REDÉCOUVRIR LES “COMMUNS”. REPENSER LA POLITIQUE SANS LES MARCHÉS NI L’ETAT

par | BLE, Economie, JUIN 2012, Politique, Social

A qui appartient l’air ? L’océan ? La biodiversité ? Une langue ? Une fête traditionnelle ? Le Jazz ? Une religion ? L’énergie solaire ? Linux ? Le silence ? Par qui sont gérées ces choses “de tout le monde” ? Les travaux de la politologue Elinor Ostrom, Prix Nobel d’économie 2009, montrent que ni le marché ni l’Etat ne sont capables de s’en occuper correctement. Alors comment faire ?

On les appelle les “biens communs”, ou les “communs”, ces choses qui appartiennent à tout le monde, ou à personne, on ne sait pas très bien. Ces choses qui rendent la vie meilleure, ou tout simplement possible, et qui sont l’objet d’accaparements (privatisations et nationalisations) et de dégradations de plus en plus graves. Les communs souffrent en réalité d’un manque de visibilité : on ne les voit que lorsqu’ils nous font défaut. Ils souffrent de nos imaginaires politiques malades.

UNE VISION PESSIMISTE DE LA NATURE HUMAINE

Traditionnellement, les analystes, économistes et politologues ont pris l’hypothèse que les individus se comportent de manière à maximiser leurs bénéfices à court terme.[1] Ils appellent ce personnage égoïste et rationnel, un Homo œconomi- cus.[2] Prenez un groupe d’Homo œcono-micus et donnez leur quelques vaches à chacun-e. Placez tout ce beau monde dans une grande prairie et observez. Chacun va faire en sorte que ses propres vaches puissent brouter un maximum d’herbe pour faire un maximum de rendement. Le problème, c’est que la prairie ne supportera pas une telle pression et finira par se dégrader irréversiblement. Et tout le monde en souffrira. C’est un échec collectif causé par l’égoïsme des individus. Depuis 1968, on appelle cela “la tragédie des biens communs”, une expression célébrissime chez les économistes et inventée par le biologiste Garrett Hardin.[3] Les économistes classiques ont une si pauvre et pessimiste vision de la nature humaine qu’ils ne conçoivent pas dans leurs équations et leurs théories que les éleveurs puissent se parler et s’organiser pour conserver leur prairie. Or, dans la réalité, les gens discutent, s’organisent, et même créent des règles collectives, se récompensent et se punissent mutuellement. Une politologue hors norme, Elinor Ostrom, a passé sa vie à essayer de démontrer cela. Aujourd’hui, à l’âge des cheveux blancs, on lui a enfin donné raison en lui attribuant le prix Nobel d’Économie 2009.

A l’origine du problème de la tragédie des biens communs, il y aurait donc le manque de communication et la piètre capacité d’organisation des gens. On entend dire (je vous laisse deviner de la part de qui) que les “usagers sont incapables de s’auto-organiser”, que “de toute façon ils ne sauraient pas”, que “les autorités doivent trouver et imposer une solution”, ou que “la solution viendra d’une autorité extérieure”. Toutes ces croyances sont évidemment fausses. Il suffit d’ouvrir les yeux : d’un côté, beaucoup d’“autorités” accélèrent la destruction des ressources naturelles et de l’autre, nombreux sont les cas où les usagers gèrent parfaitement leurs ressources de manière durable depuis des centaines d’années.

Mais à l’époque, Hardin a suggéré qu’il y avait deux solutions : “soit le socialisme, soit la privatisation et la libre entreprise”.[4] Sa vision (et son immense influence dans les milieux scientifiques) a justifié de nombreuses politiques de nationalisation et a surtout contribué à répandre une vision pessimiste et paralysante de la nature humaine.

Car oui, traditionnellement, nous, les Occidentaux à la pensée dite “moderne”, considérons que pour être bien gérée, une chose doit d’abord être une propriété privée (gérée par le marché) ou une propriété publique (gérée par l’Etat).

