PRISE DE VUE SUR LE RÉEL

par | BLE, Culture, MARS 2015

Bien avant que la téléréalité ne vienne ébranler notre foi dans la pérennité de la race humaine, les films documentaires jetaient déjà des regards introspectifs au cœur de sujets sociaux et politiques fascinants. Sans pouvoir s’engager dans une vision exhaustive de toutes les formes empruntées par le cinéma documentaire, depuis l’époque de son apparition muette jusqu’à nos jours, il est important de rappeler que le cinéma est né sous la forme du documentaire. Les premières captations du réel par les frères Lumière se présentent comme de courts plans-séquences montrant des scènes de la vie quotidienne (l’arrivée d’un train en gare, la sortie d’une usine…)

Outil d’enregistrement qui permet de saisir le “réel” sur le vif, la caméra a d’abord été conçue comme un instrument à visée “scientifique”, s’inscrivant dans la droite ligne d’un idéal positiviste de saisie objective du monde. Cela fera dire à certains que “l’image” était appelée à aborder très rapidement des thèmes politiques, puisque la politique prend racine dans l’observation du réel.[1]

Cette approche donnera progressivement naissance à plusieurs courants cinématographiques ancrés dans la réalité sociale pour arriver par la suite au “cinéma militant”. Sa définition est formalisée dans un manifeste lors des États généraux du cinéma de Mai 68 : “Pour réaliser une rupture idéologique avec le cinéma bourgeois, nous nous prononçons pour l’utilisation du film comme arme politique.” Le manifeste fait trois propositions concrètes : que les films soient utilisés comme base d’échanges d’expériences politiques, donc suivis de débats ; qu’ils soient réalisés et diffusés en liaison avec des actions politiques ; qu’ils soient accompagnés d’une information complémentaire.[2]

La technique majoritairement utilisée est celle du cinéma direct, apparue en France une vingtaine d’années auparavant, consécutive aux innovations technologiques permettant une utilisation plus souple et mobile de la caméra.[3] Le film documentaire, habitué jusqu’alors à un son synchrone strictement réservé à l’univers du studio se voit soudain libre de gagner la rue. De cette rencontre du cinéma et du 16mm/son synchrone résulte une nouvelle démarche filmique ; un changement de paradigme s’est ainsi produit à l’échelle internationale dans l’histoire du documentaire.[4] Bref, le cinéma militant, c’est du cinéma direct politisé.[5]

Au cours des années 1970, le genre du cinéma militant a été marqué par des évolutions formelles et thématiques, qui renvoient aux évolutions militantes de la décennie : d’abord focalisé sur les ouvriers, il s’ouvre progressivement aux paysans, à la police, à la psychiatrie, puis aux nouvelles revendications féministes, écologistes, éducatives et, enfin, à des thématiques moins revendicatives et plus documentaires. Au niveau international, l’intérêt exclusif pour les luttes révolutionnaires laisse place à des thèmes plus éclectiques. En outre, issu du cinéma direct, le cinéma militant trouve donc une filiation dans le documentaire.

Une des motivations politiques pour faire un film, c’est de rendre le réel compréhensible. De démasquer les impostures. De rendre visible à l’écran les inégalités sociales, les actes d’intolérance, les abus de pouvoir, la malhonnêteté… Il se trouve que cette traque de sens dans le monde réel est très proche de la démarche documentariste générale. Et c’est sûrement une des raisons pour laquelle le cinéma militant, en crise dans les années ‘80, s’est tourné vers le documentaire plutôt que vers la fiction. Certains considèrent que la démarche même de faire un documentaire est intrinsèquement politique.[6]

Tout cela nous amène naturellement à cette question opportuniste qui nous brûle les lèvres, à titre individuel mais également en tant qu’organisateur du Festival des Libertés : le documentaire peut-il changer le monde ?

Le cinéma est en effet un medium extrêmement puissant, capable d’émouvoir et d’inspirer les spectateurs : ceux et celles qui finalement peuvent faire la différence. Les films documentaires, et plus particulièrement ceux estampillés “droits humains”, privilégient la réflexion et l’analyse dans un moment où celles-ci sont mises à mal par l’afflux d’images et le dictat de l’immédiateté. Ils nous informent différemment et mettent en avant, pour l’audience la plus large possible, des visions permettant de dénoncer et stimuler notre capacité d’agir face aux injustices, aux inégalités, aux atteintes à nos libertés.

Si l’impact du cinéma est difficile à quantifier, cela ne constitue pas pour autant une indication quant à son impossibilité à changer le monde, mais plutôt sur les chemins sinueux qu’il emprunte pour y contribuer : la prétention n’est pas exactement la transformation du monde, mais le changement des esprits et des consciences qui composent ce monde.

Le documentaire seul ne peut probablement pas parvenir à un tel bouleversement. Mais les documentaires peuvent éduquer, informer, alerter, témoigner et provoquer, mettre sous les projecteurs les réalités qui nécessitent des ajustements et cultiver notre libre examen. En ce sens, le documentaire contient en lui des potentiels d’empowerment des audiences, en témoignant des réalités masquées et des possibilités de résistance.

Une approche du documentaire qui doit échapper selon Gérard Mordillat à ce à quoi on (les décideurs, les investisseurs, les diffuseurs) veut le contraindre : être la part charitable du cinéma, ne produire que des œuvres compassionnelles. “Filmer la pauvreté, la misère, l’exclusion, le handicap, la maladie, la détresse… cela peut être nécessaire et utile aussi mais, de mon point de vue, c’est se tromper d’axe, placer le spectateur dans une place impossible où il ne peut que mesurer son impuissance, compatir, être comme dans La nature des choses de Lucrèce, celui qui prend plaisir à regarder un naufrage en restant sur la falaise. Plus utile et plus nécessaire me paraît de filmer le pouvoir, filmer ceux qui sont les responsables de cette misère, de cette pauvreté, de cette détresse, leur faire face, offrir au spectateur une occasion unique d’exercer son esprit critique.[7]


[1] François Guillement, Le documentaire engagé en France, mémoire de fin d’études, 1998, mis en ligne sur http://grandangle.iguane.org.

[2] “Du cinéma direct au documentaire : les évolutions du cinéma militant”, conférence filmée mise en ligne sur www.canal-u.tv.

[3] L’invention du magnétophone portable Nagra, et de la Coutant, une caméra à la fois légère – donc portable, et silencieuse – permettant la prise de son synchrone.

[4] Matthias Steinle, “La découverte “non-révolutionnaire” du 16 mm/son synchrone par la télévision allemande”, mis en ligne le 6 septembre 2006, surhttp://1895.revues.org.

[5] Romain Lecler, “Le cinéma militant français des années 1970”, mis en ligne le 14 juin 2007, sur http://www.critikat.com.

[6] François Guillement, loc.cit.

[7] Gérard Mordillat : “Le cinéma devrait mettre en péril notre regard sur le réel”, entretien pour le site de la revue Ballast (http://www.revue-ballast.fr)

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