SITUER L’EXTRÉMISME VIOLENT : PREMIER PAS VERS DES ACTIONS EFFICACES

par | BLE, Démocratie, JUIN 2015, Laïcité

Radicalisation, questions identitaires, sociales et sécuritaires, religion, liberté d’opinion, de presse, discriminations… Si les débats étaient déjà confus avant Charlie, rien ne s’est vraiment éclairci depuis. Et pourtant, ce ne sont pas les analyses pertinentes qui manquent. La déconnexion entre les mondes politiques, académiques et la société civile n’en est que plus criante, rendant la mise en œuvre de solutions concrètes d’autant plus compliquée.

Regarder la problématique du départ de jeunes Belges pour rejoindre le projet d’état messianique de Daesh au travers du seul prisme religieux, comme le font trop de décideurs politiques, voire d’analystes, du niveau local au niveau européen, c’est se condamner  à ne pas percevoir le mouvement d’ensemble auquel ils participent. Et s’interdire de facto d’envisager les rares options possibles qui permettraient de changer la donne.

Contrairement à une certaine vulgate, l’analyse des profils et des parcours de vie de nombreux jeunes partis rejoindre Daesh démontre que la religion, l’islam en l’occurrence, n’intervient véritablement qu’en fin de parcours, comme une sorte de glu qui permet de donner un peu de cohérence, de structurer, un ensemble très hétéroclite de motivations  diverses  et  variées.  On  y retrouve déception face à la promesse égalitariste non tenue par la société, discriminations vécues ou perçues, islamophobie vécue ou perçue, faillite de la démocratie, panne de l’ascenseur social, perception d’un traitement différencié vis- à-vis de sa communauté d’appartenance, négation de la participation de celle-ci à la conversation nationale, rejet permanent à son altérité… La liste pourrait encore être longue.

Or, la propagande bien rodée de Daesh sait appuyer où cela fait mal : la protection contre l’islamophobie des sociétés occidentales figure parmi les ressorts-clés du “grand récit” articulé par l’Etat islamique. Face à l’exclusion et l’absence  de perspectives d’avenir sérieuses auxquelles sont confrontés de nombreux jeunes (musulmans ou non), Daesh promet monts et merveilles : donner un sens à sa vie (construire la Cité idéale, renverser la tyrannie), un confort matériel (maison et voiture offertes, salaire, soins gratuits), un “plan-cul halal” (époux ou épouse choisi-e “librement”, loin des exigences familiales). Face à cela, la sécurisation grandissante, le chômage, l’austérité et l’exclusion “à perpète” mis en avant par les sociétés européennes ne peuvent faire long feu comme “grand récit” alternatif et mobilisateur.

On l’aura compris : la dimension religieuse du processus de radicalisation menant éventuellement à l’extrémisme violent consiste largement en un “parfum spirituel” recouvrant des aspirations bien plus matérielles – et légitimes – d’aspiration à une vraie place dans la société, à la réalisation concrète de sa promesse égalitaire.

Cela permet de saisir, d’une part, pourquoi ce processus n’est pas uniquement un problème lié à la pauvreté : si une grosse partie du contingent parti rejoindre Daesh est recruté dans les classes paupérisées ou la petite classe moyenne, voire a connu des déboires avec la justice, un nombre non négligeable de recrues (en particulier les jeunes filles) ont plus un profil de classe moyenne, certaines étant engagées dans des études supérieures. La perception de l’exclusion sur base raciale ou religieuse, en effet, dépasse largement le cas individuel, puisqu’il suffit de constater que l’on présente les mêmes caractéristiques extérieures de différence que certain-e-s de nos proches qui ont été exclu-e-s, discriminé-e-s ou victimes de crimes haineux,

pour déduire que cela pourrait nous arriver du simple fait de partager ces caractéristiques. Cela participe au développement du sentiment d’exclusion et d’insécurité à l’échelle communautaire, qui peut être ressenti indépendamment du statut social effectif, même si l’on a plus d’occasions de rencontrer la discrimination et l’exclusion qui en découlent lorsque l’on combine un certain nombre de motifs de discrimination (race, religion, fortune – réelles ou supposées –, sexe, orientation sexuelle…).

