REFUZNIKS !

par | BLE, Politique, SEPT 2014, Social

“The military keeps our names and personal information, as well as the legal option to order us to service. But we will not participate — in any way.”[1]

Défendre Israël : la terre, la nation et l’Etat juifs. Telles sont les bases de l’armée israélienne, nommée “Armée de défense d’Israël” (Tsva Hagana LeIsrael) et mieux connue sous le petit nom affectueux de Tsahal. Ces bases sont profondément enracinées dans toute la société israélienne. Pour ce faire, l’armée y mène notamment des missions “sociales et éducatives” et elle est très investie, via un fort contingent d’instructeurs militaires, auprès de la jeunesse, agissant dans de nombreuses structures civiles de socialisation. Elle exerce de la sorte une emprise considérable sur les consciences et sur l’idéologie de la population. C’est ainsi que cette armée jouit d’une assise sociale et d’une sympathie très importante dans la population israélienne, juive en particulier. Par ailleurs, le service militaire est obligatoire et dure un minimum de 36 mois pour les hommes et de 22 mois pour les femmes. Par l’action conjointe des “missions éducatives” et du service militaire, l’Etat se dote d’une force militaire potentielle composée d’une écrasante majorité de conscrits et de réservistes mobilisables à tout moment. Ceci associé à cela, la bien-aimée Tsahal est considérée comme “l’armée du peuple”.

Les moyens de déroger à la conscription ou à l’appel de la réserve sont minces. Effectivement, comment échapper à l’armée du peuple ? L’objection de conscience qui est consacrée par le droit militaire israélien, comme dans à peu près tous les droits militaires nationaux des pays dits démocratiques, ne peut s’exercer qu’à des conditions strictes et, en particulier, jamais pour des raisons politiques ou pour des raisons d’objections dites “sélectives”. Selon les textes fournis par le gouvernement israélien, l’objection devrait être “véritablement motivée par la conscience, et non par des facteurs politiques, sociaux ou autres”. Et conscrits comme réservistes ne peuvent prétendre refuser d’exécuter un ordre s’ils sont incorporés. En clair, soit on objecte complétement soit pas du tout. Il n’est donc pas question d’accepter de servir mais de refuser de servir en Cisjordanie ou à Gaza (objection “sélective”). C’est ainsi que le comité spécial militaire des Israel Defense Forces (IDF), censé statuer sur les demandes d’objection de conscience, refusera systématiquement toute demande motivée par une objection à la politique israélienne en ce qui concerne les Palestiniens, les territoires placés sous l’autorité palestinienne et les colonies israéliennes en Palestine.

Cette histoire “d’objection sélective” est en grande partie issue d’une réaction de l’armée au fait qu’avec les refuzniks le refus déborde celui systématique et presque immémorial des religieux orthodoxes de participer de quelque manière que ce soit à une entreprise militaire. Ce qu’il faut lire dans l’extrait : “véritablement motivée par la conscience”. Invalider une objection qui serait “sélective” revient à interdire de se positionner autrement que de manière dogmatique. Pourtant, si le refus des religieux a toujours été maximaliste et suffisamment fondé sur le principe du rejet de la violence, il n’en est pour autant pas toujours apolitique. Certains groupes religieux orthodoxes vont même jusqu’à récuser purement et simplement l’existence d’un Etat juif, s’opposant à l’idéologie sioniste qui fonde l’Etat d’Israël et, se solidarisant parfois radicalement avec le peuple palestinien victime de la politique illégale d’occupation et de harcèlement menée par l’Etat d’Israël et son armée.

Un objecteur disait : “Je ne voulais pas désobéir. Je ne souhaitais pas me trouver dans une telle situation. Je crois que j’aurais bien aimé ne pas en arriver là… Mais il y a des moments où l’on n’a pas d’autre choix que le refus. Ce “pas d’autre choix” constitue la dimension personnelle du refus. Ma ligne rouge n’est pas la vôtre, et inversement. Mais franchir cette ligne, c’est abdiquer votre personnalité, votre singularité, vos valeurs, et, surtout, les commandements de votre conscience. Jamais je n’aurais refusé de servir dans les territoires ; mais on m’a ordonné d’escorter et de garder pendant trois semaines des colons. Je devais conduire des fouilles corporelles sur des passants palestiniens, et éventuellement arrêter des personnes. Si j’avais fait ça, je n’aurais plus été moi-même.[2] Et bien, pas question.

Pourtant, ils sont de plus en plus nombreux à refuser de servir.[3] Conscrits comme réservistes, ils voudraient objecter à tour de bras mais, empêchés de le faire, leur conscience morale, sociale et politique leur commande dès lors de désobéir. Or si l’objection de conscience est autorisée, la désobéissance civile est lourdement réprimée. Et ces peines sont très généralement prononcées et exécutées.

