TOLÉRANCE POUR TOUTES LES IDÉES, INTOLÉRANCE POUR TOUT ACTE INHUMAIN

par | BLE, Démocratie, SEPT 2008, Social

[Raoul Vaneigem est un écrivain et philosophe belge. Il a participé activement à l’Internationale situationniste au cours des années ’60 et est auteur de nombreux ouvrages, notamment “Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations” (1967), “Le mouvement du libre-esprit” (1986) ou encore “Rien n’est sacré, tout peut se dire” (2003) qui exprime une réflexion approfondie concernant la liberté d’expression. Son dernier ouvrage, “Entre le deuil du monde et la joie de vivre” (2008) intéresse particulièrement le thème de notre festival cette année : mémoires collectives et personnelles tournées entre autres vers les idées de 68, les interdits, la subversion et l’insurrection. Nous sommes très honorés de pouvoir vous présenter sa contribution à Bruxelles Laïque Échos.]

Nous avons trop longtemps entretenu l’ambiguïté dénoncée par le propos de Manon Philippon : “Liberté, que de crimes on commet en ton nom !” Désormais, nous le savons, il faut cesser de confondre liberté de vie et liberté marchande.

Le seul moyen d’y atteindre, c’est d’accorder une licence absolue à l’humain et de n’en permettre aucune aux pratiques inhumaines. Le droit d’oser tout dire, tout écrire, tout penser, voir et entendre procède d’un décret préalable : il n’existe ni droit ni liberté de tuer, de tourmenter, de maltraiter, d’opprimer, de contraindre, d’affamer, d’exploiter. La prétendue liberté de prédation, propagée par le culte du profit, est un non-sens qu’il nous appartient d’éradiquer en privilégiant sans cesse l’humanisation de l’homme.

Bien que l’évolution des mœurs révoque peu à peu les comportements haineux et méprisants du passé (que l’on songe à la xénophobie et au sexisme inhérents au patriarcat), une politique, corrompue par l’affairisme et le clientélisme, prend prétexte de leurs résurgences occasionnelles pour les monter en épingle et raviver ainsi l’intérêt des mises en scène populistes. On ranime pour les besoins du spectacle les idées périmées de fierté nationale, on rejoue le psychodrame de la colonisation en oubliant que l’exploitation des masses est planétaire ; on en est, comme le rappelle Mohammed Harbi, à “reconduire les servitudes séculaires propres à un passé révolu.” Dans leur dérive délatrice, les militants de l’antiracisme, du féminisme, du gauchisme, des Droits de l’Homme rameutent les résurgences de l’archaïsme pour accroître leur pouvoir et prêter à leurs factions une efficacité que les progrès de la sensibilité humaine sont mieux à même d’assurer que leurs anathèmes démagogiques. L’idéal de justice tourne au juridisme et rentabilise la condamnation des propos inconvenants, qu’ils soient odieux ou anodins. Critiquer la religion juive, voire la politique du gouvernement israélien, est assimilé à de l’antisémitisme. S’insurger contre le totalitarisme musulman passe pour du racisme. Ceux qui dénoncent le sexisme et la ségrégation des femmes, recommandés par l’islam, sont accusés de xénophobie. Il n’est pas jusqu’au christianisme en déroute – celui-là même qui applaudissait au mot de Claudel “La tolérance, il y a des maisons pour ça” – qui n’ose parler d’intolérance à son égard quand on dénonce la subornation d’enfants que constituent la catéchisation et l’enrôlement évangélique. Laisserons-nous l’obscurantisme œcuménique, qui tolère l’égorgement et la lapidation islamiques, réinventer le crime de blasphème et renouer avec les pratiques inquisitoriales ? Libre à quiconque, s’érigeant en messie, prophète, pape, imam, pope, rabbin, pasteur et autre gourou, de crier au blasphème, à l’anathème, à l’apostasie, dès l’instant que l’on persifle son dogme, sa croyance, sa foi, mais qu’il ne s’avise pas de susciter une interdiction judiciaire à l’encontre des opinions qu’il désapprouve ni d’en vouloir interrompre la diffusion en menaçant leur auteur selon des méthodes d’Inquisition, de Charia ou de mafia, que la simple humanité révoque à jamais. Le blasphème est le résidu d’un despotisme religieux, hier encore tout puissant. Dans une société laïque, il n’a guère plus de sens que n’en revêtirait aujourd’hui l’attouchement des écrouelles par quelque descendant des rois de France. Au reste, comment parler de blasphème quand l’incroyance triomphe et que la foi est dévorée par le consumérisme, le culte de l’argent, le clientélisme et les malversations affairistes ? Autant ressusciter le crime de lèse-majesté alors que chefs d’Etat, rois et présidents ne sont plus que des commis voyageurs au service des consortiums internationaux.

