PARTAGER, C’EST DU VOL ?

par | BLE, Démocratie, Justice, MARS 2014, Technologies

Edward Snowden, Julian Assange, Pirate Bay : trois “affaires” judiciaires autour du partage de données. Héros pour les uns et délinquants pour les autres. Trois protagonistes qui, pour les puissances étatiques ou commerciales, doivent payer (cher, pour l’exemple) les conséquences de leurs actes illégaux. Et si ces cas paradigmatiques étaient plutôt l’occasion de nous interroger sur nos démocraties modernes et notre rapport à l’information : la transparence de nos institutions, le droit à la vie privée et la fin de la dictature du copyright ?

LANCEURS D’ALERTE

Dans le courant de l’année 2010, Julian Assange devient l’un des hommes les plus puissants du monde selon le magazine Forbes, l’ennemi public numéro un du gouvernement américain, le lauréat du New Media Award d’Amnesty International et sans doute la figure d’Internet la plus sympathique aux yeux des militants antimilitaristes (entre autres). Les nombreuses révélations du site Wikileaks, dont il est le gestionnaire et qui partage entre autres des documents confidentiels de stratégie militaire et diplomatique américaine, ont fait le tour des médias et des conversations. Mais l’année se termine moins bien pour Assange qu’elle n’a commencé : la banque PostFinance ferme mystérieusement ses comptes et PayPal cesse ses relations avec Wikileaks, entravant de ce fait la possibilité de recourir à des dons, principale source de financement du site. Dernier rebondissement et non des moindres, la plainte pour viol introduite par une jeune Suédoise durant l’été aboutit à une mise en accusation, une arrestation puis une détention par bracelet électronique suite au payement d’une lourde caution. Les défenseurs de l’action politique de ce dernier y voient de fausses coïncidences et les manifestations de pressions de toutes parts du gouvernement américain. La suite des évènements est connue de tous : en juin 2012, Julian Assange introduit une demande d’asile auprès de l’Equateur et réside dans son ambassade, à Londres, depuis lors.

Quelques années plus tard et plus près de nous, Edward Snowden, un ancien employé de la CIA et de la NSA, fournit aux journalistes du Washington Post et du Guardian une énorme quantité d’informations ultrasecrètes concernant les pratiques d’écoute téléphonique et de surveillance sur Internet. La taille de la fuite n’est pas connue exactement, mais il est certain qu’elle est d’ampleur. La dernière estimation de la chaîne américaine CBS évoque pas moins de 1,7 million de documents.[1] C’est au cours de ses années de travail au sein des agences gouvernementales américaines que Snowden prend conscience de l’usage généralisé des méthodes d’écoute, par des programmes dont le fameux PRISM. Et c’est au péril de sa carrière et de sa liberté qu’il collecte les preuves de ces pratiques et qu’il les rend publiques après avoir pris le soin de se réfugier à Hong Kong. Il est alors inculpé par le gouvernement américain d’espionnage, de vol et d’utilisation illégale de biens gouvernementaux. C’est en Russie qu’il a maintenant trouvé asile, où il était arrivé en transit, non sans un certain embarras diplomatique. Il affirme aujourd’hui vouloir refaire sa vie à Moscou et ne pas avoir l’intention de faire de nouvelles révélations.[2]

Le premier est un militant engagé de longue date dans les logiciels libres, la protection des données privées sur le Net et l’accès à l’information. Le second, plutôt patriote à l’origine et engagé dans un premier temps à l’armée, passe sans doute à l’acte à la suite de prises de conscience successives de la contradiction entre les valeurs étasuniennes qu’il porte dans son cœur et le constat de la surveillance massive que son pays opère.

Tous deux, via des parcours très différents, ont transgressé des lois avec l’intime conviction de faire œuvre d’utilité publique. Ils sont devenus des héros modernes, classés “personnalité préférée des lecteurs” de grands journaux tels que le Times ou Le Monde. Ils ont choisi de mettre en lumière et au grand jour des usages qui posent des questions démocratiques essentielles : espionnage, écoute, surveillance civile…

LEURS ACTIONS NOUS CONVOQUENT À QUELQUES CHOIX DE SOCIÉTÉ

D’une part, il est nécessaire de nous poser la question de savoir quel prix nous sommes prêts à payer pour le dispositif anti-terroriste. En effet, à accepter le principe d’une surveillance massive et à découvrir, effarés, l’étendue de l’intrusion étatique dans nos communications quotidiennes, on fait tout simplement le deuil de nos vies privées, et donc de nos libertés. Que peut-on dire ou exprimer si l’on se sait écouté ? Où se rendre en toute quiétude ? Quelle réunion politique fréquenter ? Loin d’être des questions adressées à “ceux qui ont quelque chose à se reprocher”, les révélations des programmes de type PRISM nous invitent au contraire à reprendre en main les questions liées à la gestion des risques et de l’ordre public.

D’autre part, les fuites telles que gérées par le site de Wikileaks ont pour objectif revendiqué de réduire la dissymétrie d’information entre les pouvoirs publics et les citoyens, largement favorable aux Etats.[3] Des affaires diplomatiques et militaires, nous n’en connaissons que très peu. Quelle confiance donner à des dirigeants qui, pour des raisons géostratégiques parfois obscures, posent des actes éthiquement très discutables, voire immoraux ?

Ce sont ces valeurs démocratiques profondes que les Assange et Snowden ont défendues hors les lois. On peut donc légitimement se demander pourquoi, dans ce monde à l’envers, ce sont ceux qui se battent pour nos libertés qui sont privés de la leur ?