C’est avec le refus de servir de Gadi Algazi en 1979 (fondateur du mouvement Ta’ayush – Vivre ensemble – aujourd’hui professeur à l’université de Tel Aviv) et le mouvement populaire contre son incarcération, que naît le mouvement des Refuzniks. Ils refusent de servir ou refusent de répondre à des ordres en désaccord avec leur conscience ou le droit international et israélien, refusent de détruire les maisons civiles, d’intervenir pour protéger les colonies et leurs habitants, de se rendre sur les terres de la Palestine occupée, de violenter, d’humilier ou de tuer des civils palestiniens… Alors, considérés tels des déserteurs, ils se voient infliger de lourdes peines de prison. Ce mouvement prend cependant de l’ampleur lors de la guerre du Liban en 2006 et devient très important à l’occasion des deux dernières agressions massives de l’armée israélienne contre la population de Gaza en 2009 et 2014. Ce qui change, avec le mouvement des refuzniks, c’est que le refus devient hautement politique et est maintenant pleinement assumé comme tel par des personnesqui posent délibérément un acte de désobéissance civile ou militaire à titre moral et politique, en en assumant toutes les conséquences. Ce qui change en 2014, c’est que les lettres de refus vont jusqu’à mettre à l’index l’acceptation du refus pour raisons strictement religieuses (objection de conscience légitimée par l’Etat). Voilà l’Etat sommé par sa jeunesse et par l’action des refuzniks, de reconnaître qu’une objection de conscience laïque et politique est aussi digne et légitime que l’objection de conscience morale ou religieuse.

Un point d’orgue est à souligner avec la lettre de Yael Even Or et de 49 autres femmes qui, en juillet 2014, refusent d’être rappelées et incorporées : We are Israeli reservists. We refuse to serve. Elles remettent en question les fondements de l’armée, sa structure, ses principes, ses actes en même temps qu’elles fustigent radicalement la politique de l’Etat et de l’armée d’Israël à propos du peuple palestinien. Elles rejoignent ainsi, à leur tour, les combattants de la paix.

Saluons, encourageons et soutenons ces justes israéliens. Face à l’horreur de la guerre et de la persécution, ce sont eux qui nous réconcilient avec l’humanité.

SOLDAT
Nous voulons tous défendre notre pays. Nous en avons tous assez du terrorisme. Nous voulons tous la paix.
Mais nos actions permettent-elles de mettre un terme au cycle des violences ?
Depuis 1967, Israël exerce son autorité sur 3,5 millions de Palestiniens, gouvernant leurs vies par le biais d’une occupation imposée par la force, violant continuellement leurs droits fondamentaux.
Le régime d’occupation n’a fait qu’exacerber les problèmes de sécurité d’Israël ; à l’heure actuelle, il met en danger la vie de chacun de ses citoyens, la tienne incluse !
Soldat, tout dépend de toi !
Tes actions pendant ton service militaire bénéficient-elles vraiment à la sécurité nationale ou ces actions ne font-elles qu’encourager l’inimitié et les actes de violence entre nous et nos voisins palestiniens ?
Tu peux faire cesser la violence
Soldat : l’occupation produit le terrorisme
Quand tu participes à des assassinats extrajudiciaires (à des “liquidations” selon les termes de l’armée) ;
Quand tu participes à la démolition de maisons de civils ; Quand tu ouvres le feu sur une population civile non armée ou sur des maisons ;
Quand tu déracines des plantations ;
Quand tu bloques les approvisionnements en nourriture ou en médicaments ;
Tu participes à des actions définies par les conventions internationales (comme la quatrième convention de Genève) et par la loi israélienne comme des crimes de guerre.
 
(Tract rédigé par des refuzniks, soutenu et diffusé par le mouvement israélien Yesh Gvul.)


[1] Yael Even Or et al., We are Israeli reservists. We refuse to serve. Lettre de refus de 50 femmes réservistes http://www. washingtonpost.com/posteverything/wp/2014/07/23/we- are-israeli-reservists-we-refuse-to-serve/ Traduction de la citation : “les militaires gardent nos noms et nos données personnelles, ainsi que les moyens légaux de nous obliger à servir. Mais nous ne participerons pas – en aucune façon.”

[2] http://www.yeshgvul.org.il/fr/about-3/

[3] Pour faire davantage connaissance avec les refuzniks : un reportage du journal Le Monde (2009) : http://www.lemonde. fr/proche-orient/visuel/2009/02/09/refuzniks-ils-ne-veulent- pas-servir-dans-l-armee-israelienne_1153063_3218.html et quelques portraits par Martin Barzilai : http://bit.ly/barzilai

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