Dans notre imaginaire, ces deux forces s’opposent : l’Etat nous défend des excès du marché, et inversement. Mais cette pensée binaire est malheureusement un trompe-l’œil. Non seulement, le marché et l’Etat sont des institutions “enchaînées dans une relation de symbiose”, mais cette vision dichotomique “cache une structure commune de la propriété (le marché) et de la souveraineté (l’Etat) fondée sur la concentration du pouvoir. Des structures privées (les firmes) concentrent les processus de décisions et le pouvoir d’exclusion dans les mains d’un sujet (le propriétaire) ou bien d’une élite (le DG). De même, les structures publiques (la bureaucratie) concentrent le pouvoir au sommet de la hiérarchie de la souveraineté”.[5]

Le marché et l’Etat accaparent tous deux l’environnement pour le transformer en ressources, et les ressources en biens et services (et les humains en “force de travail” et en “consommateurs” !). C’est ainsi qu’on rend l’environnement “visible” et qu’il entre dans les rouages de notre économie. Mais pour Ivan Illich, “une telle transformation de l’environnement d’un commun à une ressource productive constitue la plus fondamentale forme de dégradation environnementale.[6]

Il importe donc avant tout de penser les communs en dehors de l’accaparement privé et surtout ne pas considérer l’Etat comme un outil de gestion approprié. Mais attention ! Qu’on ne me comprenne pas mal. Il ne s’agit nullement de faire table rase, de détruire le marché et l’Etat et de trouver dans les communs une solution à tous nos problèmes. La réalité est bien plus complexe. Le public et le privé sont à la fois des alliés et des ennemis du commun. Ennemis, par exemple, lorsqu’ils favorisent les brevets et verrouillent la connaissance. Alliés lorsque, par exemple, un jardinier (privé) diffuse des semences paysannes dans son quartier (la biodiversité étant le commun), ou lorsque l’Etat vote une loi protégeant des communautés en Inde qui sauvegardent les médecines villageoises traditionnelles. Bien définir les limites et les rôles des trois catégories peut donc permettre d’envisager des ponts et des coopérations et de construire des modèles mixtes et stables.

LES LEÇONS D’OSTROM

La question des communs est aussi fondamentale que déroutante pour notre imaginaire. Nous avons du mal à les voir, à les nommer, et a fortiori à les gérer. Que sont-ils s’ils ne sont pas des “ressources” ? Sont-ils condamnés à rester hors du champ de l’économie ? Et si personne ne les gère, vont-ils dépérir ?

C’est justement là que le bât blesse. Car les recherches empiriques d’Ostrom montrent que lorsque des communs sont gérés exclusivement par le marché ou par l’Etat, ils sont systématiquement dégradés. Partant à la recherche des expériences réussies de gestion de biens communs, Ostrom et son équipe ont pu montrer que les seuls cas de réussite sont ceux où les gens se sentent concernés par ce “commun” et mettent en place des règles ad hoc locales (il n’y a pas de modèle miracle). L’important est d’inclure dans le processus toutes les parties prenantes, de se réunir autour d’une table et de créer ses propres règles. Autrement dit, non seulement l’autogestion fonctionne, mais c’est la seule voie pour gérer des communs !

Mais attention, l’autogestion est fragile et difficile à atteindre, elle nécessite de se plonger dans la complexité, c’est-à-dire accepter la conflictualité des personnes impliquées dans un processus de négociation, s’intéresser aux détails, mais aussi repartir de zéro avec de nouvelles hypothèses. En postulant que les humains sont faillibles, qu’ils ont une rationalité limitée et qu’ils sont très sensibles aux normes sociales, on arrive à de bien meilleures théories économiques. Ainsi, il a été montré que les probabilités d’effondrement d’un bien commun naturel sont élevées lorsque celui-ci est très grand ou a beaucoup de valeur économique, lorsque les acteurs ne communiquent pas et lorsqu’ils ne parviennent pas à créer des règles et des normes pour gérer le bien commun. Au contraire, les pires scénarios sont évités lorsque les conditions permettent aux appropriateurs et aux chefs locaux de mettre en place des règles efficaces de gestion collective.