La religion relève d’une transaction personnelle entre celui qui la pratique et la créature extra-terrestre, à laquelle il a choisi de confier sa destinée. Il est inadmissible qu’elle assujettisse les peuples par le biais d’une institution ecclésiale ou étatique, qui exige de s’incliner devant elle. La liberté de croire et de pratiquer des rites ne peut se confondre avec le pouvoir arbitraire de les imposer à ceux qui ne la partagent pas. Si la tolérance prescrit de tolérer toutes les opinions, y compris les plus répugnantes, les plus absurdes, les plus haineuses, elle ne recommande pas pour autant de ne pas les combattre. Laisser la liberté de paroles au fascisme va de pair avec la volonté d’en extirper les racines. Tolérer toutes les idées n’est pas les cautionner. Tout dire n’est pas tout accepter. Permettre la libre expression des opinions antidémocratiques, xénophobes, racistes, révisionnistes, sanguinaires n’implique ni de rencontrer leurs protagonistes, ni de dialoguer avec eux, ni de leur accorder   par   la   polémique la reconnaissance qu’ils espèrent. Combattre de telles idées répond aux exigences d’une conscience sensible, soucieuse de les éradiquer partout. Loin d’améliorer les mœurs, frapper de sanction juridique une opinion inacceptable ne fait que conforter cette hypocrisie qui dissimule la misère sous le mercantilisme humanitaire. On a vu un militantisme des Droits de l’Homme légiférer sur le voile, symbole de servitude de la femme, en proposant, au nom de la laïcité qui prémunit l’Etat contre le totalitarisme des religions, tantôt sa liberté, tantôt son interdiction. Bel exemple d’une intellectualité qui s’écartèle en s’éloignant de la réalité vécue. Car ce mode de querelles cache les vrais problèmes sous une abstraction qui feint de les résoudre. Le véritable combat consiste à intervenir partout en faveur de l’émancipation de la femme, de ne pas tolérer qu’elle soit battue, cloîtrée, violée maritalement, soumise à la ségrégation, traitée en être inférieur, empêchée de mener son existence en toute liberté. A quoi bon mettre en cause la misogynie des religions catholique, protestante, musulmane, juive si l’on se cantonne dans les recommandations éthiques et les spéculations polémiques ? Pour saper les assises de l’aliénation, il faut partir de la base, de l’existence quotidienne, de cette volonté de bonheur individuel qui a besoin, pour se conforter, du bonheur de tous. Le seul critère, c’est le comportement humain. Quand la barbarie cherche prétexte à se déchaîner, le moindre mot suffit. Or, il n’en est aucun, si incendiaire qu’il se veuille, que l’embrasement de la vie ne finisse par dévorer. Ce qui tue, ce ne sont pas les mots, c’est l’usage qu’en impose un système économique qui traite l’homme comme une marchandise et dénature la force de vie en la transformant en force de travail. Les mots de la vie jouent. Ceux qui les font travailler à leur profit sont les premiers à vitupérer, à interdire leurs écarts et inconvenances, au nom de la vertu offensée. Nous sommes aujourd’hui confrontés à d’aberrantes confusions que nous n’éviterons pas sans tracer une frontière nette entre dénonciation et ingérence humanitaire.

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La dénonciation n’est pas un but en soi. Méprisable quand elle obéit à la vengeance, au ressentiment, au règlement de compte, à la frustration, au défoulement, elle se justifie lorsque, prenant la défense de la vie, elle manifeste la volonté de fustiger les atteintes à la condition humaine, avec la résolution d’y mettre fin. Rien de plus légitime que de pointer du doigt les responsables de meurtres, de massacres, de guerres, de misère, de paupérisation. Encore faut-il se garder de deux embûches. L’une participe des ordinaires manipulations du pouvoir. Crier haro sur une poignée de responsables politiques afin d’en épargner d’autres n’est que la partie visible du piège, qui consiste à anathématiser des marionnettes pour détourner l’attention des mécanismes qui les actionnent. Que nous importe le châtiment d’un massacreur s’il n’est pas mis en demeure de corriger ou d’atténuer les souffrances qu’il a causées. A ceux-là qui ont agi par goût du pouvoir et de l’argent, comment ôterez-vous le pouvoir de nuire si ce n’est en les dépouillant de leurs biens, pour les investir dans la reconstruction de ce qu’ils ont détruit ?

L’autre menace tient à la dérive des bonnes intentions, lorsque l’engagement sincère laisse place à la revendication hargneuse. Le discours abstrait, la rhétorique du symbole, l’expression d’une pensée séparée de la vie font la part belle à la méprise, au malentendu et à l’exploitation populiste des émotions. Entre interdire une opinion nauséabonde et condamner un trait malséant, caricatural, humoristique, le pas est vite franchi. L’esprit de délation séduit aisément celui qui se trompe d’intolérance et de combat. Pendant que la femme est rabaissée, l’enfant maltraité, l’homme réduit à survivre comme un chien, les parangons d’un humanisme de parade débattent d’idées mortes, de symboles, de colifichets. Généraliser le principe d’aide à personne en danger n’est pas seulement de nature à éradiquer l’esprit de délation et cette victimisation, qui rentabilise le sacrifice et change les martyrs en bourreaux. Il suppose aussi une solidarité collective fondée sur la volonté d’améliorer la vie en balayant les entreprises qui la dégradent. Le comportement l’emporte sur le discours. Les gestes de la vie priment sur les mots, quels qu’ils soient, et c’est ainsi qu’ils éveillent également la parole capable de les propager. La part humaine de l’homme ne progressera qu’en découvrant sa conscience et le langage qui, tout à la fois, l’exprime et la communique.

Les protestations d’humanisme dissimulent souvent un comportement inhumain, et il arrive aussi que certains préjugés archaïques ne contrarient pas, chez qui en témoigne, une sollicitude, une aménité, une générosité spontanées. Dans la mesure où l’attitude contredit le propos, l’art consiste à privilégier l’humain en sorte que, soulignant les distorsions du corps et de la pensée séparée, la conscience d’une volonté de vivre universelle finisse par l’emporter. La liberté de vivre humainement ne souffre aucune limite. Autorisez toutes les opinions, nous saurons reconnaître les nôtres, nous apprendrons à annuler la force attractive des nuisances, à empêcher que la corruption du profit et du pouvoir persiste à gangrener les mentalités, nous les combattrons par la seule critique qui les puisse éradiquer : en pensant par nous-mêmes, en cessant de nous mettre en dépendance, en découvrant au gré de nos désirs quelle existence nous voulons mener, en créant des situations qui rendent impossible l’empire de l’inhumanité.

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