UN MUR DANS LES DUNES

par | BLE, Politique, SEPT 2009

Les Etats qui élèvent des murs justifient souvent le bien-fondé de leur entreprise par le risque d’agression extérieure. Celui construit à Berlin devait protéger les membres du Pacte de Varsovie des visées expansionnistes de l’OTAN[1] : celui en territoire palestinien occupé allait protégé les citoyens israéliens des attaques en provenance des territoires occupés[2]; celui en cours de réalisation aux Etats-Unis est supposé mettre la population américaine à l’abri des vagues de migrants et de terroristes en provenance du Mexique.[3] Le mur levé par le Maroc au Sahara occidental ne fait pas exception à la règle.

Le Sahara occidental est un immense territoire (environ dix fois la Belgique) situé au sud du Royaume du Maroc. Protectorat espagnol depuis la fin du XVIIIème siècle, le territoire fut placé sur le chemin de l’indépendance par les Nations Unies après la seconde guerre mondiale. Comme la majorité des territoires africains, le Sahara occidental devint un “territoire non autonome”, c’est-à-dire un territoire auquel le droit international reconnaît la faculté de décider librement de son avenir. L’Espagne passa à cette occasion du statut de puissance coloniale à celui de puissance administrante et l’Histoire semblait écrite : bientôt, les forces espagnoles se retireraient, laissant les Sahraouis libres de choisir leur destin. Mais le scénario fut modifié en cours de route. A la mort de Franco, lorsque l’Espagne se retira du territoire, deux des trois Etats frontaliers, le Maroc et la Mauritanie s’empressèrent de l’envahir. Le troisième voisin, l’Algérie, soutint pour sa part le mouvement de résistance armée qui vit le jour en réaction à cette invasion : le front Polisario. C’était en 1976, il y a aujourd’hui plus de trente ans. Depuis lors, peu de choses ont changé. Le territoire Sahraoui est occupé à plus de 80 % par le Maroc. La Mauritanie s’est retirée et les 20 % restants sont aux mains du front Polisario qui a proclamé l’indépendance de la République arabe sahraouie démocratique (R.A.S.D.). Le nouvel Etat a intégré l’Organisation de l’Union Africaine provocant le retrait du Maroc. Et le reste du monde observe un silence gêné. Certes, l’Organisation des Nations Unies reconnaît que le peuple du Sahara occidental doit exercer son droit à l’autodétermination et a même envoyé une mission,

depuis le début des années ‘90, dans la région pour organiser un référendum. Mais le Maroc, seul Etat à considérer que le territoire du Sahara occidental lui appartient,[4] sabote une à une les tentatives de vote sans peur réelle de représailles puisque le Conseil de sécurité se trouve en grande partie bloqué par des membres de l’Union européenne, en premier lieu desquels la France qui, à l’instar des Etats Unis dans le dossier du Proche Orient, bloque toute résolution qui permettrait aux Nations Unies d’adopter une position plus musclée à l’égard de Rabat.

Le mur construit par le Maroc pour séparer le territoire qu’il maîtrise de celui aux mains de la R.A.S.D. est un gigantesque mur de sable, parfois rehaussé de fortins et de terrains minés. Le chantier entrepris par Hassan II s’est déroulé en différentes phases et sur plusieurs années, mais l’édifice est aujourd’hui terminé et s’étend au total sur plus de 2500 kilomètres. Il doit servir selon le Maroc à protéger sa population des agressions menées par le front Polisario.[5]

Mur de la honte pour certains, mur de protection pour d’autres, la question est évidemment très politisée. Mais de toutes les manières dont dispose l’observateur des relations internationales pour juger du bien fondé d’une action, une fait en théorie l’objet d’un consensus de la part de tous les Etats du monde, c’est le droit international. Et, de ce point de vue, l’illégalité de l’édifice ne fait pas de doute. Comme l’a souligné la Cour internationale de justice dans l’avis relatif à la construction du mur dans le territoire palestinien occupé, s’il n’est pas illégal de construire un mur chez soi, il est par contre formellement interdit d’en construire un chez les autres et ce pour plusieurs raisons. D’abord parce que, construit chez les autres, le mur s’apparente en fait à une annexion de territoire par la force, laquelle est formellement interdite depuis l’adoption de la Charte des Nations Unies, en 1945. Par ailleurs, le mur, lorsqu’il est utilisé, comme c’est le cas en Palestine et au Sahara occidental, pour créer des zones de peuplement où l’Etat agresseur encourage sa population à s’établir, constitue une violation des règles de la guerre (les Conventions de Genève) et du droit à l’autodétermination du peuple dont la composition démographique est ainsi modifiée.[6]

Alors qui a raison ? Les Etats qui construisent des murs parce qu’ils se sentent agressés ou la Cour internationale qui les considère comme des agresseurs ? Tout dépend en réalité du moment où l’on est prêt à faire commencer l’histoire. Et il apparaît que ceux qui érigent les murs ont tendance à effacer les épisodes qui précèdent leur conquête afin de mettre dans la position d’agresseur ceux qui, en somme, veulent rentrer chez eux.

Le conflit du Sahara occidental est un conflit méconnu qui déchire pourtant tout un peuple depuis des décennies à la porte méridionale de l’Europe. Et il est très étrange de constater que la société civile européenne est très peu mobilisée à son égard. Pourquoi celle-là même qui s’émeut que les Etats-Unis bloquent le Conseil de sécurité dans le cadre du conflit au Proche-Orient ne s’élève-t-elle pas contre les pratiques similaires de ses propres élus ? Les citoyens européens peuvent avoir une influence encore plus forte sur l’avenir du mur au Sahara que sur celui construit en Palestine. Les deux peuples qui naissent et vivent en partie dans des camps de réfugiés, semblent en tout cas attendre du monde extérieur une mobilisation de ce genre.


[1] “Déclaration des pays membres du Pacte de Varsovie relative à Berlin (13 août 1961)”, Articles et Documents, Textes du jour n° 01139, La Documentation Française, Paris, 5 septembre 1961.

[2] Voyez la page que le ministre de la Défense Israélien consacre au mur en territoire palestinien, appelé officiellement “barrière de sécurité” (Security fence). http://www.security- fence.mod.gov.il/

[3] “Secure Fence Act of 2006“, Public Law 109–367, 26 Oct. 2006. Adopté par Georges W. Bush, cet acte mêle, dans ses motifs, protection des frontières, lutte contre le terrorisme et lutte contre l’immigration.

[4] Dans la guerre d’information qui fait rage sur Internet à propos du Sahara occidental, certaines sources font état de chefs d’Etat étrangers qui “auraient reconnu” la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental. L’auteur n’a encore décelé dans aucune de ces déclarations la reconnaissance qui était supposée s’y trouver. Au mieux on y trouve des marques de soutien à l’intégrité territoriale du Maroc, ce qui dit beaucoup sur la nécessité de respecter le territoire marocain (ce que personne ne conteste) mais rien sur l’étendue de ce territoire, ce qui est l’enjeu du débat. Selon le Secrétaire général des Nations Unies, aucun Etat au monde autre que le Maroc n’a reconnu officiellement la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental. “Rapport du Secrétaire général sur la situation concernant le Sahara occidental”, S/2006/249, 19 avril 2006, § 37.

[5] “Western Sahara Rebels Said to Kill 63 Moroccans”, The New York Times, April 23, 1984.

[6] Conséquences juridiques de l’édification d’un mur dans le territoire palestinien occupé, avis consultatif, C.I. J. Recueil 2004, § 114 à 137.

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