CULTURE (DU) LIBRE                              

Les plus jeunes d’entre nous se souviennent avoir connu la belle époque de Pirate Bay. Le plus gros site de torrent (système de téléchargement rapide et partagé) des années 2000. Des heures passées à télécharger et partager le cinéma et les séries en masse pour les longues soirées d’hiver. Avec l’impression de faire un doigt aux majors de l’industrie du divertissement en compagnie d’anarchistes hautement sympathiques : des pirates ! Tout ça, c’était avant. Avant Kim Dotcom[4] et ses profits colossaux, avant le streaming à débrider tout seul dans son coin, voire à attendre de pouvoir enfin payer sa conso à Netflix.[5] Ca, c’était pour la caricature.

Pour les moins jeunes, Pirate Bay, plateforme de téléchargement et d’échange mutualisé, est aussi le symbole de la lutte pour une réforme du droit d’auteur.

En 2006, les serveurs du site sont saisis et leurs propriétaires sont poursuivis. C’est en 2009 que le procès a lieu. Les grandes entreprises du divertissement audio-visuel sont parties prenantes des plaignants. Les quatre fondateurs et gestionnaires du site sont condamnés à un an de prison et à verser 2,7 millions d’euros de dommages et intérêts.

Ce procès a par ailleurs réactivé les législations nationales en Europe autour de la protection du copyright et des moyens de le faire exécuter. Mais il a aussi, pour les militants de l’accès à la culture sur Internet, permis de démontrer par l’absurde la nécessité d’une véritable réforme du droit d’auteur.

En effet, qui n’est pas un pirate ? La mondialisation de la culture via Internet est une réalité contemporaine. Il est aujourd’hui possible de trouver dans le monde entier quasiment simultanément le même épisode d’une œuvre sur le Net. Seulement pour cela, on est pratiquement obligé de recourir au téléchargement illégal. Si l’on exclut iTunes qui a réussi avec succès à proposer un téléchargement légal crédible, force est de constater que l’offre pour les séries et le cinéma est dramatiquement inexistante, même si des projets commencent à se construire en Europe.

En la matière, on entend inlassablement la question du droit d’auteur et celle de la protection des artistes. Or, ce débat recouvre deux problématiques distinctes.

Le droit d’auteur est à la fois la reconnaissance de la paternité de l’œuvre et l’accès à l’exploitation économique de celle-ci. La première appartient à l’artiste mais le second est de plus en plus accaparé par les producteurs et diffuseurs. Cela veut dire concrètement que c’est bien les distributeurs, géants de l’industrie du divertissement (Warner Bros, 20th Century fox, Universal, EMI etc.), qui empochent la majorité des revenus issus de la création audiovisuelle. Il est certain que si ce système ne change pas, c’est que, à nouveau, les intérêts économiques en sont trop importants. Ces géants le savent, ils deviennent parfaitement obsolètes en termes de distribution. Internet permet de réguler cela directement entre les artistes et leur public. Profitant de la méconnaissance des législateurs sur le sujet, ils usent de leurs pressions lobbyistes pour favoriser les lois criminalisantes pour les utilisateurs. Dans la traque au téléchargement illégal, il s’agit bien plus, comme on le comprend, de répondre aux pressions des majors qu’à la sécurité financière des artistes.

La propriété intellectuelle a certes donné un statut aux auteurs. Mais reconnue comme propriété, elle est donc une marchandise, un bien de consommation. Or, cette marchandise “figée” comme on peut l’imaginer est tout à fait dépassée au regard des pratiques contemporaines. Internet est aussi le lieu culturel des caricatures, des remix, des chroniques… Il ne faut donc pas nier la dimension collective de la culture moderne. “Pirater, c’est du vol”, fameux slogan de campagne anti-téléchargement fait donc figure de témoin de la confusion qui règne aujourd’hui sur l’essence de la culture Internet.[6]

Nombre d’associations montent aujourd’hui au créneau pour revendiquer une véritable réforme du droit d’auteur. Pour que cesse la chasse aux Internautes, pour que les artistes soient véritablement soutenus dans leur création et pour que les majors de l’industrie cessent de dicter la législation européenne en la matière. Si le rapport de force n’est pas encore tout à fait en leur faveur, il faut bien reconnaître que ces associations ou collectifs sont de plus en plus visibles et entendus.

Qu’on soit un cinéphile averti et glouton ou un militant antimilitariste, on le voit, la question de nos libertés sur la circulation et la protection des informations est fondamentale. Plus encore, elle s’adresse aussi au modèle de société démocratique, économique et culturel que l’on souhaite construire. L’information mondialisée par le Web, par sa simple existence, nous bouscule et nous contraint à repenser nos catégories et les frontières entre le légal et l’illégal ou le juste et l’injuste.


[1] http://www.lesechos.fr/economie-politique/monde/ac- tu/0203234979157-espionnage-snowden-aurait-de- robe-1-7-millions-de-documents-militaires-secrets-642109. php

[2] http://www.lemonde.fr/technologies/article/2013/08/01/ edward-snowden-a-obtenu-l-asile-temporaire-en-rus- sie_3456450_651865.html

[3] http://fr.wikipedia.org/wiki/Julian_Assange

[4] Kim Doctom est le propriétaire de la plateforme “Megaupload”, arrêté en 2012 par la police néozélandaise.

[5] Plateforme américaine de diffusion de films et de séries en flux continu. Son arrivée est prévue en Belgique pour le prin- temps 2014.

[6] Lire à ce sujet Florent Latrive, Du bon usage de la piraterie, disponible sur le Web en tapant le titre dans un moteur de recherche.

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