STOP À LA SPÉCULATION SUR LES MATIÈRES PREMIÈRES AGRICOLES. “ON NE JOUE PAS AVEC LA NOURRITURE !”

par | BLE, Economie, Environnement, SEPT 2012

Qui n’a pas entendu ses parents ou rabâché à ses enfants avec cette même rengaine ? Même si les arguments varient : les pauvres qui meurent de faim, la nourriture qui coûte cher, le souci de la bonne éducation ou encore le bon sens, cette sommation “on ne joue pas avec la nourriture” a traversé les générations et les milieux sociaux. Mais qu’en est-il de ces grandes personnes en costume-cravate qui passent leurs journées à spéculer sur l’évolution du prix des produits agricoles ? Ils jouent bien plus dangereusement avec la nourriture que les enfants qui chipotent dans leur assiette. Qui les arrêtera ? Sous prétexte de quoi ?

SOS FAIM lance une campagne de sensibilisation et de dénonciation contre cette spéculation massive sur les produits agricoles.

L’impunité est acquise aux milieux financiers. Au-delà de la bénédiction que certaines banques ont reçue de leurs gouvernements malgré leurs pratiques douteuses, les milieux financiers, confortablement installés dans le crédo du néo- libéralisme, sont parvenus à déconnecter la finance de l’économie. Ils ont supplanté les fondamentaux de l’offre et de la demande, non pas pour servir le secteur économique, mais au contraire pour s’en servir.

LA SPÉCULATION FINANCIÈRE : SE FAIRE DU BLÉ SANS JAMAIS TOUCHER UN SAC DE BLÉ

Les marchés agricoles sont par définition volatiles.[1] Compte tenu de ces facteurs, depuis des siècles, des intermédiaires sont prêts à garantir un prix pour les récoltes à venir tant à l’égard des producteurs que des acheteurs et ce, moyennant le paiement d’une commission. On parle dans ce cas de “Contrats à terme” ou “Futures” pratiqués par ces opérateurs en couverture “Bona Fide Hedgers”. Les experts reconnaissent l’intérêt de ce mécanisme car il permet d’apporter des liquidités au marché mais aussi de lisser les prix des marchés agricoles ; même si cela provoque une légère hausse des prix sur les marchés.

Nouveaux investisseurs financiers versus spéculateurs traditionnels.

À la fin du XXe siècle, le panorama se métamorphose. Le marché des contrats à terme autrefois réglementé suite au crash boursier de 1929 est progressivement libéralisé. Et, dans un contexte de faillite des marchés d’investissement (chute des cours sur les NTIC[2], bons d’Etat, immobilier), les acteurs de la finance se tournent massivement vers le marché des Futures agricoles, appelés Forward quand ils sont négociés en dehors de la bourse. Ces nouveaux acteurs sont des Hedge funds[3], fonds de pension, fonds souverains et même certaines banques, qui voient dans les Futures ou Forwards dont le sous-jacent est une matière première agricole (blé, sucre, maïs, soya…) des valeurs refuges.

Contrairement aux Bona Fide Hedgers, ces nouveaux acteurs de la finance n’ont aucun intérêt dans le marché physique des céréales ; mais ils parient sur l’évolution du prix des produits agricoles, à la hausse ou à la baisse, en achetant ou en vendant ces Futures ou Forwards au moment opportun.

En l’espace de quelques années, ces nouveaux spéculateurs vont complètement dominer les marchés financiers de Londres ou Chicago.[4] Suivant l’exemple de la Goldman Sachs, on voit aussi des produits financiers tels que les fonds indiciels sur les matières premières agricoles se multiplier.[5] Ceux-ci misent sur la hausse des prix sur le long terme, partant du postulat que le prix des matières agricoles va nécessairement augmenter en raison de l’évolution prévisible de la demande. C’est ainsi que les citoyens qui souscrivent à des épargnes-pension ou autres produits d’épargne se retrouvent, malgré eux ou inconsciemment, à parier sur l’augmentation du prix des matières premières agricoles…

La bulle spéculative gonfle, gonfle et puis éclate…

La multiplication des Futures et des fonds indiciels génère une demande complètement artificielle de matières premières agricoles. Cet afflux accentue la hausse des prix des matières agricoles sur les marchés à terme, mais également sur les marchés physiques. Le prix du blé imaginaire déteint sur le prix du blé dans les silos. Ceci explique en partie ce qui s’est produit lors de la flambée des prix de 2008. La bulle spéculative créée de toutes parts par les financiers éclate quand ces mêmes financiers commencent à vendre massivement, quelle qu’en soit la raison…[6]

Derrière ce yoyo orchestré par les financiers, des consommateurs et des producteurs qu’on manipule.

