POUR UN INTERNET LIBRE ET CITOYEN

par | BLE, SEPT 2013, Technologies

Devenu outil du quotidien pour une grande majorité de la population occidentale dans les années 2000, Internet révolutionne nos pratiques de travail, nos loisirs, nos habitudes sociales et citoyennes. Mais quel est donc cet objet aux multiples utilités et utilisations ? Quels sont les possibilités qu’il offre mais aussi les enjeux qui le traversent ? Comment défendre un Internet libre et citoyen ?

DE LA STRUCTURE DU NET

Internet est certes un média aux multiples finalités : communication, diffusion et publication en font un outil très accessible pour l’expression publique. Par ailleurs, il ne peut pas être assimilé à un média au sens traditionnel étant donné que “la toile” n’impose pas de ligne éditoriale précisément définie et donc de responsabilité autre qu’individuelle sur le contenu des propos publiés. Quoi qu’en pensent certains législateurs pro-censure du Net. Mais nous reviendrons plus loin sur ce point. C’est donc une structure nouvelle de l’expression publique qu’offre le Web.

Un élément essentiel qui fait d’Internet une opportunité de rupture historique est lié à sa forme structurelle. En effet, cette technologie implique des changements importants dans notre considération de l’autorité et de la légitimité de la parole publique. D’une part, Internet est par définition un espace horizontal. Chacun s’y exprime de manière libre, la valeur d’une parole ne dépend plus de la légitimité liée à un statut social tel que celui de journaliste ou d’homme politique. Tout en ne reniant pas que se jouent dans les échanges entre Internautes les mêmes violences symboliques liées aux capitaux culturels que dans l’espace public au sens commun du terme, il n’en reste pas moins l’espace d’expression le plus accessible et le plus proche d’un modèle égalitaire. Il serait dommage de ne pas avoir conscience de ce changement car c’est bien sur un nouveau paradigme que s’ouvre le futur de ce territoire. Citons le très enthousiaste Benjamin Bayart à ce sujet : “L’imprimerie a permis au peuple de lire, Internet va lui permettre d’écrire”. D’autre part, Internet est par essence un outil de partage. D’abord projet militaire, il a rapidement été réapproprié par les universitaires du MIT qui souhaitaient faire circuler les connaissances. Les premiers utilisateurs du web ne sont autres que de jeunes hippies qui y voyaient une formidable occasion de vivre une utopie virtuelle du partage et de l’expérimentation. Pour Dominique Cardon, “Cette culture de l’exil a toujours été déterminante dans l’histoire de l’internet : on ne change pas ou on ne s’attaque pas au système politique central, on le déplace, on fait exemple ailleurs, on expérimente plutôt que de chercher à prendre le pouvoir”.[1]

Pour ces raisons (et bien d’autres), Internet s’est imposé comme un étendard de la contre-culture et de l’expérimentation. S’il est traversé d’enjeux économiques et politiques invasifs, il est aussi et par ailleurs une opportunité pour de nouvelles formes d’engagement.

NOUVELLES FORMES DENGAGEMENT [2]

Le terrain de jeu quasi infini et les multiples registres d’action déployés sur Internet permettent de questionner et d’informer, en termes “nouveaux”, nos pratiques collectives et nos modes d’engagement encore fréquemment cantonnés à des formes plus traditionnelles et moins innovantes de militance.

Le Web est rapidement devenu le miroir des causes les plus diverses, voire le vivier incontournable de la militance contemporaine. Certains y perçoivent des opportunités formidables de mise en réseau des alternatives, de visibilité des idées moins dominantes et d’expérimentations en commun des formes nouvelles de démocratie et d’engagement. D’autres se méfient des modalités trop simples d’expression ou de communication qui dispensent souvent de l’action ou qui n’incarnent qu’un artefact destiné à valoriser publiquement son image et à satisfaire son égo. Persiste également le risque de standardisation simpliste et synthétique du discours qui devient trop souvent la norme au sein des associations ou des collectifs militants présents sur le web, à l’instar des techniques marketing utilisées par les sociétés commerciales.

Outre ces considérations, il y a de multiples raisons plus pragmatiques de détourner le regard de cette boîte à outils “novatrice” de l’activisme. Citons entre autres : l’habitude, la crainte de l’inconnu, le manque de connaissances techniques – et la croyance que combler ce manque serait insurmontable – ou encore l’attachement des organisations à leur fonctionnement décisionnel et argumentaire de type centraliste plutôt que de se risquer à la transitivité et à la transversalité propres au Net.

Sur Internet, communiquer publiquement présuppose de réfléchir, mettre en place et créer les conditions techniques et procédurales adéquates. Trop fréquemment, les organisations militantes “classiques” moulent leur parole dans une forme existante et acquise, omettant de mesurer à quel point celle-ci configure leur communication avant même qu’elle ne commence à s’exprimer.

