PERSONNE NE DEMANDE AU VIOLEUR COMMENT IL ÉTAIT HABILLÉ

par | BLE, Culture, Féminisme, MARS 2015, Social

Longtemps considéré comme un malheur privé, la question du viol fait irruption, à la fin du XXe siècle, dans la sphère publique. Malgré les efforts d’activistes, chercheur.e.s et responsables politiques, ce phénomène social persiste, voire se développe. Quelle est la composante culturelle de cette forme de violence ? Qui produit et partage ses mythes fondateurs ? Nous aborderons le viol en tant que produit d’une culture de masse qui oppresse et qui est présente dans toutes les couches sociales, sans exclure aucun groupe d’appartenance culturelle ou religieuse.

Il y a un an, Amnesty International (AI) publiait les résultats d’un sondage sur le viol en Belgique. Les résultats montraient que 46% des sondé.e.s déclarent avoir été victimes de violences sexuelles graves au cours de leur vie. 56% des personnes interrogées ont, dans leur entourage, au moins une personne ayant souffert de violences sexuelles graves. De même, une femme sur quatre déclare avoir subi des relations imposées par son conjoint et 7% de femmes ont été forcées à avoir des rapports avec un supérieur hiérarchique dans l’environnement professionnel.

Le sondage d’AI nous oblige à penser le viol autrement que comme une réalité lointaine, cantonnée à des zones géographiques éloignées ou à des groupes sociaux spécifiques. Il nous permet d’entrevoir l’étendue du phénomène, sa dérangeante proximité. Selon SOS-Viol[1], en Belgique, il y aurait sept viols par jour.

Parallèlement à cette initiative d’AI, les chiffres officiels[2] parlent d’une augmentation constante des viols dénoncés, ce qui est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. Bonne nouvelle car davantage de viols dénoncés dénotent une plus grande conscience de la gravité des faits et du bienfondé de la plainte. C’est aussi un signe d’une meilleure prise en charge des victimes, qui se heurtent le plus souvent à des difficultés énormes pour être prises au sérieux. Malheureusement, l’augmentation des statistiques ne s’explique pas seulement par la prise de conscience accrue de la nécessité de dénoncer les violences sexuelles en général et les viols en particulier.

Il est peut-être nécessaire de rappeler que ces données officielles font état d’une disparité flagrante entre les sexes : l’écrasante majorité des victimes de viol sont des femmes et la quasi-totalité des auteurs sont des hommes.[3]

Ce qui est peut-être important de rappeler, c’est que l’on estime à seulement 9% les cas qui seraient consignés par les statistiques officielles. Qu’en est-il des 91% de cas où le viol et ses conséquences seront assumés par la victime, souvent dans la plus grande solitude, la honte et la culpabilité ?

Concentrons-nous sur le 91% de victimes qui ne portent pas plainte. Pourquoi leur silence ? En tentant de répondre à cette question, nous nous confrontons aux fondements culturels du viol, à ces mythes qui non seulement permettent à cette forme de violence de persister et progresser, mais aussi qui renversent la responsabilité des faits : la victime serait dans bien des cas suspectée d’avoir provoqué l’agression.

Mais, qu’est-ce qu’un viol ? A partir de quel moment peut-on parler de viol ? La réponse pourrait être simple : à partir du moment où il y a absence de consentement. “Non, c’est non !”.[4] Le problème, c’est que certains “non” sont inaudibles.

Dans la tête de beaucoup de nos concitoyen.ne.s, un viol est une agression perpétrée par un détraqué, un être asocial, différent des “hommes normaux”, qui enlève et force sa victime dans un lieu isolé, où les lois de la civilisation peinent à pacifier des instincts marginaux et déviants. De plus, un viol serait, dans les représentations les plus courantes, un acte qui ne peut survenir qu’à l’aide d’une arme. Une violence rare où l’on identifie clairement l’agresseur et la victime.

