UN PRINTEMPS EN PLEIN CŒUR DE L’HIVER

par | BLE, Démocratie, SEPT 2011

Dans cet océan de ténèbres, il y a quand même des voix courageuses et éclairées qui luttent. Il y a un combat acharné du Maroc au Soudan. Partout ! Dont ON NE PARLE PAS ! Un combat pour les droits de l’Homme, pour la démocratie.

Mohamed El Baroudi, exilé politique marocain, 2004.

Depuis les premiers événements de ce printemps arabe, éclos en plein cœur de l’hiver, la voix du regretté Mohamed El Baroudi revient sans cesse à ma mémoire. Une voix parmi des centaines, une parmi des milliers. De ces hommes et de ces femmes qui, pour fuir la répression, la torture ou la mort, furent forcés à l’exil et qui, de leur terre d’accueil, se sont battus avec opiniâtreté pour mettre en lumière la pensée et les combats humanistes et démocratiques du monde “arabo-musulman”.

Une parole rendue quasiment inaudible dans le contexte de l’après-11septembre qui a vu se propager la thèse d’un “choc des civilisations” et, avec elle, la représentation essentialisée d’un monde vu sans nuance. Un monde réduit à sa seule dimension musulmane ; et davantage encore, à ses seules dérives extrémistes. Un monde “où l’on tenait jusqu’alors la soumission pour un trait culturel et la démocratie comme une impossibilité structurelle[1].

Pour se prévenir de ces “barbares” “obscurantistes”, “islamistes”, “terroristes”… en puissance, notre monde – “civilisé” celui-là, berceau autoproclamé des Lumières et des droits de l’Homme – n’a pas rechigné à soutenir durant des décennies des régimes autoritaires et répressifs, seuls prétendus remparts face au “péril islamiste”. Sous prétexte de stabilité, les gouvernants de ce monde “civilisé” ont non seulement ignoré les mouvements démocratiques de ces sociétés, mais ont parfois même collaboré à leur mise à mal. C’est que pour préserver ses intérêts économiques et sécuritaires, le monde civilisé devait bien s’accommoder de quelques “dommages collatéraux”.

ET PUIS D’UNE ÉTINCELLE…[2]

Mais soudain alors que “l’Europe s’appesantit sur son pessimisme et se lamente sur sa crise, des peuples soumis au joug des tyrans relèvent la tête et se battent pour la liberté”.[3]

Il y eut le geste désespéré d’un jeune marchand ambulant de Sidi Bouzid au centre de la Tunisie. Et puis, ils furent des milliers, des millions. De la Tunisie à l’Egypte, de l’Algérie à Bahreïn en passant par le Maroc, le Yémen, l’Arabie Saoudite, la Syrie, la Libye… Une véritable onde de choc.[4]

Etouffés par des régimes autoritaires ne laissant aucune place au citoyen, menacés en permanence de subir l’arbitraire, asphyxiés par la pauvreté, le chômage, la corruption, … des milliers d’hommes et de femmes se sont levés pacifiquement, bravant la peur, les coups et la mort. Au-delà des contextes particuliers, c’est une aspiration commune à retrouver une dignité depuis trop longtemps confisquée qui a mobilisé la “rue arabe”, comme jamais elle ne le fût auparavant.

Impressionnant par la rapidité et l’étendue de sa propagation, la détermination et le courage sans faille de ses acteurs, la participation remarquable de la jeunesse et des femmes, la volonté pacifiste et unitaire de ses manifestants, la modernité des outils de communication, le “réveil arabe” a surpris le monde entier. En quelques semaines, les peuples tunisiens et égyptiens ont “dégagé” leurs despotes. Et partout, “une ligne a été franchie. La peur a changé de camp.[5]

En premier lieu, le “printemps arabe” prit de court les régimes en place dans cette région, la “dernière […] du monde à n’avoir pas connu d’évolution politique significative depuis la chute du mur de Berlin”.[6] Son ampleur a sans doute aussi ébahi une partie importante des observateurs les plus attentifs et des acteurs démocratiques de ces sociétés qui, conscients que tous les ingrédients de la révolte étaient présents depuis longtemps, aspiraient à un changement radical depuis des décennies.

VERS UNE NOUVELLE ÈRE ?

Il est intéressant de noter qu’alors que, depuis une décennie, les médias occidentaux ne parlaient guère plus que “du monde musulman”, c’est à la “rue arabe” qu’on rendit hommage, lui restituant peut-être ainsi une condition politique qu’on ne lui reconnaissait plus.

Car ce qui, par-dessus tout, a dérouté, de ce côté de la Méditerranée – où les “logiciels populistes[7] avaient fini par propager largement l’idée d’un monde rempli de “fanatiques religieux” –, c’est le caractère universel des revendications de liberté, de justice sociale et de démocratie exprimées par les peuples mobilisés, des revendications dégagées de référentiel religieux. Si nul ne peut prédire les nombreux chapitres à venir, avancées et reculs, des révolutions en cours dans le monde arabe, l’une des premières conséquences de ces mouvements populaires est peut-être de nous faire “entrer dans une phase nouvelle, qui clôt la séquence ouverte par le 11 Septembre”.[8]

En ébranlant grandement la thèse du “choc des civilisations”, les “révolutions post-islamistes[9], telles que les a qualifiées le politologue Olivier Roy, ont certainement affaibli les discours extrémistes de tous bords : l’islam radical tout autant qu’une certaine idéologie islamophobe dont les porte-paroles sont restés assez muets à propos des mobilisations en cours et devenus peu crédibles lorsqu’ils tentaient tout de même d’agiter à nouveau la menace du “péril islamiste”.