Voici, très brièvement exposés, les huit principes de conception retenus par l’analyse des cas de succès.[7]

  1. Il faut clairement identifier les limites du système, ainsi que les parts que chacun peut prélever ;
  2. Les règles d’utilisation et de fourniture des ressources doivent être adaptées aux conditions locales (en termes de temps, d’espace, de technologie, etc.) ;
  3. Les personnes concernées par les règles peuvent participer au processus de décision ;
  4. La surveillance se fait par les utilisateurs eux-mêmes ou par des gens qui rendent compte directement aux utilisateurs ;
  5. Une échelle de sanction graduelle est établie pour les utilisateurs qui transgressent les règles ;
  6. Les mécanismes de résolution de conflit doivent être bon marché et faciles d’accès ;
  7. Les droits des utilisateurs d’élaborer leurs règles et institutions ne doivent pas être remis en cause par des autorités gouvernementales extérieures ;
  8. Pour des ressources plus grandes, il faut organiser la gouvernance en multiples niveaux imbriqués.

De manière générale, Ostrom prévient qu’il faut veiller à renforcer les structures d’auto-organisation naissantes, toujours prendre les décisions proches du lieu de l’action (c’est-à-dire de la ressource), encourager les systèmes de gouvernance polycentriques et ne jamais proposer une solution unique. Pour les grandes ressources internationales, leur gestion est encore très problématique et souvent désastreuse. Pensez au thon rouge ou même au climat, leur gouvernance dépend à la fois des institutions internationales, nationales, régionales et même locales… Cependant, pour Ostrom, il faut conserver cette richesse. “La diversité des institutions internationales est aussi importante que la diversité biologique pour notre survie à long terme”.[8] Autrement dit, si vous voyez quelqu’un arriver en costume gris avec une seule solution clé-en-main, changez de trottoir !

Ostrom a surtout étudié les biens communs naturels (nappes phréatiques, océans, forêts, systèmes d’irrigation, etc.). Or, “nous assistons ces dernières années à un rapprochement théorique entre les communautés de biens communs liées à des ressources naturelles et celles dédiées à des connaissances numérisables.[9] L’informaticien côtoie le forestier et la linguiste. On se parle, on échange, on découvre. Les cas de réussite ne peuvent plus être ignorés. “Eparses dans un premier temps, ces initiatives émanant de communautés spécifiques ont commencé depuis une demi-décennie à se décloisonner, à s’articuler.[10]

La découverte des communs ouvre une brèche dans notre imaginaire et permet d’envisager de nouveaux modes de gestion et de propriété, des nouvelles manières de construire du commun, et invite à créer des nouvelles formes politiques. Nous sommes à l’aube d’une nouvelle ère.


[1] Ce texte est très largement inspiré de mon article “La gouvernance des biens communs” publié en 2010 par l’asbl Barricade et disponible sur www.barricade.be

[2] Les prédictions des modèles de l’Homo œconomicus sont toutefois très souvent validées dans des situations spécifiques de marchés ouverts et compétitifs de sociétés industrielles.

[3] Garrett Hardin, “The tragedy of the commons”, Science, n°162, p. 1243, 1968.

[4] Garrett Hardin, “Essays On Science And Society : Extensions of The Tragedy of the Commons”, Science, n°280, p. 682, 1998.

[5] Ugo Mattei, 2011. “L’Etat, le marché et quelques questions préliminaires à propos du commun.” Disponible sur http://works.bepress.com/ugomattei/

[6] Ivan Illich, 1983, “Silence is a commons”, CoEvolution Quarterly. Disponible facilement sur internet.

[7] Voir Elinor Ostrom, Gouvernance des biens communs. De Boeck-Etopia, 2010, p 114.

[8] Elinor Ostrom et al. “Revisiting the Commons: Local Lessons, Global Challenges”, Science, n°284, p. 278, 1999.

[9] Valérie Peugeot, “Les biens communs, une utopie pragmatique”. In : Libres savoirs. Les biens communs de la connaissance. C&F éditions, 2011.

[10] Valérie Peugeot, op. cit.


© photo Jérôme Baudet

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