PICNIC THE STREETS. SE RÉAPPROPRIER L’ESPACE PUBLIC : UN ENJEU URBAIN ET CITOYEN

par | BLE, DEC 2014, Environnement, Social

La complexité des procédures de consultation, la mainmise des experts dans notre société et l’éparpillement des compétences en matière d’aménagement du territoire empêche le citoyen de voir clair et de s’engager dans l’aménagement de l’espace public qui l’entoure. Pour la Région de Bruxelles-Capitale, cela pose un double problème : d’une part, une ville paralysée par le manque de régulation de l’afflux automobile et, d’autre part, un manque de vision politique face aux défis futurs que pose une ville multiculturelle à la démographie galopante. Le mouvement citoyen “Pic Nic The Streets” est né dans ce contexte, pour répondre à ces constats.

Tout débute par une carte blanche du Professeur Philippe Van Parijs publiée dans deux journaux (Brussels Deze Week et Le Soir1). Il y expose sa colère en dénonçant l’inaction à Bruxelles face aux défis majeurs que pose la vie future en ville. La démographie explose et, les ressources se raréfiant, les habitants des villes seront amenés à vivre de manière de plus en plus serrée dans des logements plus petits à des prix en probable augmentation. La réponse immédiate et rationnelle à ce problème devrait être une politique d’aménagement d’espaces de vie publics plus nombreux, sûrs et adaptés à nos latitudes pour favoriser le vivre-ensemble et éviter autant la ghettoïsation que l’isolement.

UNE INITIATIVE CITOYENNE ORIGINALE POUR UN PROBLÈME ANCIEN

Philippe Van Parijs constate : “A Bruxelles comme ailleurs, aucun progrès majeur ne pourra être réalisé sans libérer de vastes espaces de la circulation automobile et du stationnement, que ce soit en permanence, à certaines heures ou certains jours”. C’est là que le bât blesse : à Bruxelles, la reine parmi les reines, c’est la voiture. Et elle tue. Directement par les accidents de la route et indirectement par la pollution de l’air. Les autorités proclament depuis des années vouloir s’attaquer à ce problème mais traînent les pieds dans la pratique. Pendant ce temps, d’autres villes belges ou européennes prennent le problème à bras le corps, tantôt en dissuadant fortement le trafic de transit en ville (parking payant à prix élevés, péage urbain, tarification kilométrique), tantôt en aménageant les espaces en minimisant la part réservée aux automobiles. Les prétextes à Bruxelles pour ne pas avancer dans cette direction sont nombreux : les citoyens ne seraient pas prêts, les commerces risqueraient de mourir, les entreprises seraient délocalisées, les investissements nécessaires seraient coûteux. Ces arguments sont des postures intenables. Bruxelles a comme les autres villes belges ou européennes une population envieuse d’un espace autour de son habitat qui soit avant tout vivable pour elle et non pour la horde d’automobilistes de passage. Les commerces dans les artères bruxelloises ont un intérêt objectif à voir se développer des (semi)-piétonniers, sous peine de se voir vampiriser leur clientèle par des centres commerciaux péri-urbains.[2] Les entreprises n’ont de cesse de prendre des initiatives en interne pour favoriser la mobilité douce dans l’attente d’une action publique. Enfin, on peut se demander s’il n’est pas plus judicieux d’investir l’argent public dans des infrastructures qui offrent garantie d’une meilleure santé publique et un cadre pour une vie conviviale plutôt que de le gaspiller dans des subsides fiscaux à des voitures de société auxquelles seuls certains ont droit.

La réponse à ces problèmes connus devait être à la hauteur des enjeux. Philippe Van Parijs appelle alors dans sa carte blanche à se mobiliser, comme l’ont fait des citoyens bruxellois dans les années 70 pour demander que notre belle Grand- Place cesse d’être un parking. A l’époque, une pétition n’y a rien changé. Mais, un sit-in de protestation sous la forme d’un pique-nique a réussi à mobiliser et transformer la Grand-Place sous le jour que nous

connaissons tous. Nul besoin d’autorisation ou de chercher longtemps un endroit : entre la Bourse et De Brouckère, le centre- ville est perforé par le trafic automobile sur le Boulevard Anspach. Un brin de désobéissance civile et une action ludique devaient bousculer la léthargie bruxelloise, favoriser l’éclosion de la mobilité douce et d’une politique d’aménagement du territoire cohérente.

