SAVOIRS ET INSTITUTIONS EN INVENTION

par | BLE, MARS 2011, Social

Au moment où c’est un exercice académique très à la mode de devenir un expert en “besoins humains”, en besoins de santé mentale notamment, il peut être salutaire de parer à cette inflation d’enquêtes de besoins, sur lesquelles s’appuie ce désir forcené d’être un libérateur professionnel des autres, un innovateur à tous crins, un promoteur d’alternatives dont les critères, in fine, paraphrasent les anciennes mises sous tutelle.

Il faut essayer non pas de penser différemment le monde mais le changer et le changer différemment de manière que chacun puisse se sentir librement vulnérable, disponible pour le prochain événement qui surgira dans la vie, qui lui devient présent grâce à sa propre expérience, à sa confiance en son propre entendement sans que ce qu’il ressente soit confirmé comme juste par des dizaines de spécialisations paternalistes improvisées de la veille.

De toute façon, pour rendre compte de ces besoins de santé mentale, il faut d’abord se poser la question d’une anti-définition, d’une anti-classification qui soit non pas une manière de figer une entité mouvante mais une façon d’ouvrir le répertoire de ce qui est à définir à une réalité qui ne l’emprisonne ni ne la fige jamais.

D’abord, il n’y a pas de distinction possible entre les besoins nécessaires de nourriture, d’un abri, de chaleur, de plaisir et le besoin tout aussi vital d’agir pour être différent, le besoin de commencer quelque chose de nouveau, le besoin de changer quelque chose dans le monde social.

Ensuite, le fait de se perdre dans la folie, dans l’auto-répression psychique de ces besoins, de ces exigences et désirs d’une autre histoire, plus libre et plus heureuse, où s’exprimeraient toutes les possibilités de l’être humain, fait partie de notre monde psychique commun.

La folie n’est pas quelque chose de catégoriquement différent des expériences que nous avons presque tous faites dans notre vie et que – sauf quelques exceptions – aucun de nous ne veut refaire : l’expérience du désespoir et en même temps de l’autopunition et de l’angoisse paralysante, la perte de l’usage et des plaisirs du corps, l’expérience de la confusion et de la panique, les cauchemars d’une nuit de fièvre, l’exaltation mensongère de l’ébriété, le piège des milieux indéchiffrables et hostiles, des pédagogies destructrices, des messages contradictoires, ou des erreurs qui se répètent ; le “voyage” (mais celui-là quand il est lamentable) avec une dose de LSD ; et indissolublement, la paralysie, la solitude, le sentiment de mort et l’incommunicabilité (la vraie) de quiconque se trouve pris dans ces éléments quand ils durent trop longtemps et sont trop durs, et quand on ne reçoit pas des autres de la compréhension, du réconfort et de l’aide mais de l’oppression et du mépris, une tolérance désinvolte ou du paternalisme. En somme, c’est là qu’est précisément l’inhumanité de la fourmilière capitaliste : il n’y a aucun sens à tracer une ligne nette de démarcation entre la normalité et la folie, entre la folie “clinique” et beaucoup d’autres souffrances, entre des sagesses qui sont monstrueuses, entre les fugues, et les erreurs, et la répression sociale qui depuis le début les conditionne et les organise. […] Il n’est pas nécessaire d’être psychiatre pour s’apercevoir que, tant chez les personnes étiquetées “perturbées mentalement” que chez beaucoup d’autres qui ont la chance de ne pas passer par les mains des psychiatres, l’écroulement psychologique tend à enfermer le sujet dans des cercles vicieux.”[1]

Un autre rapport à soi et aux autres

Les itinéraires qui conduisent quelqu’un à traverser une crise et s’en relever impliquent de changer ses vieilles valeurs, ses façons de vivre, impliquent du courage, de la confiance, de la souffrance ainsi que des risques.

Le fait de ne plus être séparé de sa propre histoire et de l’histoire des autres est indubitablement un itinéraire politique qui mène au changement des conditions historiques et des modes de vie et qui n’est pas un problème individuel mais collectif.

S’agissant d’une personne perturbée psychiquement, être mis à l’abri ne veut pas dire être caché, rendu silencieux par rapport à la vie sociale. Il faut des hôpitaux psychiatriques qui soient mis en évidence, qui parlent à la cité, des citoyens qui se parlent et se questionnent sur rien moins que cette question : qu’est-ce que l’espace commun des hommes, quel est leur monde ? Cette éthique de la psychiatrie citoyenne prend à charge de penser le vouloir être quelqu’un pour quelqu’un.

Le sentiment de solidarité ou plutôt d’amitié, peut-être le seul mode de relation humaine où l’autre n’est pas mis en position d’objet, l’engouement spontané de l’Homme pour l’Homme, s’ordonne dans un édifice en définitive politique et nous rend responsables de rapports nouveaux, toujours menacés, toujours espérés. Il appartient à l’espace public de la communauté, il ne peut sombrer dans le secret ; il n’appartient en aucune façon à une expérience privée, c’est sur ses aspects ostensibles et déclarés qu’il faut insister.