D’autre part, en élargissant la focale, on constate que des processus similaires traversent l’ensemble des populations européennes depuis trois décennies au moins : perte de confiance dans le politique, sentiment d’exclusion sociale et économique, questionnements de plus en plus virulents de la démocratie parlementaire représentative, crise identitaire, aliénation politique dans sa propre société, perte du pouvoir d’agir sur son destin… La radicalisation de la population majoritaire – au sein de laquelle s’inscrit la radicalisation décrite ci-dessus – se traduit par une montée constante de partis et mouvements couvrant l’ensemble du spectre à la droite de la droite de gouvernement, y compris avec la résurgence de groupuscules ou d’individus violents (Breivik en Norvège, groupuscules paramilitaires violents en République Tchèque). On retrouve également des “djihadistes” européens d’extrême-droite des deux côtés du conflit ukrainien par exemple, chacun défendant sa version de la cause suprémaciste – sans pourtant que cela fasse la une des médias, par ailleurs.

En quelque sorte, si l’on fait abstraction du “facteur musulman”, l’ensemble  de la société connaît une poussée radicale, identitariste, potentiellement  violente, sous une quadruple contrainte : déficit démocratique fondamental, déséquilibre total dans la répartition des richesses, exclusion sociale et économique croissante, recul massif de l’égalité réelle. Le radicalisme djihadiste n’est en fait qu’un motif particulier de ce vaste mouvement, spécifique à un sous-groupe de la population européenne.

De nombreux autres facteurs, non négligeables pour autant, s’entremêlent sur cette toile de fond. Par exemple, la sécularisation de nos sociétés rend incompréhensible pour beaucoup d’acteurs institutionnels l’expression de problématiques socio économiques au travers d’une grammaire d’apparence religieuse. Ou encore les théories du complot, qui jouent un rôle important dans les processus de radicalisation contemporains. On retrouve en effet les mêmes sources, les mêmes complots (judéo-maçonnique, illuminati…) tant dans les  milieux  d’extrême-droite  que  dans les milieux islamistes radicaux. Dès lors, lorsque l’on chausse ce type de lunettes pour analyser le monde, le seul petit David résistant à Goliath, à l’Empire déchaîné contre lui, c’est Daesh. Et tous les coups lui sont permis, y compris les attentats les plus sordides, puisqu’il ne ferait que se  défendre contre les agressions dont il est victime. A ce titre, on comprend aisément pourquoi certains peuvent se convertir à l’islam – en fin de parcours d’une radicalisation plus profonde – pour rejoindre Daesh et contribuer à l’effort des damnés de la Terre pour leur libération.

Le facteur religieux (en l’occurrence musulman) n’est donc pas le facteur-clé du processus de radicalisation pouvant déboucher vers un extrémisme violent.

Cette analyse permet a minima :

  1. De comprendre que le djihadisme européen s’inscrit dans un phénomène beaucoup plus vaste de délitement de nos sociétés sous pression néo libérale depuis plus d’une trentaine d’années. Ce dernier a privé nos sociétés des ressources nécessaires pour inclure et accompagner de manière égale tous leurs enfants, quel que soit leur profil socio-économique, culturel, convictionnel… au sein de sociétés en voie de diversification et complexification croissantes et inéluctables ;
  2. De  resituer  la   problématique   dans  le domaine du politique, et  non  plus  du religieux ou du messianisme. Un enchaînement de décisions politiques, et non les lois de la Nature, nous a amené où nous en sommes aujourd’hui, que ce soit en matière socio économique ou d’“identity politics”, l’inévitable corollaire de l’augmentation des inégalités. Cela permet aux agents de se réapproprier des moyens d’action, de développer des actions collectives, de produire ensemble un horizon de sens et d’y parvenir, espérons-le, par la délibération démocratique ;
  3. De sortir de l’exceptionnalité islamique du phénomène pour développer des politiques qui répondent aux besoins d’égalité, de démocratie, d’inclusion sociale et économique de la majorité de nos concitoyens. La dimension “islamique” ne doit être mobilisée que pour un nombre très précis d’actions, comme, par exemple, le développement de contre-discours à l’intention de personnes en voie de radicalisation violente – et cela peut encore se discuter. Le gros de l’effort en ce domaine doit au contraire se situer sur le terrain des valeurs ou de figures communes (égalité, justice, lutte des classes, Malcom X, Martin Luther King, le Che…) qui font partie de notre univers référentiel commun. Une conversation théologique n’a aucun sens au vu de l’absence de référentiel solide de la plupart des prétendants au djihad ;
  4. De refocaliser l’attention des décideurs politiques et des associations issues de la société civile sur l’impérieuse nécessité de réinvestir les terrains éducatif et socio économique, massivement, et ne pas se contenter de mesurettes sécuritaires, coûteuses, et inefficaces sur le long terme. De fait, elles débouchent notamment sur une stigmatisation accrue des communautés considérées comme problématiques, renforçant leur propre sentiment d’insécurité et de ne pas être traitées sur un pied d’égalité avec les autres citoyens.

