POUR UN ÉTAT LAÏQUE

par | BLE, Laïcité, MARS 2009

Peut-on, au nom de ses convictions religieuses, exiger des accommodements de la part des services publics – administrations, écoles, hôpitaux, justice ? Jusqu’où faut-il tenir compte des particularismes religieux et / ou culturels des uns et des autres pour modifier les règles de fonctionnement qui, dans les services publics, s’imposent à tous ? Peut-on accepter, au nom du différentialisme culturel, les mises en cause de l’égalité des sexes, de la démarche scientifique ou de la neutralité de l’Etat ? Et quelle forme devrait prendre cette neutralité, pour n’être pas une simple abstention qui permet toutes les dérives et ouvre la porte au relativisme ?

Comment, en d’autres termes, vivre ensemble aujourd’hui, croyants et non-croyants ? La solution réside peut-être dans l’instauration d’un Etat laïque. Laïque ? Vous avez dit laïque ?

INTRODUCTION

La Belgique souffre à l’évidence d’un défaut de laïcité. Il suffit pour s’en convaincre de mentionner au détour d’une conversation son attachement au principe de laïcité : aussitôt, il devient patent que nos concitoyens, pour la plupart, ignorent totalement ce que signifie, originellement, le concept de laïcité, et le confondent allègrement avec l’athéisme, voire l’hostilité à la religion. Être laïque, dès lors, est d’emblée suspect : comme s’il s’agissait de vouloir à toute force éradiquer le sentiment religieux pour lui substituer une sorte d’athéisme d’Etat.

Or, la laïcité n’est autre qu’un principe politique d’organisation de l’Etat, qui postule la nécessaire indépendance réciproque des Eglises et de l’Etat, et ce, afin que nulle religion – en ce compris l’irréligion – ne s’institue, justement, en religion d’Etat, ce qui mettrait en péril la liberté de conscience que tout Etat démocratique se doit de préserver.

Un Etat laïque, donc, est d’abord et avant tout un Etat qui garantit à chacun de ses habitants le droit de croire ou de ne pas croire, sans être contraint de souscrire à de quelconques préceptes religieux ni de participer à aucun culte.

Être laïque, sous cet angle, n’est donc absolument pas une conviction philosophique. Rien ne s’oppose à ce qu’on soit catholique, musulman, bouddhiste, protestant, … et laïque. Il est même de l’intérêt des minorités religieuses d’être laïques, dès lors que cette laïcité constitue pour elles une garantie de ne pas se voir imposer un culte qui n’est pas le leur.

Parallèlement, l’athéisme est quant à lui une conviction philosophique, à l’instar des différentes convictions religieuses. Croire qu’il existe un Dieu et le nommer Yahvé, Allah ou Dieu, ou croire qu’il n’existe aucun principe transcendant, ne sont que les deux faces d’une même médaille.

Vu sous cet angle, il était logique que l’athéisme se constitue en mouvement de pensée et revendique pour lui-même ce que l’Etat belge accordait aux cultes reconnus, à savoir une reconnaissance et des budgets lui permettant d’offrir aux incroyants des services comparables à ceux que les différentes religions reconnues mettent à disposition de leurs fidèles.

Cependant, regrouper les athées, agnostiques, humanistes, libres penseurs et autres rationalistes sous le label “laïques” a sans doute contribué à brouiller les cartes et à augmenter la confusion entre la revendication de stricte séparation entre les cultes et “philosophies non confessionnelles” et l’Etat d’une part, et l’incroyance d’autre part.

LA LAÏCITÉ, UN CONCEPT POLITIQUE

Historiquement, l’exigence de séparation entre les Eglises et l’Etat constitue une tentative de dégager l’Etat du cléricalisme. Il s’agissait au fond d’instituer la territorialité en principe fondateur de l’Etat, en délimitant clairement les sphères de pouvoir respectives du spirituel et du temporel. Rendre à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César, en somme…

Exiger que les lois soient établies et que la justice soit rendue en fonction de la loi des hommes et non de celle de Dieu, que l’enseignement soit dispensé non par des curés et bonnes sœurs, mais par des instituteurs et professeurs ayant pour mission de transmettre des savoirs et des compétences plutôt que la parole divine, revendiquer pour tout citoyen la liberté de conscience et de (non-)culte, voilà quelques-uns des principaux jalons de la conquête laïque.

Prétendre, conséquemment, que la laïcité est anticléricale est un truisme. Comment, en effet, pourrait-elle ne pas l’être, dès lors que le cléricalisme est précisément cette exigence de mainmise du religieux sur les affaires temporelles ? En toute bonne logique, la laïcité ne peut que s’opposer, de la même manière, à tout athéisme d’Etat, puisqu’il s’agirait alors d’imposer le primat, dans les affaires de la Cité, d’une conviction philosophique sur les autres. Quid alors de la liberté de croire, de pratiquer un culte religieux, d’observer les prescrits que sa religion commande ?

La laïcité, donc, ne saurait rien imposer, si ce n’est la mesure, et le respect de cette frontière invisible, mais symboliquement essentielle entre la sphère de l’Etat et celle du religieux. C’est pourquoi on associe souvent “laïcité” et “neutralité”. L’Etat laïque est neutre, en effet, au sens où il ne prend parti pour aucune conviction philosophique ou religieuse.

Mais comment traduire cette neutralité dans les faits ? S’agit-il de promouvoir une neutralité d’abstention, où l’Etat se borne à n’intervenir en aucune manière dans la sphère convictionnelle ? Ou au contraire de promouvoir une neutralité active, où l’Etat intervient pour empêcher l’immixtion du religieux dans la sphère institutionnelle pour, précisément, préserver cette neutralité ?

