TELS QUELS

par | BLE, JUIN 2007, Social

Membre de Bruxelles Laïque depuis 2005, l’asbl TelsQuels, a été fondée en 1981 dans le but de rompre avec la tradition des réunions clandestines et de donner une image publique de l’homosexualité. La création simultanée d’une émission radio (antenne Rose), du Festival du Film Gay et Lesbien de Bruxelles et d’une revue, Tels Quels, a permis d’interpeller les pouvoirs publics sur l’ensemble du territoire. Le projet a ensuite intégré un bar associatif sept ans plus tard.

Depuis 2000, le service social de Tels Quels est reconnu par la Commission communautaire française comme Centre d’Action Sociale Globale (CASG). Trois assistants sociaux en assurent le fonctionnement selon trois modes de prise en charge : l’aide individuelle, l’action collective et l’action communautaire.

L’asbl développe des activités communautaires, des moments de rencontre, des débats pour lutter contre le mal-être, la solitude et les discriminations dont souffrent les gays et les lesbiennes. La mise en commun des expériences permet de trouver des réponses à leurs questions identitaires et de développer un projet de vie épanouissant. Le développement de l’imaginaire communautaire des gays et des lesbiennes par la promotion de leur culture et de leur mode d’expression, par l’échange d’un savoir lié à la gaytude constitue un autre axe thématique d’action prioritaire.

Toutefois, si Tels Quels est bien une association de gays et de lesbiennes, elle assure un accueil inconditionnel, tant individuel que collectif, pour toute personne concernée directement ou indirectement par l’homosexualité, qui s’interroge sur son orientation sexuelle ou son identité de genre.

Par ailleurs, tout en étant présente à toute manifestation concernant l’émancipation et la promotion de la gaytude (comme la Gaypride par exemple), l’association souhaite s’investir davantage dans la lutte contre l’homophobie, notamment en développant des actions, auprès du public en Communauté française, qui donnent une image positive de l’homosexualité et par la participation à des événements porteurs d’avenir comme la Journée mondiale contre l’homophobie.

Ghetto ou espace de développement communautaire ? [1]

Pour Michel Duponcelle, coordinateur général de Tels Quels, le fait que des individus se rassemblent en communauté par le biais du vécu homosexuel a bel et bien permis l’émergence d’un mode d’expression propre, d’une culture gay qui trace leur histoire et valorise leurs identités communautaires.[2]

Tels Quels développe, depuis presque trente ans, des activités culturelles qui valorisent un mode d’expression propre à la communauté tout en continuant à s’interroger sur le sens du processus en construction. Qu’apporte cette culture commune à l’individu qui l’approche et en quoi est-il pertinent de la valoriser et d’apprendre aux jeunes gays et aux jeunes lesbiennes à la déceler et à s’en nourrir intellectuellement ? Pour l’asbl, il s’agit principalement de permettre aux gays et aux lesbiennes de mieux comprendre leur vécu, de trouver les mots pour l’exprimer, de constituer un panel d’images identitaires, de développer des émotions collectives, et in fine un bien vivre ensemble.

Dans ce processus de découverte de lui-même et des autres, le gay ou la lesbienne se nourrit de représentations, de récits, d’expressions multiples d’un mode de vie qu’il ressent de l’intérieur mais dont il n’a finalement qu’une connaissance très diffuse.

Le fait d’être une des seules communautés humaines qui ne dispose ni de tradition familiale, ni a fortiori de transmission familiale de ses codes et de ses modes d’expression participe de ce constat de “méconnaissance”. La construction d’une histoire commune implique ainsi de valoriser un mode de vie qui n’est pas choisi et avec lequel il convient d’apprendre à vivre le mieux possible. L’élaboration d’un vocabulaire communautaire permet notamment à l’individu de mieux se dire, de mieux se définir, d’utiliser des mots qu’il s’approprie, à la fois pour se distinguer de toute forme de détermination imposée de l’extérieur (souvent des injures liées à des préjugés et à la méconnaissance en général) et à la fois dans une démarche d’intégration à un groupe où il se reconnaît (et qui le reconnaît) et au sein duquel ces mots ont un sens commun.[3]