Notre pratique du plaidoyer, du niveau local au niveau européen, ne nous rend pas dupes : la génération au pouvoir, à tous les niveaux, indépendamment de sa couleur politique, a fait carrière sur la réduction des dépenses publiques, la contraction du rôle de l’Etat social, la privatisation des services, l’austérité, etc. Elle est dans l’incapacité de prendre le risque, voire même d’imaginer, qu’un autre paradigme soit possible. La réponse sécuritaire est dès lors la seule qu’ils peuvent  envisager et elle est triplement payante pour  eux : c’est ce que souhaite le cœur de leur électorat, elle coûte moins cher que d’augmenter le nombre d’enseignants et de classes d’école et, enfin elle permet de continuer à juguler la contestation sociale croissante.

En conséquence, le rôle de la société civile et du monde académique n’en prend que plus d’importance. Si l’on met raisonnablement de côté l’option d’un “Grand soir” qui rebattrait les cartes de manière inattendue, la situation risque de rester stable, voire de s’empirer au cours  des dix prochaines années. Aucune solution durable ne se profile au Moyen-Orient et Daesh, ainsi que ses métastases, vont rester un pôle d’attraction pour tous les messianistes en quête de sublimation dans une lutte contre l’Empire. En Europe, en dépit des pronostics faussement rassurants de l’Union Européenne, qui table sur un rétablissement long d’une ou deux décennies,  l’Organisation   Internationale du Travail prédit une augmentation continue du chômage au sein de la zone Euro pour les cinq prochaines années au moins, renforçant l’exclusion et les désillusions au cœur même de la radicalisation que nous constatons dans les milieux d’extrême-droite ou djihadistes.

Il importe donc plus que jamais, que la société civile et le monde académique jouent leur rôle de conscientisation de la société par rapport à ces enjeux, en les recontextualisant, y compris dans leurs dimensions géostratégique et environnementale, et continuent à mettre en œuvre des pratiques contribuant à l’inclusion éducative, sociale et économique et prévenant ipso facto la radicalisation violente. Il va de soi que l’effort de réflexion sur les nouvelles formes de démocratie et de gouvernance pluraliste et inclusive doit se poursuivre en parallèle, car toutes ces questions sont intimement liées.

L’expérience de l’ENAR, en conjonction avec celles d’autres mouvements sociaux (syndicalisme, éducation populaire, féminisme, environnement, etc.), montre l’urgence de l’élaboration, lente et cruelle, il est vrai, d’alternatives viables, mais surtout d’un large front du changement qui seul permettra d’atteindre le point de basculement en faveur d’une réforme en profondeur des politiques dont le djihadisme n’est qu’un symptôme.

Quel que soit le secteur concerné, les méthodologies et les savoir-faire permettant de faire mieux, autrement, dans  le respect des droits fondamentaux de toutes et tous, existent, ont été testés et sont prêts à l’emploi. Ce qui manque, c’est la volonté politique, appuyée et soutenue par une volonté populaire de changement vers plus d’égalité, de démocratie et d’inclusion. Daesh et les djihadistes sont le rappel violent que nos sociétés dysfonctionnent parce qu’elles ont renoncé à se donner les moyens de leurs idéaux. La bonne nouvelle, c’est qu’il n’y a pas là de fatalité à cela, en dépit des discours déclinistes, et que l’action politique et populaire a toujours le potentiel de ré-enchanter le monde.

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