POUR UNE MIXITÉ DANS LES VILLES !

par | BLE, DEC 2014, Féminisme

Dans notre société qui se targue de mixité, l’espace public est censé être ouvert à tous. Et à toutes. Mais “ouvert” ne signifie pas “accueillant”. Pas besoin de pancartes “interdit aux femmes” pour leur faire comprendre, de mille façons, que dans tel lieu et/ou à tel moment, elles ne sont pas les bienvenues. Et que si elles s’y aventurent quand même, c’est à leurs risques et périls.

Aujourd’hui encore, lors de procès d’agresseurs sexuels, il arrive que des magistrats reprochent à la victime d’avoir été “imprudente”, par le lieu ou l’heure de sa présence, les personnes fréquentées, sa façon de s’habiller ou de se comporter… De telles remarques, ajoutées aux mise en garde des proches, finissent par faire intégrer aux filles et aux femmes une auto-limitation de leur liberté : certaines renoncent à sortir seules, ou à la nuit tombée, ou dans certains quartiers. Si elles le font, par choix ou par obligation, elles sont attentives à leur façon de s’habiller, de marcher, de répondre ou non aux multiples interpellations dont elles font l’objet. Une vidéo récente[1] montre une femme qui se balade durant dix heures à New-York : elle est interpellée une centaine de fois. Cela va d’une simple tentative de nouer la conversation

  • ce qu’elle ne souhaite visiblement pas
  • jusqu’à des insultes. On se souvient du reportage de Sofie Peeters, “Femme de la rue”, qui a permis à certains de découvrir un phénomène que la plupart des femmes connaissent bien. Mais contrairement à ce que ces reportages pourraient laisser penser, ce n’est pas spécifique à certains quartiers ou certaines populations.

FEMMES OUBLIÉES

Plus que l’insécurité elle-même, c’est le sentiment d’insécurité qui provoque des conduites d’évitement. La catégorie de la population qui risque le plus une agression physique, ce sont les jeunes hommes ; mais cela ne les empêche pas de sortir, de fréquenter des lieux supposés “dangereux”. Au contraire, les femmes – et plus encore les femmes âgées – évitent des endroits, des situations ou des heures où elles ne se sentent pas à l’aise. Elles se privent ainsi de sorties culturelles, de participation citoyenne, ou simplement de convivialité avec leurs ami(e)s.

Mais le sentiment d’insécurité ou la crainte du harcèlement ne sont pas les seuls phénomènes qui rendent l’espace public inamical pour les femmes. L’aménagement urbain reste encore une fonction très masculine, tout comme la mobilité. C’est d’ailleurs un cercle vicieux : les femmes étant moins visibles dans l’espace public, leurs besoins sont moins pris en compte, ce qui rend leur présence d’autant moins habituelle…

Pour prendre deux exemples très concrets, on peut citer l’absence ou la rareté de toilettes publiques. Beaucoup d’hommes ont pris la détestable habitude d’uriner n’importe où, ce qui n’est pas le cas des femmes (même de celles qui se sont équipées d’un “pisse-debout” qu’elles n’utilisent qu’en pleine campagne). Lorsque des autorités publiques soucieuses de propreté décident de s’attaquer au problème, c’est en général en installant des urinoirs. D’une part, parce que c’est moins cher que des toilettes mais, d’autre part, aussi parce que, les nuisances venant des hommes, c’est d’abord à eux que s’adressent les solutions. C’est une logique perverse qui désavantage systématiquement les filles et les femmes. On la retrouve dans l’aménagement de terrains de sports, de parcs, ou dans l’organisation d’activités pour les jeunes : comme ce sont les garçons qui posent problème en “traînant” dans l’espace public, ces activités oublient assez régulièrement de s’adresser aussi aux filles.

MARCHES EXPLORATOIRES

Voilà pour le constat, il reste à faire des propositions.

Depuis quelques années maintenant, un outil venu du Québec a été adopté – et adapté – dans nos villes : les marches exploratoires. Partant de l’idée que les usager/e/s sont les meilleur/e/s expert/e/s de leurs besoins et des obstacles rencontrés, ces espèces de promenades encadrées permettent à des groupes de femmes de découvrir autrement leur environnement, qu’elles y vivent, y travaillent ou le fréquentent pour d’autres raisons (école des enfants, magasins, lieux associatifs…). Encadrées par une animatrice, les participantes déambulent avec des consignes précises : à tel endroit, que peuvent-elles voir, entendre, sentir ? Est- ce agréable ou au contraire stressant ? Songeraient-elles à s’asseoir sur ce banc pour attendre une amie, et sinon, pourquoi ? Aiment-elles passer dans telle rue, ou font-elle un détour pour l’éviter, selon l’heure du jour ou de la nuit ? Est-il facile de passer avec une poussette ? Que pensent-elles de la propreté, de l’éclairage, des espaces verts ? Y a-t-il des endroits où elles pourraient trouver de l’aide en cas de nécessité ? Et surtout : que pourrait-on améliorer pour que cet environnement leur soit mieux accessible, qu’elles s’y sentent à l’aise ? Toutes ces questions amènent les femmes à mettre des mots sur des sensations parfois inconscientes jusque là.