Cette représentation du viol, de par sa distance abyssale avec la majorité des cas réels, est un pur produit de la colonisation de nos esprits par une construction culturelle qui viserait à réconforter et à apaiser certains : l’imaginer comme un acte barbare, lointain, digne des hommes de cavernes, met de la distance, soulage de la responsabilité collective. Cependant, au regard des statistiques, ces représentations sont complètement fausses : l’agresseur est souvent un proche, un membre de la famille ou de l’entourage, voire le conjoint. Parfois, la victime s’est engagée dans un début de relation (de séduction ou pas) avec l’agresseur. La zone grise est parfois très grande et c’est à l’intérieur de celle-ci que le poids des stéréotypes, préjugés et mythes jouent un rôle de frein pour l’identification des responsabilités. Nous parlons bien d’édifices mentaux partagés par des groupes très larges, voire généralisés. C’est pour cette raison qu’il est légitime de parler de culture du viol.

Une culture à part entière ?

Ce concept parut pour la première fois au cours des années ‘70, dans un ouvrage rassemblant des témoignages de victimes publié par un collectif féministe de New York.[5] Le viol cesse d’être une expérience personnelle, un tabou, pour devenir une question politique. Petit à petit, des chercheur.e.s et des militant.e.s développent des nouveaux concepts permettant de saisir ses dimensions psychologiques, sociales et politiques. La culture du viol est donc définie à partir de trois mythes : la négation ou minimisation de l’acte, la négation du non-consentement de la victime, ou le blâme de celle-ci.

Ces mythes concentrent et mélangent des stéréotypes racistes et sexistes : “les femmes désirent secrètement être violées”, “seulement certaines filles se font violer”, “toutes les femmes noires/arabes/ latino/… veulent du sexe”, “les femmes qui s’habillent trop sexy invitent au viol”, “un viol peut toujours être évité si l’on se défend”, “les femmes crient au viol lorsqu’elles veulent se venger ou détourner l’attention de quelque chose qu’elles ont fait”, “les femmes laides ne se font pas violer”, “la plupart de violeurs sont des noirs/ arabes/étrangers/…” et “les violeurs sont des obsédés-pervers”[6]

Or, qu’elles soient de milieux privilégiées ou précaires, qu’elles soient blanches ou colorées, prostituées ou pas, toutes les femmes sont affectées par l’association entre sexualité et violence dans la culture des masses. Selon Dianne F. Herman, il est “très difficile de différencier, dans notre société, le viol des rapports sexuels hétérosexuels “normaux”. De fait, notre culture peut être caractérisée en tant que culture du viol parce que l’image du rapport hétérosexuel est basé sur un modèle de la sexualité modelé à partir du viol”.[7]

Au travers des croyances qui fondent cette culture, un renversement des responsabilités est possible et les victimes deviennent coupables. En découle une double violence : après les blessures physiques et psychologiques exercées par le violeur s’ajoutent les violences symboliques et institutionnelles lorsque la victime décide de porter plainte. Une violation du corps et de l’identité personnelle provoquée par la banalisation de l’acte, sa minimisation… quand il n’y a pas d’allusions à un comportement “provocateur”. Certaines femmes affirment qu’elles regrettent d’avoir dénoncé les faits aux autorités, tellement la violence vécue lors du dépôt de la plainte a été grave.

Les 91 % de viols passés sous silence s’expliquent, en partie, par cette culture de la dénégation, de la banalisation et du renversement de la responsabilité.

Certes, des efforts ont été faits et une ébauche de sensibilisation des agents de police est à l’œuvre. Certaines circonscriptions proposent un accueil et un suivi spécifique qui tiennent compte de la subtilité et des zones grises, comme l’a montré l’émission Questions à la une du 16 janvier 2015.

Le reportage nous apprend que la prise en charge des plaintes pour viol diffère radicalement d’une zone de police à l’autre. Si dans un commissariat les victimes doivent expliquer la situation au guichet, sans aucune possibilité de préserver un minimum d’intimité, quelques kilomètres plus loin, les policiers sont spécialement formés pour traiter cette problématique et un accueil spécifique et personnalisé est prévu et aménagé. Certains policiers interviewés décrivent d’une manière très claire cette zone grise où le consentement bascule. Malheureusement ils ne semblent pas être nombreux.