La mécanique des marchés financiers agricoles ne diffère pas des autres marchés financiers. Ce qui distingue les marchés agricoles des autres ce sont les répercussions. Derrière ces Futures ou Forwards agricoles, un milliard de personnes sont trop pauvres pour manger à leur faim. L’équation est vite faite : quand le prix des céréales ou autres matières agricoles grimpe, se nourrir devient inaccessible pour les plus pauvres.[7] Ce qui distingue aussi cette spéculation de celle pratiquée dans les autres secteurs, ce sont les conséquences sur les millions de producteurs agricoles. En effet, la très large majorité des agriculteurs de la planète ne bénéficie pas des hausses des prix des produits agricoles, tout en subissant invariablement les baisses. Dans les pays industrialisés, le coût des intrants largement dépendant des matières fossiles s’inscrit dans la foulée de l’augmentation des prix agricoles. Résultat, l’augmentation des recettes suite à la hausse des prix agricoles est directement absorbée par l’augmentation des coûts de production… En outre, face à cette angoisse sur le yoyo des prix, les agriculteurs finissent par passer plus de temps à consulter le Matis sur leur ordinateur qu’à travailler dans leur exploitation.

Dans les pays les plus pauvres, la volatilité ou la tendance à la hausse des prix des produits agricoles sur les marchés n’a pas de répercussion plus enviable sur les producteurs.[8] Souvent incapables de profiter de la hausse des prix en cultivant et en vendant davantage quand les prix sont hauts, ils doivent également faire face à la hausse du prix des intrants. Au demeurant, souvent trop pauvres pour être auto-suffisants sur le plan alimentaire, ils doivent eux-mêmes acheter des produits agricoles une fois leur stock épuisé…

POUR LUTTER CONTRE LA SPÉCULATION IL FAUT AGIR SUR PLUSIEURS FRONTS

Au niveau des marchés financiers, une régulation stricte et des mécanismes de contrôle coercitifs effectifs doivent être mis en place et renforcés, en Belgique, en Europe et au niveau international pour tordre le cou aux magnats de la finance (limites de position, exclusion des spéculateurs financiers sur les marchés agricoles…).[9]

Mais au-delà des marchés financiers, c’est un nouveau modèle de l’agriculture et de l’alimentation qui doit être développé. Un modèle dans lequel l’agriculteur et le consommateur redeviennent les deux maillons les plus importants de la chaine agro-alimentaire, et les intermédiaires des acteurs au service de ces protagonistes. Ce modèle doit garantir un prix juste et rémunérateur au producteur en lui conférant autonomie et une maitrise de son travail et des prix. Il doit aussi assurer des prix accessibles aux consommateurs pour des produits de qualité. Ce modèle doit empreindre les politiques qui, de près ou de loin, touchent l’agriculture et l’alimentation.

Dans ce sens, il faut balayer les politiques agricoles, commerciales, énergétiques ou de développement qui n’encouragent pas l’essor de ce modèle, ou pire mettent les producteurs agricoles sous le joug des industriels ou des financiers.

Rejoignez la campagne de SOS FAIM. Signez notre pétition “Stop à la spéculation sur les matières premières agricoles”sur notre site Internet www.sosfaim.org


[1] D’abord parce que l’offre est aléatoire et temporelle (épidémies, météo, rendements variables…) mais aussi parce que la demande est relativement inélastique par rapport à l’offre, nonobstant le fait qu’elle est en constante évolution (demande en agrocarburants, augmentation de la consommation dans les pays émergents).

[2] Nouvelles technologies de l’Information et de la Communication.

[3] Ce sont des fonds d’investissement dont les stratégies ne sont soumises à aucune restriction juridique généralement ouverts dans des paradis fiscaux et réservés aux plus fortunés.

[4] Plus de 600 milliards de dollars ont été investis en produits financiers sur les matières premières.

[5] Fonds dont le rendement est indexé sur l’évolution du prix des matières premières.

[6] Les propos d’Olivier De Schutter, rapporteur spécial des NU pour le droit à l’alimentation, confirment ce constat “A significant portion of the increases in price and volatility of essential food commodities can only be explained by the emergence of a speculative bubble.” O. De Schutter, Briefing note 2, “Food Commodities speculation and Food Price Crisis”, September 2010. http://www.srfood.org/images/stories/pdf/otherdocuments/20102309_briefing_note_02_en_ok.pdf

[7] En 2008, 100 millions de personnes ont basculé dans la faim, en 2011, la FAO en a dénombré 40 millions …

[8] Les études démontrent que les prix pratiqués sur les marchés locaux sont largement perméables aux prix des marchés internationaux, pour des productions identiques ou de substitution, même si on observe parfois un décalage dans le temps. Voir entre autres Tim Jones, World Development Movement, “The great hunger lottery. How banking speculation causes food crisis”, July 2010.

[9] Il est surprenant de lire dans un récent communiqué de la Banque mondiale sur la volatilité des prix (30 juillet 2012), que parmi un éventail de mesures et de politiques à mener, on ne retrouve nulle part la spéculation et la nécessité de réguler les marchés financiers.

Dans la même catégorie

Share This