Cette “victoire” est sans doute bien mince au regard des défis immenses – non seulement en termes de transition démocratique, mais aussi, et peut-être surtout, socio-économiques – qui attendent aujourd’hui les sociétés de l’autre rive de la Méditerranée. Mais il faut espérer qu’à terme, elle pèsera davantage sur les politiques internationales à leur égard et que, désormais, il ne sera plus aussi facile de fermer les yeux sur les massacres et de faire la sourde oreille face aux aspirations de liberté qui, en cette année 2011, ont déjà coûté un trop lourd tribut en vies humaines.

UN EXEMPLE À SUIVRE

Au moment de l’écriture de ces lignes, les incertitudes restent grandes quant à l’avenir des mouvements en cours. Comme l’écrit Alain Gresh, “Les chemins de la liberté et de la dignité qu’a ouverts le peuple tunisien, et dans lequel se sont engouffrés après lui les autres peuples arabes, restent incertains, escarpés, périlleux. Mais déjà, le retour en arrière n’est plus possible”.[10] Le constat est unanime parmi les analystes les plus qualifiés du monde arabo-musulman : “Les peuples arabes ne peuvent plus revenir au statut du commis”.[11]

Face aux craintes que suscitent la période d’instabilité à venir et ses conséquences, il serait sans doute plus aisé d’adopter une attitude pessimiste et frileuse, mais ne devons-nous pas au contraire nous inspirer du courage et de la détermination de ces hommes et de ces femmes-là ? Certes, l’inconnu fait peur, mais pour construire un autre monde, d’autres possibles, n’est-il pas un passage obligé ?

Dans un monde où les conséquences sociales et environnementales désastreuses d’un système néo-libéral à la dérive nous obligent à changer radicalement de cap, les révolutions arabes nous renvoient à nos propres défis démocratiques. A cet égard, lorsque le peuple grec descend massivement dans la rue pour exiger “qu’ils s’en aillent tous !” – à l’instar du fameux “Dégage !” scandé dans le monde arabe –, lorsque les Indignés européens occupent les places pour dénoncer l’illégitimité des politiques du FMI ou de la Banque Centrale, lorsqu’ils manifestent “pour une démocratie réelle et contre la dictature financière qui prend des décisions sans écouter les peuples[12], c’est peut-être aussi parce qu’ils ont compris l’un des enseignements premiers de ce printemps arabe qui, comme le dit très justement le philosophe Alain Badiou, nous rappelle “que la seule action qui soit à la mesure d’un sentiment partagé d’occupation scandaleuse du pouvoir d’Etat est la levée en masse”.[13]

Les modalités d’action de cette “levée en masse” sont certes à réinventer, mais elle constitue certainement une étape essentielle pour envisager un nouvel horizon.


[1] Laurent Jeanpierre, “Points d’inflexion des révoltes arabes”, in Les Temps Modernes “Soulèvements arabes”, n° 664, mai-juillet 2011, p. 64.

[2] Tahar Ben Jelloun, L’étincelle. Révoltes dans les pays arabes, éditions Gallimard, 2011.

[3] Ester Benbassa, “Révoltes dans le monde arabe : notre arrogance colonialiste”, in Rue89.com, février 2011.

[4] Le Monde diplomatique, février 2011

[5] “Initiative pour une réforme arabe”, interview de Salam Kawakibi, in La Libre Belgique, 21 juin 2011.

[6] Sarah Ben Nefissa, “L’Egypte saisie par la fièvre régionale”, in Le Monde Diplomatique, février 2011, p.12.

[7] “Comme solution politique, l’islamisme est fini”, interview d’Olivier Roy, Rue89, 20 février 2011.

[8] “Vers un nouveau monde arabe”, entretien avec Gilles Kepel, Le Monde, 4 avril 2011.

[9] Olivier Roy, Révolutions post-islamistes, Le Monde, 13-14 février 2011.

[10] Alain Gresh, “Les Chemins de la liberté”, in Manière de Voir, n° 117 : “Comprendre le réveil arabe”, juin-juillet 2011.

[11] Burhan Ghalioun, directeur du Centre d’études sur l’Orient contemporain, Al-ahram hebdo, 27 avril 2011.

[12] Diego Alfaro, un des porte-parole du mouvement des Indignés au Portugal, cité dans l’article de Thomas Nagant, “Un peu partout en Europe des Indignés prennent la rue”, rtbf.be/info, 30 mai 2011.

[13] Alain Badiou, “Tunisie, Egypte : quand un vent d’est balaie l’arrogance de l’Occident”, in Le Monde.fr, 18 février 2011.

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