Comme le rappelle le sociologue Pascal Nicolas-Le Strat, “À l’encontre de certaines visions abstraites et idéalistes qui prévoyaient une dissociation grandissante entre le cyberespace et la “vie réelle”, l’activisme post médiatique révèle au contraire une étonnante capacité de transposition et de déplacement, en un mot d’acclimatation au sein des différents mouvements sociaux d’un ensemble de propositions techniques et de répertoires d’action préalablement développés sur Internet. Il n’est pas réaliste de vouloir affronter la force d’un pouvoir à partir d’un contre-pouvoir similaire tant dans sa forme que dans sa structuration. Le travail de subversion suppose de déconstruire également, et en premier lieu, l’architecture même du média dominant, son architecture technico-politique. En ce sens, les activistes sur Internet ont exploré plusieurs procédés pour déstabiliser les routines de la communication.[3]

La prolifération de pétitions, posts sur les réseaux sociaux et tweets sont loin de représenter à eux seuls la variété des modes de lutte envisagés par les internautes. Internet n’est pas seulement un nouvel outil pour les mouvements sociaux, ni le lieu exclusif d’un activisme politique, social ou culturel. C’est aussi un média qui permet à n’importe quel individu de devenir, à l’échelle mondiale et à peu de frais, un créateur, tel, par exemple, que l’éditeur de presse en ligne. Cet intérêt, les propriétaires des sites ou blogs d’information alternative l’ont bien compris et se servent de ces moyens techniques pour partager leur information, leurs analyses et leurs opinions sur la toile. Ces médias offrent tout un ensemble de perspectives et d’idées différentes des médias dits “de masse”, commerciaux ou étatiques. Souvent gratuits ou sans publicité, ils se présentent comme des médias citoyens offrant des informations qui se veulent à contre-courant des tendances dominantes.

A défaut de pouvoir les expliquer, nous ne citerons ici que les open sources au sens large, logiciels libres, GNU, techniques de found footage, creative commons, peer 2 peer, syndication (par exemple, sous forme de flux RSS) etc. qui sont autant d’exemples confirmant que dispositif après dispositif, avançant au gré des tâtonnements et des expériences, les activistes du Net bouleversent les conditions de production et d’usage des savoirs. Chaque expérimentation révèle la potentialité quasi infinie des conditions et des modalités d’action et de communication en conservant une préoccupation essentielle : celle de ne pas laisser l’homme devenir ni l’esclave de la machine et de ceux qui auraient l’exclusivité de sa programmation, ni de cartels monopolisant des connaissances en fonction de leurs seuls intérêts – souvent économiques – au détriment d’une libre diffusion des connaissances et des Idées.

Quelques fournisseurs d’accès ou serveurs de Web pratiquent également une politique alternative. Cela peut se concrétiser, par exemple, par un hébergement gratuit. Des réseaux citoyens sont eux aussi organisés afin, entre autres, de contrer une volonté commerciale de plus en plus insistante qui tend à convaincre nos instances de rompre avec le principe essentiel qu’est la neutralité du Net.

Au regard de l’étendue de cette matière, il nous est impossible de traiter ici toutes ces questions de manière exhaustive. C’est pourquoi nous vous renvoyons au débat et au cycle d’ateliers annoncés en fin d’article.

LES ENNEMIS DE L’INTERNET LIBRE

Face à ces formes diverses de mobilisation, Internet est loin de constituer un lieu neutre peuplé exclusivement de militants qu’ils soient créatifs, superficiels ou subversifs. Les sphères marchandes et politico-législatives investissent beaucoup le Net dans une perspective globale de propagande[4] et de contrôle des données. Les finalités de ces initiatives sont certes différentes mais leurs intérêts sont finalement très convergents, ce qui pose les politiciens et les marchands en alliance, comme trop souvent d’ailleurs. De manière générale, le contrôle des données personnelles constitue un enjeu colossal et sous-estimé pour les citoyens d’aujourd’hui et de demain.