UN COMBAT AVEC DES RÉSULTATS PROMETTEURS…

Cette carte blanche a rapidement été relayée sur les réseaux sociaux, trouvant un écho considérable. Suffisant en tout cas pour organiser un premier pique-nique de protestation à l’adresse des autorités. Celles-ci n’ont jamais reçu de demande formelle d’organisation mais ont toléré le mouvement. L’organisation du pique-nique était le lieu d’une expérimentation originale avec des facteurs originaux : action ludique de désobéissance civile, organisateurs flamands et francophones unis pour un même objectif dans un espace qu’ils partagent, mobilisation par les réseaux sociaux, revendication concrète et positive, organisation horizontale et autogérée du mouvement. En juin 2012, plus de 2000 personnes piqueniquaient donc dans une ambiance familiale sans autorisation formelle, sous le soleil, pour la première fois, pour demander que l’artère symbolique du centre de Bruxelles soit enfin débarrassée des voitures. C’était là le premier tour de force : rassembler autant de monde pour une action qui, d’habitude, n’aurait rassemblé que des militants convaincus. Les préoccupations de Pic Nic The Streets trouvaient donc un écho non négligeable parmi la population et dans les médias, mettant ainsi la pression sur le pouvoir politique à l’approche des élections communales d’octobre 2012. Celles-ci ont alors amené une majorité nouvelle (PS-MR) qui s’est par la suite engagée à aller dans le sens des revendications du mouvement. Cela n’a pas empêché les piqueniqueurs de remettre le couvert en juin 2013 : les engagements communaux étaient trop timorés et peu formels. Des plans existaient déjà depuis longtemps pour un réaménagement. Cela n’a jamais empêché le pouvoir politique de remiser ses promesses au placard. La mobilisation de juin 2013 était un succès à la hauteur du premier. Malgré les promesses politiques, des citoyens se réappropriaient les rues pour forcer un planning et des engagements clairs. La Ville de Bruxelles a pris par la suite ses responsabilités et s’est engagée à un timing des travaux et une piétonisation à l’horizon 2018.

… ET DES DÉFIS À RELEVER

Cependant, la liste des défis à relever pour Pic Nic The Streets et, plus largement, pour tous les citoyens qui veulent se réapproprier leur ville est encore grande. Le premier défi concerne la suite même de la piétonisation du centre-ville de Bruxelles. Les intentions dans le réaménagement du centre urbain par la Ville de Bruxelles sont plus que perfectibles. La Ville souhaite amplifier le nombre de places de parking disponibles dans le centre et installer une boucle de circulation à deux bandes et à sens unique dans le pentagone bruxellois. Ce serait instaurer une sorte de “mini-ring” ou de “petite petite ceinture” qui dessert l’objectif premier de limitation du trafic. Un pique-nique de protestation en juin 2014 a été organisé sur le sujet et a aussi été un franc succès. Depuis, le projet est entré en phase de concertation et d’autres acteurs se font plus entendre sur le sujet3. Il est clair qu’une solution durable doit être trouvée pour le centre. Les pouvoirs publics ne peuvent se permettre des investissements d’aménagement à recommencer dans dix ans. Les mouvements comme Pic Nic The Street doivent relever le défi de la concrétisation de la piétonisation décidée.

Un deuxième défi pour Pic Nic the Streets serait la capacité du mouvement à élargir sa base de mobilisation. Un travail a été fait en ce sens par les organisateurs, sans succès massif et évident. La critique est aisée, mais le travail de fond à fournir pour toucher des publics nouveaux est d’une ampleur considérable. Autant le discours que la méthode devraient être adaptés et des relais nouveaux doivent être trouvés. Le chantier peut être effrayant, a priori, mais doit rester à l’agenda de telles mobilisations.

Le dernier défi n’est pas non plus des moindres : il s’agit d’étendre les revendications ou groupes d’actions à d’autres lieux symboliques que la Place de la Bourse. Des tentatives avaient également été effectuées par le mouvement Pic Nic The Streets. Deux pique-niques “décentralisés” avaient été organisés devant la Commune d’Ixelles (Place Fernand Cocq) et à Molenbeek (Porte de Ninove). Ils ont rassemblé 800 personnes au total. La lutte pour un espace public de qualité ne peut se cantonner à des revendications pour l’hypercentre et doit être étendue sur le territoire de la Région. Tous les quartiers possèdent leur lieu symbolique où la voiture est reine d’un enfer embouteillé : il est donc important que des mouvements de réappropriation essaiment là aussi.

Se réapproprier l’espace qui nous entoure en voulant l’habiter pleinement et être acteur des aménagements futurs est un enjeu citoyen. Pic Nic The Streets a rendu un certain goût pour l’implication citoyenne dans des enjeux proches et urbains. Il reste encore à amplifier le mouvement pour que le visage d’une région conviviale et ouverte se dessine demain.


[1] La carte blanche est toujours accessible sur le site du Soir : http://archives.lesoir.be/la-carte-blanche_t-20120523- 01YFRC.html

[2] Ceux-ci constituent d’ailleurs dans une politique d’aménagement du territoire durable une véritable aberration écologique et économique.

[3] Lire “Le piétonnier allié à un mini-ring n’est pas une solution” par l’Atelier de recherche et d’action urbaine (ARAU) http:// www.arau.org/fr/urban/detail/301/la-pietonnisation-alliee-a- un-mini-ring-n-est-pas-la-solution

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