Cet exercice mérite d’être fait avec d’autres publics vulnérables : enfants, personnes avec un handicap, personnes ayant des difficultés de lecture et/ou de compréhension du français et du néerlandais… L’expérience montre en tout cas que ce qui est “bon” pour les femmes, en matière d’urbanisme ou de mobilité, est “bon” pour d’autres publics fragilisés : ainsi, des aménagements qui permettent de se déplacer plus confortablement avec des poussettes rendent aussi la ville plus accessible pour des personnes en fauteuil roulant. Une ville mieux éclairée et plus propre est évidemment plus agréable pour tout le monde…

“GENDER MAINSTREAMING”

En 2012, l’asbl Garance[2] a réalisé pour la Région Bruxelles-Capitale une série de marches de ce type, dans une dizaine de communes pour aboutir à une brochure de recommandations[3], s’appuyant aussi sur des expériences menées dans d’autres pays.

Une première remarque concerne la séparation qui est faite entre quartiers résidentiels et quartiers dédiés à l’activité professionnelle (commerces, bureaux, industries), en oubliant que le domicile est aussi pour les femmes (et principalement pour elles) un lieu de travail : ménage, soins, éducation… Une organisation de la ville plus “mixte” en termes d’activités peut aussi rendre l’espace public plus “mixte” en termes de genre.

Quelques thèmes méritent d’être mis en avant. Nous avons déjà souligné l’importance de l’éclairage et de la propreté. On peut y ajouter le besoin de pouvoir s’orienter facilement, par des panneaux qui indiquent des lieux comme les hôpitaux, les commissariats, les maisons communales, les gares et stations de métro. Les noms de rue pourraient être indiqués de manière plus fréquente et plus lisible, les plans de quartiers plus souvent affichés. Pour se sentir en sécurité, il est important de savoir où l’on se trouve et quel est le chemin vers l’endroit où l’on veut aller. Voir et être vue constitue aussi un élément rassurant ; il s’agit d’éviter les constructions et mobiliers urbains qui font “barrière”. Certaines stations de métro constituent un contre-exemple flagrant, avec de longs couloirs qui tournent et dont on n’aperçoit pas le bout… Cela peut jouer aussi dans le choix des plantations, en privilégiant des arbres dont le feuillage n’est pas trop imposant et qui laisse passer la lumière. Les longs murs aveugles, sans portes ni fenêtres, ou les palissades entourant des chantiers, sont des endroits particulièrement désagréables. Il est pourtant possible d’y remédier, par exemple en impliquant les habitant/e/s, notamment les jeunes (sans oublier les filles !) dans un projet de dessin mural, en général plus apprécié et mieux respecté que des embellissements anonymes, même réalisés par des artistes professionnels.

En matière de mobilité, les transports sont organisés dans une logique domicile-travail qui ne tient pas compte des trajets plus complexes des femmes, plutôt du type domicile-crèche-travail- magasin-crèche-domicile. Là comme dans les domaines d’urbanisme, les postes de décisions sont encore trop peu féminisés et les besoins des femmes sont souvent ignorés ou négligés.

D’autres recommandations concernent l’aménagement des parcs, la situation des bancs, la présence excessive de panneaux publicitaires – et notamment d’affiches sexistes – ou la désertification des quartiers commerçants après l’heure de fermeture des magasins.

Il faut voir maintenant si ces recommandations seront prises en compte et si ce travail, qui mérite d’être approfondi et détaillé, selon les communes et les problématiques abordées, recevra les moyens nécessaires pour être poursuivi. Il faut rappeler que la Belgique a adopté le 12 janvier 2007 une loi, dite “loi gender-mainstreaming”, visant l’intégration structurelle de la dimension de genre dans l’ensemble des politiques définies et menées au niveau fédéral belge. En mars 2012, la Région bruxelloise a également adopté une ordonnance portant sur l’intégration de la dimension de genre dans les politiques régionales. Reste à les mettre en pratique, y compris dans les politiques de la ville et de la mobilité. Pour que la ville soit vraiment à tout le monde.


[1] Disponible sur YouTube, avec les mots clé “New York” et “harcèlement”

[2] www.garance.be

[3] La brochure est en libre consultation sur le site de Garance, dans la rubrique “Publications” et peut être obtenue en version papier auprès de l’association.

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