La remise en question de notions traditionnelles comme la famille participe également au processus en posant les modalités de récréation d’une famille (choisie) dans une perspective historique qui insiste davantage sur des événements significatifs et signifiants pour la communauté.[4]

Découvrir une culture qui valorise ce mode de vie commun permet donc de développer, d’une part, un imaginaire communautaire, apte à donner les moyens de mieux se comprendre, de mieux s’identifier à des modèles qui, comme dans tous les groupes humains, sont multiples et parfois très différents ; d’autre part, un sentiment d’appartenance à une “nation d’artistes” dont parle Didier Eribon,[5] partant de cette évidence qu’il est plus facile de se dire et de se définir par rapport à une communauté qui rassemble Wilde, Sappho, Michel-Ange, Haydn, Colette, Proust, Yourcenar, Arletty et autre Abu Nawas.

Néanmoins, comme l’explique M. Duponcelle : “dire que l’œuvre de Sappho par exemple aide les lesbiennes à mieux se dire, à mieux se vivre, ne réduit en rien celle-ci à l’expression d’un ghetto, cela souligne simplement une communion de sensibilités qui se répondent”.[6]

La réappropriation par les gays et les lesbiennes d’une culture commune ne les enferme donc pas dans une vision restrictive du monde et ne signifie pas l’adhésion à une sous-culture exclusive et fermée aux hétérosexuels.

Réflexivité et enjeux transversaux

La reconnaissance et la mise en lien avec une culture dite “universelle” s’appuient en outre sur un échange de savoirs qui redonne une place à la parole et à l’expérience des anciens et qui permet une mise en perspective diachronique parfois mieux à même d’appréhender la situation présente.

Cette recherche d’élucidation, de compréhension de soi, des autres, du rapport avec les autres et in fine du monde social est surtout le produit tout autant qu’un moteur de débats, de confrontations d’opinions, de comparaisons de situations et demande comme le souligne D. Eribon, “de reconstituer la manière dont… ils ont, différemment à chaque époque, résisté à la domination en produisant des modes de vie, des espaces de liberté, un ‘monde gay’, (…), l’acte par lequel on réinvente son identité est toujours dépendant de l’identité telle qu’elle est imposé par l’ordre sexuel”.[7]

La laïcité est d’ailleurs, en partie, le produit et participe de cette démarche critique de remise en question des dogmes et des vérités historiques linéaires et immuables en permettant, au travers d’outils, d’attitudes, de valeurs, la construction d’un horizon de significations imaginaires qui fasse sens pour le plus grand nombre. Comme le souligne E. Delruelle : “dans le même temps qu’elle est destituante (de toute autorité, de toute transcendance), la raison laïque est instituante d’un certain mode d’être et de pensée, on dirait aujourd’hui d’une certaine culture qui fait sa place à ce que j’appelle, à la suite de Michel Foucault, l’impatience de la liberté. De ce point de vue, il y a des choses qui ne sont pas à “négocier”, comme l’émancipation des femmes ou la reconnaissance de l’homosexualité.”[8]

Force est en effet de constater que l’homosexualité est un fait social présent dans toutes les sociétés et nourrit un imaginaire individuel et collectif propre à la communauté. Certes ces sentiments d’appartenance, ces représentations de vécus propres doivent également être appréhendés en tenant compte des contextes et des espaces particuliers (sociaux, moraux, religieux et culturels) dans lesquels ils s’inscrivent et émergent. Toutefois, ce cheminement identitaire permet au jeune de découvrir que ce qu’il croit vivre dans un groupe restreint, fut le lot d’une communauté qui se retrouve sous toutes les latitudes et à toutes les époques. La situation des sans papiers gays et lesbiennes, qui fuient des pays qui nient ou condamnent l’homosexualité pour venir chercher refuge en Belgique, témoigne de cet imaginaire commun constitué de sentiments et d’utopies partagés au sein de la communauté. Au-delà des violences et des souffrances vécues qui peuvent toucher tout un chacun, leurs histoires parlent directement à tous les gays et les lesbiennes qui cherchent à vivre leur différence au grand jour en combattant toutes les formes de discrimination.[9]

