série de vidéos portant sur la représentation des femmes dans les jeux vidéos. Dans une moindre mesure, en France, Mar_Lard a elle aussi provoqué levée de boucliers, menaces et insultes quand elle a osé aborder le sujet du sexisme dans la communauté geek sur mon blog.[11]

Toutes ces féministes ont cependant un autre point commun. Elles ont rendu publiques les agressions dont elles étaient victimes, pour les dénoncer, informer, attirer l’attention. La misogynie dont elles ont souffert n’est pas nouvelle, ni propre à internet ; elle y est cependant décuplée, tout comme y sont décuplés les moyens d’action militants. Tout y est excessif et il faut être armé-e pour le pire mais aussi pour le meilleur. Elles ont reçu, comme de nombreuses autres féministes, le soutien de centaines, de milliers d’anonymes, interpellé-e-s et accablé-e-s par tant de violence. Quand Mar_Lard a publié son article, en mars dernier, elle a reçu des dizaines de mails destinés uniquement à la remercier, à l’encourager, de témoignages de femmes n’ayant jamais auparavant osé parler des violences dont elles sont victimes.

Il existe peu, très peu d’espaces féministes “safe” sur internet. On peut le regretter, comme cette commentatrice du blog Crêpe Georgette : “Mais punaise, une fois qu’on a conscience de cette socialisation des hommes à étouffer la parole des femmes, et des femmes à les écouter jusqu’à douter de leur propre vécu on a du mal (enfin moi en tout cas) à ne pas vouloir un peu plus d’espaces safe. Les gars, vous avez le droit de parler et de débattre et si c’est dans le but de vous éduquer grand bien vous fasse. Mais vous avez aussi le droit de vous taire et d’écouter.”[12]

Mais si, comme l’écrit l’auteure du blog, on choisit de ne pas parler qu’aux féministes, si on considère que “le mec ou la fille qui viennent dire ici qu’une femme violée l’a cherché doivent être convaincus du contraire”, que cela n’est pas un détail et que le féminisme ne peut pas s’en dispenser, alors il faut prendre le risque d’occuper internet. Et si on considère qu’un mail, un commentaire expliquant qu’un lecteur ou une lectrice a changé d’avis est déjà une victoire, on trouve la force d’y rester.


[1] Christine Bard (dir.), Les féministes de la deuxième vague, Rennes, PUR (coll. “Archives du féminisme”), 2012. On parle aussi de « troisième vague” à propos de l’émergence, à partir des années 1980, des revendications féministes minoritaires et du questionnement de l’identité politique “femme”.

[2] Concept désignant l’imbrication des rapports sociaux et à partir duquel a été théorisée la nécessité de décloisonner les analyses des rapports de domination de race, de sexe et de classe. Il continue de faire débat parmi les féministes.

[3] Encyclopédie féministe participative en ligne.

[4] L’acte de critiquer une femme sur base de son activité sexuelle présumée ou réelle.

[5] Un terme utilisé sur Internet qui décrit un adulte ou adolescent qui séduirait les femmes en étant “sympa” (nice).

[6] Forme de condescendance à travers laquelle un membre d’un groupe privilégié explique quelque chose à un membre d’un groupe marginalisé.

[7] http://everydaysexism.com,

[8] http://viedemeuf.fr

[9] “Le hashtag permet de marquer un contenu avec un mot-clé plus ou moins partagé. Il est particulièrement utilisé sur les IRC et réseaux sociaux tels que Twitter, Tumblr, Google+ et Facebook.

[10] “A woman’s opinion is the mini-skirt of the internet”, http:// www.independent.co.uk/voices/commentators/laurie- penny-a-womans-opinion-is-the-miniskirt-of-the-inter- net-6256946.html, 4 novembre 2011, ma traduction.

[11] “Sexisme chez les geeks : Pourquoi notre communauté est malade, et comment y remédier”, http://cafaitgenre. org/2013/03/16/sexisme-chez-les-geeks-pourquoi-notre- communaute-est-malade-et-comment-y-remedier/, 16 mars 2013.

[12] Cité par Valérie CG, “Être un espace féministe safe”, http:// www.crepegeorgette.com/2013/08/08/etre-un-espace-femi- niste-safe/, 8 août

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