Bien sûr, on rencontre des crises autour de soi presque tous les jours. Mais la plupart des “victimes” de ces crises le deviennent, entre autre, du fait d’amis qui se sentent compulsivement obligés de les aider, alors même qu’il s’agit, en vrai, d’“amis” qui ne s’aident qu’eux-mêmes à participer sans danger et victorieusement (pour eux-mêmes) à un processus de psychiatrisation forcée de la personne qu’ils aident, voire… à sa tentative de suicide…

Par ailleurs, on trouve aussi, en amont d’une hospitalisation psychiatrique, toutes sortes d’initiatives qui cherchent à former des réseaux pour empêcher, en urgence, une personne d’échouer en psychiatrie… La plupart de ceux qui font l’objet de ces interventions préféreraient sans doute la “sécurité” d’un hôpital psychiatrique légèrement libéralisé ou une semaine ou deux en compagnie d’autres victimes et d’infirmier(e)s ayant les pieds sur terre, dans un service ordinaire, n’étaient la stigmatisation, les processus institutionnalisants, le jeu des diagnostics et l’“euthanasie” chimique…

Et parlant du besoin de santé du corps, Michel Foucault posait le problème suivant : comment les médecins peuvent-ils favoriser la santé des individus sans les soumettre au pouvoir médical ? Au fond comment expliquer un processus de maladie sans mensonge ni domination quelconque, dire la vérité et éviter de mystifier terminologiquement les “patients” à l’aide des techniques du pouvoir médical ? Comment mettre fin à l’impérialisme technico-médical, clarifier les données de la maladie et surtout partager les décisions à prendre ? Comment mettre fin au paternalisme, malgré le conditionnement parfois pesant du patient qui le pousse à admettre une telle attitude ?

Il faudrait des “lieux-écluses”, sans immédiate injonction de projet (thérapeutique), où l’inconnu-familier (le professionnel, le pair-aidant ?) permette à quiconque en a besoin de passer “tranquillement” d’un niveau à un autre, de continuer son chemin sous la protection de l’étranger, ce prochain non interférent, attentif, en présence et avec l’assentiment duquel il puisse se taire, faire place au besoin très réprimé de ne pas parler. Des relations très différentes du rapport anamnestique qu’on retrouve plus ou moins marqué dans la plupart des communications entre professionnels et personnes perturbées psychiquement.

Désinstitutionalisation des savoirs et des pratiques

Il s’agit des savoirs entre les hommes et non sur l’homme, comme principes d’intelligibilité et de réalisation de tout lien social, de ce qui pousse les individus à se rendre compte que d’autres individus existent, de ce qui évite de faner leur rêve à trop grands coups de lumières diagnostiques pour en préserver l’étincelle qui le rend à lui-même, de ce qui fait renaître leurs émotions, de ce qui les (re)lie sans les brider.

La plupart du temps, il s’agirait d’élargir le champ des possibles, de veiller au ressourcement qui évite l’épuisement de l’homme solitaire, la fatigue du simple courant de la vie : “l’existence est pénible à déployer une activité incessante par rapport à soi-seul”.[2]

La question qui se pose en pointillés est celle d’une réappréciation du rôle de l’hospitalisation psychiatrique. Il est évidemment nécessaire d’en finir avec toutes les méthodes d’enfermement au nom du soin et avec la confusion toujours entretenue entre maladie mentale et dangerosité mais il est fondamental, épistémologiquement, de dépasser le modèle médical en psychiatrie. Pour le psychiatre italien Franco Basaglia, le nouvel asile, c’était la médecine, le temps du management médico-politique de la cité et de la biopolitique (voir Encadré).

Les savoirs et les institutions de la désinstitutionnalisation appartiendront aussi aux usagers, au social, au culturel, à tout le monde ou à personne, au-delà des points de résistance qui ont à voir avec “la folie”, “la psychopathologie”, la “structure psychique”, avec tout ce qui justifie et légitime la psychiatrie comme “science dure” dans son approche du phénomène scientifique que serait le trouble mental.

Cela n’implique nullement un renoncement sans nuance aux structures d’hospitalité. Pour nombre de dissidents de la normalité, la question se pose d’une réinscription dans les structures ordinaires du socius. A cet égard, on a trop souvent mythifié le maintien ou le retour plus ou moins forcé en famille, fût-ce d’accueil. D’autres modalités de vie individuelle et collective sont à inventer et ici un immense chantier s’ouvre à la recherche et à l’expérimentation.

Elles postulent pour toute personne “des lieux de soins qui se soignent” (comme le dit le mouvement de psychothérapie institutionnelle), des institutions en invention, désenclavées, déspécialisées (pas seulement médicalisées), en osmose avec les ressources locales, sociales, de formation-insertion, de self-help, culturelles, sportives, avec le monde du travail, avec des coopératives sociales de services, des associations nées de l’action de proches, de familiers, de patients qui ont vécu des situations difficiles, avec tout ce qui peut briser la solitude et créer une vie sociale par laquelle s’engendre la lutte et l’accueil.

Des lieux aussi où puissent se vivre un temps des allers et retours, s’exprimer des désirs contradictoires, de protection et d’indépendance, de se sentir à l’abri et de ne pas être coupé du monde, de se laisser materner et d’assumer certaines contraintes, de souffler, de délirer, de rester au lit et d’en vouloir à nouveau, de rester seul dans une chambre toute la journée et d’avoir des contacts avec l’extérieur ou des visites, d’être entre personnes qui partagent les mêmes problèmes et d’être avec des gens “normaux”, de n’avoir goût à rien et de désirer un échange avec le monde, par le théâtre ou la musique, d’avoir un endroit à soi et de vivre à plusieurs. Des lieux où l’on ait une liberté réelle naturelle, où l’on puisse se valoriser, remettre en question le système sans peur du psychiatre, de l’appareil institutionnel, du traitement qui n’a souvent aucun rapport direct avec une vie qui s’est faite et défaite et qui ne peut s’assimiler à un stock de symptômes… Des lieux d’émancipation, coextensifs à l’émancipation des rapports sociaux.

  • Facebook
  • Twitter
  • Google+
  • LinkedIn

[1] Giovanni Jervis, Le mythe de l’antipsychiatrie, éd. Solin, 1977, pp. 50, 54.

[2] Alain Ehrenberg, La fatigue d’être soi, éd. Odile Jacob, 1998.

Dans la même catégorie

Share This