Ainsi, s’agissant du débat sur les signes d’appartenance religieuse et philosophique dans les administrations publiques, certains considéreront que l’Etat est neutre dès lors qu’il laisse coexister tous signes d’appartenance, sans prendre parti pour aucune conviction particulière. Pour d’autres au contraire, la neutralité de l’Etat ne peut en la matière être passive, mais doit au contraire se traduire par la promotion d’une neutralité “active”, c’est-à-dire une exigence de neutralité extérieure pour tous les fonctionnaires des services publics, dès lors que ceux-ci incarnent l’Etat. C’est dans cette dernière mouvance que s’inscrit le R.A.P.P.E.L., convaincu que la préservation d’une sphère institutionnelle “activement neutre” est la seule manière de garantir à tous un service public identique, d’une part, et d’éviter la domination symbolique d’une communauté convictionnelle majoritaire sur les autres, d’autre part.

Par ailleurs, la neutralité de l’Etat suppose et exige que les lois soient adoptées au nom de l’intérêt général, et non du respect de telle ou telle conviction philosophique ou religieuse particulière. Ce n’est qu’à ce prix que l’Etat peut être “de tous”, et non “de certains”.

Les grands combats laïques du vingtième siècle, qu’il s’agisse de revendiquer le droit à la crémation, l’accès à la contraception, le droit à l’interruption volontaire de grossesse, au mariage homosexuel ou à l’euthanasie, n’imposent de toute évidence à personne ni la crémation, ni la contraception, ni l’avortement, etc… Simplement, les laïques qui ont mené ces combats l’ont fait au nom du droit de chacun de décider en conscience, sans que de quelconques principes religieux ne s’imposent à ceux qui n’en ont que faire. Replacer ces questions sur le terrain de l’éthique et de la loi, et non sur celui de la conformité à un quelconque commandement divin, telle était l’exigence laïque. Nul dogmatisme laïque là-dedans, dès lors que les lois étant établies par et pour les hommes, chacun reste libre de ne pas user de tel ou tel droit qui lui est désormais garanti.

Pas question, en revanche, qu’on interdise l’avortement, l’euthanasie ou la crémation en raison de leur prétendue non-conformité à la volonté divine, dès lors que les lois de Dieu ne sont pas de celles qui gouvernent la société des hommes.

LIBERTÉ DE RELIGION, LIBERTÉ DE CONSCIENCE

À chacun ses convictions…

Voilà bien une affirmation qui, si elle a rendu possible l’émergence de la libre pensée et de la laïcité, pose aujourd’hui problème à cette dernière.

En effet, si les laïques d’hier n’avaient à lutter “que” contre des Eglises instituées ou leurs représentants reconnus, la situation est tout autre aujourd’hui.

Ces dernières années, les revendications qui visent à contester la loi civile n’émanent généralement plus du Vatican ni d’un quelconque clergé, mais de particuliers qui, pour faire valoir leur point de vue, ne brandissent plus l’autorité divine traduite par ce clergé, mais quelque chose qu’ils affirment comme étant de l’ordre de la liberté de conscience.

Inversement, il n’est pas d’autorité religieuse suprême, par exemple dans l’islam, mais aussi chez les Témoins de Jéhovah ou les chrétiens évangélistes, que l’Etat reconnaisse comme interlocuteur légitime : soit parce que cette autorité n’existe pas – rappelons que l’exécutif des musulmans de Belgique, outre qu’il est largement décrédibilisé par les scandales à répétition qui le touchent, n’a en charge que les aspects temporels du culte, et non ses aspects spirituels –, soit parce que c’est la mouvance religieuse elle-même que l’Etat belge ne reconnaît pas.

Aujourd’hui prolifèrent donc les interprétations du texte “sacré”, portées par des individus qui se revendiquent de leur liberté de conscience, et plus nécessairement d’une autorité religieuse particulière. Et face à cette prolifération se pose une question radicalement neuve concernant les limites à fixer à la liberté de conscience, non pas dans l’absolu, mais dès lors qu’elle prétend interférer avec les règles qui valent pour tous, les lois et les règlements.

C’est très exactement dans cette perspective que s’inscrit le R.A.P.P.E.L., Réseau d’Actions pour la Promotion d’un Etat Laïque : comment articuler, aujourd’hui que se multiplient des revendications trouvant leur source dans l’une ou l’autre interprétation de tel ou tel texte sacré, le nécessaire respect de la liberté de conscience et le vivre ensemble ?

Et ce, dans les institutions de l’Etat que sont les écoles, les administrations ou les hôpitaux publics, par exemple.

Ce difficile exercice passe sans doute par une certaine privatisation des convictions religieuses, autrement dit la compréhension que ces convictions, pour respectables qu’elles soient, appartiennent à la sphère privée, et que dès lors elles n’ont pas à s’imposer dans des lieux dont la mission est le service à la collectivité, et non à diverses communautés.

Dans cet esprit, le R.A.P.P.E.L. appelle au remplacement des cours philosophiques, reflet d’intérêts catégoriels à la fois dépassés et impuissants à promouvoir le vivre ensemble sur base d’un socle de principes communs, par un cours commun où tous les élèves, sans distinction aucune, se trouveraient rassemblés autour d’un projet essentiel : celui de faire de chacun un citoyen libre et responsable et une conscience autonome douée d’esprit critique.

Par ailleurs, le R.A.P.P.E.L. souhaite qu’une réflexion soit menée sur le financement des cultes, réflexion qui ne se borne pas simplement à revoir la clé de répartition du budget alloué aux cultes – en ce compris la laïcité philosophique –, mais qui ait pour toile de fond la question de l’utilité sociale des cultes aujourd’hui, utilité sociale qui justifie seule leur financement.

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