Comme le souligne M. Duponcelle : “Nous avons quand même une particularité en tant qu’homosexuel, c’est que notre communauté est à la fois universelle, transociale, des deux sexes et de tous les courants philosophiques et donc toutes les autres thématiques interviennent inévitablement dans notre démarche qui est à la fois psychosociale, sociale, juridique, administrative (concernant l’homoparentalité par exemple, nous abordons des questions liées à la petite enfance, au bien-être des enfants, à l’éducation et donc on sort quelque part de nos problématiques spécifiques). Notre communauté est polymorphe ce qui nous amène à aborder d’autres combats et à développer d’autres partenariats (avec le CIRE, la LDH, le MRAX par exemple).

La lutte contre la double discrimination dont souffrent les lesbiennes, celle d’être “femmes” d’abord, “homosexuelles” ensuite, procède également de cette dynamique avec un travail de lutte contre leur solitude, notamment par la mise en place d’un réseau d’échanges, mais aussi de partenariats avec le mouvement féministe.

Ce rapport étroit entre le particulier et l’universel s’inscrit également dans la perspective d’une démarche laïque plus politique en faveur du triptyque : liberté, égalité, fraternité.

La lutte des gays et des lesbiennes pour une égalité des droits

L’adhésion de Tels Quels à Bruxelles Laïque s’inscrit dans un contexte de lutte et de reconnaissance des actions visant à faire disparaître toutes les discriminations et à garantir à chacun une entière liberté de conscience, de pensée, d’association et de religion.[10] Tels Quels se reconnaît donc pleinement dans la construction d’une société qui réalise une séparation effective entre l’espace public et ses institutions (qui relèvent et sont garantes de l’intérêt général) et les églises et les convictions religieuses ou philosophiques diverses (qui relèvent de la sphère privée des citoyens).

Comme l’explique Michel Duponcelle : “les premières tentatives pour assurer notre visibilité dans l’espace public et défendre nos revendications en faveur d’une reconnaissance politique et juridique des droits de la communauté homosexuelle furent difficiles. Nous sommes passés d’une situation de confinement, de non débat, à un politiquement correct lié à l’égalité des chances.[11]

Il faut attendre 1999, et le renvoi dans l’opposition du conservatisme chrétien par le bais de la formation d’une majorité arcn ciel alliant socialistes, libéraux et écologistes, pour que la situation évolue de manière positive. Le gouvernement prend une série de mesures et dès 1999, la loi Moureau est adaptée pour rendre punissable la discrimination envers les homosexuels. Le Centre d’Action Laïque (CAL) a d’ailleurs soutenu le projet de modification législative introduisant le contrat de cohabitation légale qui constitue une première réponse à la situation discriminatoire des couples homosexuels.[12] En 2003, c’est le mariage entre deux personnes de même sexe qui devient légal[13] et le 2 décembre 2005, la proposition de loi ouvrant le droit à l’adoption aux couples homosexuels, a été adoptée à la Chambre. Soutenant le processus législatif en cours, le CAL signe en septembre 2005, la lettre ouverte au Parlement “L’adoption par les couples gays et lesbiens ou le droit pour leurs enfants d’avoir deux parents”.[14]

Il convient donc de souligner l’attachement à la laïcité politique qui implique l’impartialité des pouvoirs publics et l’égalité de tous devant la loi quels que soient le sexe, l’origine, les convictions ou l’orientation sexuelle.

Cette démarche et cette adhésion de Tels Quels aux valeurs, aux principes et aux attitudes de la laïcité, sous ses aspects institutionnel et philosophique, leur donne la légitimité de s’instituer, non comme un sous-groupe ou une minorité qui revendique des droits particuliers, mais comme une communauté reconnue à part entière parce qu’elle adhère et participe à un projet d’organisation de la chose publique fondé sur une conception universelle de la société.

