UN HUMANISME DÉLIVRÉ DES DIEUX…

par | BLE, Laïcité, SEPT 2006

Depuis l’aube des temps, les hommes ont été confrontés à la peur d’un environnement hostile, incompréhensible et à l’angoisse de la mort. Pour expliquer l’inconcevable, ils ont inventé les dieux. Pour vaincre leurs peurs, ils ont eu recours à la magie. Pour apprivoiser la mort, ils ont imaginé un au-delà, paradisiaque.

Aux peuples barbares et cruels correspondaient des dieux barbares et cruels. Comme aujourd’hui, le dieu des fanatiques est intolérant et fanatique. Alors que le dieu des humanistes, quels qu’ils soient, est un dieu d’amour, de générosité et d’ouverture. C’est donc bien l’homme qui crée “dieu” à son image et à sa ressemblance.

Au fil du temps, les religions ont organisé les rapports des hommes avec leurs dieux, dont, en gardiennes de la mythologie, elles ont codifié l’histoire. Elles ont décrété le “vrai dieu” (le leur) et les “faux dieux” (ceux des autres). Rabbins, prêtres, imams, pasteurs se sont érigés en interprètes des dieux et l’autorité qui en découle en a fait des moralistes, pour le meilleur et pour le pire.

Les religions ont favorisé le dépassement de soi et contribué à présenter aux individus une autre dimension de l’humain : au- delà du “moi”, de la famille et même de la tribu. Mais elles ont souvent prétendu détenir la vérité et se sont laissées instrumentaliser, à toutes les époques, par les chefs et les sorciers, les hommes du pouvoir et les hauts dignitaires religieux, qui ne se sont pas privés d’utiliser Yahvé, Jésus ou Allah pour asseoir leur autorité, étendre leur pouvoir et lever des armées pour satisfaire leurs cyniques intérêts.

Aujourd’hui encore, on mesure à quel point la religion est utilisée dans presque tous les conflits. Par ailleurs, les profondes mutations sociales, politiques, économiques et technologiques du dernier siècle et, singulièrement des dernières années, ont fait émerger, dans tous les domaines, nombre de questions nouvelles. Et on ne conçoit pas sérieusement trouver des réponses, voire des enseignements utiles, dans des doctrines religieuses arc-boutées sur des textes millénaires ne rendant évidemment pas compte des problématiques contemporaines. Imagine-t-on trouver dans la Torah, les Évangiles ou le Coran, des indications sur la manière de codifier la fécondation humaine ou les recherches sur embryons ? Certains s’y essayent mais la mystification est par trop évidente.

Une idée déjà très ancienne….

Au 6e siècle avant JC en Ionie, des penseurs précurseurs recherchaient une explication aux phénomènes naturels en dehors des mythes et qui soit acceptable pour la raison. Par l’observation, le raisonnement, en appliquant une démarche de type scientifique, ils développaient des théories sur l’origine du monde et son devenir. Le sophiste Protagoras d’Abdère (485-411) livrait déjà une pensée subversive, tant du point de vue de la religion que de la politique. C’est à lui que nous devons L’homme est la mesure de toute chose, un aphorisme d’une stupéfiante modernité qui lui vaudra une condamnation pour impiété. Pour Diagoras de Melios, (415 avant JC), la croyance dans les dieux est née de la frayeur des hommes devant les phénomènes naturels. Les Sceptiques, donnant une définition positive du doute, apparaissent comme les précurseurs du libre examen, Pyrrhon (360-v. 272 av. JC) introduit l’idée qu’il est impossible de connaître la moindre vérité et qu’il faut donc suspendre son jugement. Enfin Épicure (341-270 av JC), affranchi des dieux, substitue à leur adoration la recherche du bonheur proposant une réalisation terrestre à l’homme : “En ce qui concerne les dieux, il n’y a rien à craindre. De même, il n’y a rien à craindre de la mort. L’être humain est capable d’être heureux. Il peut supporter les douleurs de l’existence.”

Aujourd’hui, en Belgique et aux Pays-Bas, entre 40 et 50 % de l’ensemble de nos concitoyens se détachent des mythologies … et des religions qui les portent.

Un phénomène semblable est observable dans toute l’Europe. Il gagne même la très chrétienne Europe centrale et orientale. Cela ne veut pas dire que toute cette population verse dans le nihilisme, le cynisme et l’immoralisme, même si beaucoup, à l’intérieur et à l’extérieur des religions, peuvent être tentés par le repli sur soi et l’adoration d’un nouveau dieu, le dieu-marché.

Si haut que remontent les fondements de l’athéisme philosophique, aussi appelé “laïcité philosophique”, son émergence sur le plan social est tout à fait récente. Certaines enquêtes le mettent en évidence : aujourd’hui, de 30 à 40 % de la population belge a cessé de croire en dieu. Que les agnostiques ou les athées soient un peu plus ou un peu moins nombreux importe peu. D’ailleurs, la valeur d’une conception, qu’elle soit religieuse, laïque, philosophique, scientifique ou artistique, ne tient évidemment pas au nombre de ses adeptes. Aujourd’hui, l’athéisme philosophique est un phénomène de masse alors qu’il y a à peine 150 ans, il ne concernait que de rares intellectuels, complètement isolés, jusque dans leur proche famille.