Les marchands disposent désormais d’un accès direct, facile et efficace, à nos données personnelles. Nous livrons des données en toute conscience à des réseaux sociaux comme Facebook. Mais ce type de réseau est loin d’être l’unique source de données personnelles. Le quasi-monopole de Google n’est pas en reste sur ces pratiques. En effet, en croisant les recherches sur Internet, le contenu de la messagerie (avec également donc, par exemple, les achats effectués sur Amazon) et les listes de visionnage sur Youtube, les professionnels du marketing et leurs programmes algorithmiques n’ont aucune peine à savoir, par exemple, que vous allez probablement changer de voiture dans le trimestre prochain et que vous choisirez tel type de modèle. Et de vous pêcher à l’instant idéal pour vous proposer un crédit ou la voiture de vos rêves. Ce phénomène est très bien décrit par Antoinette Rouvroy sous le terme de “gouvernance algorithmique”.[5]

Mais la contrôle des données n’intéresse pas que les marchands. En effet, les affaires plus ou moins récentes Assange, Snowden et Manning, impliqués dans le projet Wikileaks, ont montré combien les autorités gouvernementales et notamment les services antiterroristes sont avides des informations circulant sur le Net. Jusqu’à la mésaventure de ce citoyen américain qui a vu six agents d’une cellule antiterroriste débarquer chez lui pour avoir tapé dans les mêmes 24 heures les mots “cocotte- minute” et “sac à dos” dans son moteur de recherche Google. Dans un climat post 11 septembre, Internet est un lieu privilégié de surveillance de la population, et plus particulièrement encore des militants.

Enfin, les législateurs européens ont développé une méfiance particulière vis-à-vis de la liberté d’expression sur Internet. Sous le spectre du “pédophile néo-nazi”, comme le nomme Jérémie Zimmerman,[6] les politiques sont prêts non seulement à défendre la censure pure et simple du Net, mais également à contraindre les réseaux sociaux à faire ce travail pour eux. D’une part, il s’agit d’une injonction techniquement impossible, d’autre part, et surtout, cela revient pour un Etat à déléguer à une entreprise privée un pouvoir judiciaire de censure – exception supposée parcimonieuse au droit fondamental qu’est notre liberté d’expression. En termes démocratique et juridique, cela pose de sérieuses questions.

Cette méfiance étatique à l’égard du Net relève à la fois d’une méconnaissance technique importante de l’outil Internet (la fracture numérique n’est pas toujours là où l’on pense) mais également d’une crainte pour les personnes au pouvoir d’assister à la redéfinition de la légitimité de la parole évoquée en début d’article. Il va de soi cependant que les arguments populistes de nos politiciens ne font que figure d’artefacts agités dans le marasme de lobbys économiques qui entourent cette question et dont ces derniers sont parties prenantes.

Les enjeux qui traversent l’Internet libre sont donc multiples, complexes et ne sont évoqués ici que très partiellement. Parmi les questions essentielles, on peut également nommer, à l’heure du téléchargement illégal généralisé, les pratiques culturelles sur le Web et les liens à la propriété intellectuelle. Bruxelles Laïque vous donnera rendez-vous en 2014 pour aborder cette thématique qui mérite en soi bien plus qu’un paragraphe réducteur.

l est certain que l’usage et la forme d’Internet seront cruciaux pour notre avenir démocratique et qu’une mobilisation citoyenne est plus que nécessaire afin que cet outil constitue une véritable opportunité de changement de paradigme social.

QUELLES LIBERTÉS DÉFENDRE SUR LE NET ?

Face à tous ces éléments, comment défendre nos libertés sur le Net ? Plutôt que de noyer les lecteurs de cet article dans un flot de concepts tels que neutralité du net, décentralisation des données et anonymat, nous préférons nous référer à un texte fondateur écrit en 1996 par John P. Barlow, militant et cofondateur de l’Electronic Frontier Fondation, la “Déclaration d’Indépendance du Cyberespace”, que vous trouverez dans sa version intégrale à la page suivante.


[1] Dominique Cardon, “Pourquoi Internet n’a-t-il pas changé la politique ?”, http://www.internetactu.net/2010/10/07/domi- nique-cardon-pourquoi-linternet-na-t-il-pas-change-la-politique/

[2] Pascal Nicolas-Le Strat, Devenir Média (L’activisme sur Internet, entre défection et expérimentation). Note de lecture, janvier 2008, www.iscra.fr, Olivier Blondeau et Laurence Allard, Devenir Média (L’activisme sur Internet, entre défection et expérimentation), éditions Amsterdam, 2007, Jean-Luc Manise, De l’activisme numérique au militantisme de terrain, Cesep, 2012

[3] Pascal Nicolas-Le Strat, Idem.

[4] Pour exemple, introduire une requête dans le moteur de recherche Google aux Etats-Unis ne vous fournira pas les mêmes résultats selon que vous résidez dans un Etat majoritairement républicain ou au contraire conservateur. C’est face à ce phénomène que les militants de l’Internet libre revendiquent ce qu’ils appellent “la neutralité du Net”

[5] Antoinette Rouvroy, “Prism, se laisser diriger par les données, c’est le déclin total de la politique”, http://www.apache.be/ fr/2013/08/21/prism-se-laisser-diriger-par-les-donnees-cest-le-declin-total-de-la-politique/

[6] http://www.youtube.com/watch?v=n2hGpv3tbiA

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