Le caractère communautaire de leur action ne signifie en l’occurrence en rien un repli sur soi ou un refus d’ouverture, mais témoigne au contraire d’un souci de construction identitaire pour mieux appréhender la rencontre des autres. Loin de stigmatiser les gays et les lesbiennes dans un mode de pensée qui réduirait leur horizon et les enfermerait dans un cercle communautaire, cette démarche permet au contraire une meilleure forme d’intégration sociale et pose les modalités de construction d’une culture commune, c’est-à-dire la transformation d’une ou de communauté(s) particulière(s) vers une communauté politique.


[1] Nous reprenons ici l’analyse développée par Michel Duponcelle dans son article “Culture gaye. Ghetto ou espace de développement communautaire ?”, in TQM n°247, Bruxelles, septembre 2006, pp. 4-8.

[2] Si l’existence d’une culture gay ne semble pas susciter de controverse au sein de la communauté, les débats portent davantage sur la définition du mot “culture”. Voir notamment Patrick Hannot, “Culture Gay ou gays dans la culture”, in TQM n°167, Bruxelles, septembre 1998.

[3] À titre d’exemple, la promotion du mot “gay” par la revue Tels Quels, comme substantif et comme adjectif appartenant pleinement à la langue française participe d’une démarche de revendication et d’appropriation du mot comme appartenant à une histoire et à un patrimoine linguistique propres à la communauté.

[4] De la Grèce Antique, en passant par cette secte brugeoise évoquée par Margueritte Yourcenar dans L’œuvre au Noir (Gallimard, 1968), ou La secte des Portugais dans l’Italie de la Renaissance, aux des revendications des “Chevaliers de la Jaquette” qui réclament une représentation à la nouvelle assemblée nationale française, en 1792, ou plus récemment la révolte de Stonewall, à New York, en 1969.

[5] Didier Eribon, Réflexions sur la question gay, Éditions Fayard, 1999, p. 232.

[6] Michel Duponcelle, “Culture gaye. Ghetto ou espace de développement communautaire”, op. cit. , p. 5.

[7] Didier Eribon, Op.cit., p. 18.

[8] Édouard Delruelle, “Morale laïque et éthique philosophique, [texte imprimé] : la laïcité en Belgique ne devrait pas s’institutionnalisée mais trouver une solution du côté de la philosophie” in Politique n°33, février 2004, pp. 28–29. Consultable sur http://www.philopol.ulg.ac.be/telecharger/textes/ed_morale_l_et_ethique_ph.pdf

[9] L’accueil, l’écoute et l’accompagnement des réfugiés dans leur parcours en Belgique, constitue aujourd’hui une part importante du travail de l’asbl tant au niveau individuel pris en charge par le service social, qu’au niveau collectif dans les activités du Service d’Education permanente. L’asbl a d’ailleurs été sollicitée directement par le Commissariat Général aux Réfugiés et aux Apatrides (CGRA) pour accomplir cet accompagnement et qui tient compte de leur avis lorsque le candidat réfugié fréquente le centre.

[10] Étant entendu que de nombreux gays et lesbiennes s’affirment également comme chrétiens, musulmans ou juifs…

[11] En Belgique, la majorité sexuelle est fixée à 16 ans. Ce n’est qu’en 1974 que la majorité sexuelle pour les rapports homos a été alignée sur la majorité sexuelle pour les rapports hétéros. Aujourd’hui, le concept flou de “débauche” permet encore d’opérer d’injustes incriminations de comportements homos qui pourtant relèvent de la vie privée d’adultes consentants…

[12] Nouveaux articles 1475 à 1479 du code civil instituant le titre Vbis intitulé “de la cohabitation légale”, publié au moniteur belge du 23 novembre 1998. Cette loi nouvelle est entrée en application le 1er janvier 2000.

[13] Le service social de Tels Quels est reconnu en 2003 comme “expert” et comme point d’appui par le Centre pour l’Égalité des Chances qui est en charge de l’application de la loi contre les discriminations liées entre autres à l’orientation sexuelles. 14 Voir www.rainbowhouse.be

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