Dans une société multiculturelle et multi-convictionnelle comme la nôtre, la priorité des priorités est celle du “vivre ensemble”. Avec les guerres de religion, la vieille Europe a payé le prix. A la doctrine “un prince – une religion” prétendant créer l’unité de l’Etat (et la paix intérieure), à la soumission du peuple à la religion de son roi, a succédé le modèle de “laïcité politique”.

La laïcité politique, avec des modalités très diverses, s’est imposée progressivement dans tous les Etats démocratiques. Le modèle français, dont la loi de séparation des Eglises et de l’Etat est l’instrument le plus connu, n’est qu’une de ces modalités. La “laïcité à la belge” en est une autre. Et chaque Etat de droit, en fonction de son histoire et de ses rapports de force intérieurs, a aménagé les rapports entre le politique et les religions.

L’Etat laïque tend à l’impartialité en matière philosophique et religieuse, il refuse d’intervenir dans les affaires intérieures des communautés confessionnelles, comme il refuse aux Églises d’intervenir dans les affaires publiques, il tend à n’accorder aucun privilège à la religion dominante et à n’imposer aucune charge particulière aux citoyens quelles que soient leurs convictions, religieuses ou philosophiques. Il s’agit bien entendu d’un objectif à atteindre. Car il faut bien le constater, dans un pays comme la Belgique, où la laïcité politique a pourtant fait d’énormes progrès en trente ans, ces principes sont encore loin d’être totalement respectés.

Dans la mesure où la laïcité politique impose à l’Etat de traiter tous les citoyens sur un même pied, croyants ou incroyants, se réclamant de telle tradition ou de telle autre, agnostiques ou athées, celui-ci doit naturellement apporter aux communautés philosophiques non confessionnelles le même appui que celui qu’il apporte aux communautés confessionnelles et suivant les mêmes critères.

Curieusement, c’est au sein même de la communauté non confessionnelle et parmi les agnostiques et les athées que se pose, de manière la plus critique, la question de l’affirmation non confessionnelle (comme s’il était moins légitime et à la limite de la grossièreté de se proclamer agnostique ou athée alors que personne ne contestera le droit de quiconque à se définir religieusement). De même, la prise en charge de services à la population dans une perspective non confessionnelle (pour faire bref le subventionnement du CAL) titille certains qui, par contre, s’accommodent fort bien de la prise en charge, par les pouvoirs publics, de services analogues programmés sur une base confessionnelle explicite.

Les associations non confessionnelles (qu’on désigne parfois sous le néologisme de “laïcité organisée”) mènent de longue date (et, bien avant la fondation du CAL en 1969) un combat pour une société laïque, dotée de pouvoirs publics impartiaux, garants des droits humains et d’une séparation effective des Églises et de l’Etat. C’est le sens de la “laïcité politique”, dont le CAL n’a pas, et ne revendique d’ailleurs pas, l’exclusivité.

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Parallèlement, le CAL et ses différentes composantes défendent les valeurs et les droits des membres de la communauté des “non-confessionnels”, qui ont des conceptions particulières en matière de dogmes, de transcendance ou de vérités révélées. Mais dans le champ de cette “laïcité philosophique”, le CAL, pas plus que les associations qui le composent, ne produisent de discours identitaire, ni ne s’érigent en maître à penser alternatif des membres de cette communauté. Il est essentiel de souligner.

Cette action, en tant qu’instrument de progrès moral et intellectuel, a apporté un important tribut (important mais non exclusif) à l’évolution de la société belge. Elle s’est manifestée dans les domaines les plus variés touchant à l’éthique, à l’éducation, à la culture, à l’assistance morale, au social. Elle a pris les formes les plus diverses de l’action politique visant à la modification de nos lois ou au travail de terrain, par la mise en œuvre d’actions locales très concrètes s’appuyant en grande partie sur le bénévolat.

Il serait outrecuidant et sot de prétendre que la mission est aujourd’hui accomplie. Qu’il s’agisse de construire une société juste, progressiste et fraternelle, dotée d’institutions publiques impartiales, garante de la dignité de la personne et des droits humains… ou de défendre, au sein de cette société, une conception philosophique délivrée des dieux (ou plus exactement délivrée des imposteurs qui s’en prétendent les porte-parole), le travail ne sera jamais achevé, comme la construction de la démocratie ne sera jamais achevée et laissera, de génération en génération, de nouveaux défis à relever, jour après jour.

Face aux défis actuels, à la perte de sens, au déclin des valeurs collectives au profit d’un individualisme exacerbé ou d’un repli sur une conception sectaire et dogmatique du religieux, face au désarroi moral, aux chocs culturels, à l’appauvrissement croissant du Sud et à la paupérisation des défavorisés du Nord, la laïcité philosophique est évidemment plus nécessaire que jamais.

Conjuguée à l’action de tous les démocrates, quelle que soit leur conviction, elle doit pouvoir s’affirmer avec d’autant plus d’urgence que la disparition des balises anciennes, désacralisées à juste titre (Dieu, le père, le patron, le chef de famille, le travail, la famille, la patrie), laisse un vide chez beaucoup ; elle doit s’affirmer d’autant plus que l’on ne voit pas comment les religions pourraient regagner, à terme, la crédibilité perdue.

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