Le viol n’est pas le seul problème

La culture du viol affecte la vie des femmes au-delà des confrontations directes avec les violeurs : par peur d’être violée, une fille (ou une femme) va éviter certains lieux, certains espaces, certaines activités, certains comportements… et ça sera perçu comme “normal” qu’elle doive ainsi se protéger. Si elle est confrontée au violeur, c’est son échec qui sera pointé et non pas la responsabilité de l’auteur de l’agression.

De la même manière, la prostitution qui, dans les meilleurs des cas, pourrait être comprise comme l’achat du consentement, permet une zone grise encore plus trouble : pour la plupart des “clients”, payer les services d’une prostituée ouvre le droit à toute pratique. Une prostituée serait consentante par défaut, ce qui rend très difficile, pour les prostituées, de se protéger de la violence des clients. D’ailleurs, peut-on parler de consentement à partir du moment où le rapport sexuel est tarifé ? Certain.e.s préféreraient parler de viol tarifé. Concept inacceptable pour les défenseurs de la “liberté de se prostituer”. Pourtant, l’actualité nous offre une description très claire du peu de marge qu’il y a, dans les rapports tarifés, pour la liberté des femmes qui “offrent leurs services” : le président du tribunal de Lille lors du “procès du Carlton” demande à une des prostituées engagées pour s’occuper de DSK “…consenti de votre part ? – Oui, parce qu’il me fallait cet argent, j’en avais besoin.»[8]

Depuis 1995[9], en Belgique comme ailleurs, dans la plupart des sociétés démocratiques, l’égalité entre hommes et femmes fait l’objet d’un arsenal de lois et de mesures qui tentent de déloger les discriminations et les inégalités. Des avancées ont été faites pour améliorer la lutte contre les violences. Peut-être est-ce justement parce que tous ces efforts formels pour atteindre plus d’égalité se répandent et commencent à avoir des effets à d’autres niveaux que les vestiges de la domination masculine vont se loger dans des sphères de plus en plus intériorisées de la réalité sociale. Le machisme recule au niveau formel, mais il se réfugie dans les expressions, les commentaires ou interactions de tous les jours ; il continue, par-ci par-là, à coloniser les esprits.

Emanciper nos mentalités de cette culture oppressive pourrait être une manière de renforcer l’égalité entre femmes et hommes, voire de dissocier la sexualité de la violence de genre. Le premier pas serait, pour chacun et chacune, de déceler dans quelle mesure nous sommes affectés par cette mythologie de l’oppression.

Comment faire ? La prochaine fois que vous demanderez “mais, comment était-elle habillée ?”, “est-ce qu’elle avait bu ?”, “pourquoi a-t-elle accepté le verre qu’il lui a offert ?”, “est-ce qu’elle est montée dans sa voiture/son appartement de plein gré ?”… faites une pause : il est peut-être temps de renverser votre point de vue.

Quand nous n’entendrons plus la phrase “elle s’est fait violer” nous aurons gagné une bataille, mais c’est seulement quand nous n’entendrons plus “elle a été violée” que la vraie égalité sera là.


[1] http://www.sosviol.be/le-viol/tous-concernes.html

[2] Selon la Police, depuis 2009, les viols dénoncés en Belgique auraient augmenté de 20 %. Il y aurait plus de 11 plaintes déposées par jour.

[3] “En effet, la majorité des victimes, soit environ 80 %, sont de sexe féminin et l’agresseur est de sexe masculin dans 98% des cas”. http://affidavit.droituqam.com/?p=1389

[4] C’est le nom de la campagne de sensibilisation d’AI menée en 2014 pour sensibiliser l’opinion publique belge sur le viol.

[5] New York Radical Feminists, Noreen Connell et Cassandra Wilson, Rape: the first sourcebook for women, New American Library, 31 octobre 1974

[6] Rutherford, A. “Sexual Violence Against Women : Putting Rape Research in Context”, in Psychology of Women Quarterly, n°35, décembre 2011

[7] Herman, D., The rape culture, in Women : A Feminist Perspective (ed. Jo Freeman). Mcgraw Hill, 1994

[8]  http://www.liberation.fr/societe/2015/02/10/dsk-je-n-en-tire-pas-la-meme-impression-qu-elle_1199811

[9] Année de la Quatrième conférence mondiale sur les femmes : Lutte pour l’Égalité, le Développement et la Paix de Pékin

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