UNE BRÈVE APPARITION EN SURFACE

par | BLE, Culture, MARS 2015

En coordination avec le Comité Invisible

Ce sont les premiers signes de la fin de l’hiver qui nous invitent à risquer, comme la marmotte encore engourdie, une brève apparition en surface. Des frémissements comme un éveil, si l’on avait dormi, d’insolents bourgeons qui pointent leur verdeur, de doux chants d’oiseaux qui disent “Vous n’avez pas compris ? Ce monde est fini !”. Profitons- en pour faire le point et pour jeter un regard myope, très évidemment subjectif, sur le paysage du signifiant “culture”, au milieu duquel nous avons décidé d’émerger de nos tanières souterraines.

Le concept de culture, dans son sens anthropologique, permet de penser aussi bien la dimension économique, que les institutions politiques, les techniques et modes de production, les codes et les normes ou encore les croyances et les imaginaires collectifs. Mais aujourd’hui il semble que la dimension économique, et principalement l’économie financière, achève de dévorer les autres dimensions du monde humain, selon un processus qui a été décrit, dès 1944, par Karl Polanyi dans son livre La Grande Transformation.[1]

Dans ce contexte, pour la plupart des acteurs sociaux, le signifiant culture ne semble plus désigner qu’une rubrique parmi d’autres : il y aurait le “culturel”, comme il y a le social, le politique, l’économique, le scientifique, le religieux et, pour- quoi pas, le sécuritaire (où il y a du profit à faire, comme chacun sait). Remarquons au passage que ce découpage de la réa- lité est calqué sur celui des disciplines universitaires, comme d’ailleurs celui de l’Etat en différents ministères et administrations. Il s’agit d’un découpage culturel spécifique, d’un partage en catégories qui n’a rien d’universel ou d’évident a priori. C’est seulement une organisation culturelle de la pensée dont nous avons hérité. Et qui n’est pas évidemment pertinente, dans la mesure où elle s’est imposée aux peuples du monde sur le mode de l’expansion coloniale de l’Occident.

Dans cette organisation de la pensée et des significations, conçue semble-t-il pour rassurer des fonctionnaires, le concept de culture, qui permettait d’envisager et de penser l’ensemble des dimensions, visibles et invisibles, de l’existence des Humains, semble se rétrécir aux préoccupations, légitimes d’ailleurs, de nombreux acteurs sociaux, concernant la production artistique, les moyens financiers de sa diffusion, ou encore le statut des “artistes”.

Et souvent le mot culture ne semble plus se référer qu’à un indispensable “supplément d’âme”, ou aux divertissements de masse. D’agréables façons “culturelles” de passer le temps nous sont proposées par les pages “culture” des journaux et autres médias qui en font la publicité : des produits à consommer, ingrédients de l’économie des loisirs, s’adressant à des publics spécifiques. Expositions extraordinaires à Berlin ou New York, moments intenses, œuvres complexes ou sublimes, propositions passionnantes et éphémères, prises de tête pour initiés, virtuoses et lauréats, congratulations et roucoulements extasiés, événements à ne pas rater, saisons programmées à l’infini dans une sorte de vertigineuse fuite en avant.

S’il y a un enjeu à vouloir sauver le sens anthropologique du mot culture, à essayer d’éviter sa noyade dans la modernité liquide que décrit Zygmunt Bauman[2], laquelle ressemble de fait à une liquidation accélérée des ancrages subjectifs du monde humain, c’est qu’il permet juste- ment de ne pas oublier que des cultures populaires autonomes ont pu exister, des arts de vivre, de s’alimenter et de se vêtir, de s’organiser collectivement, de faire de la musique et de danser, sans devoir pour cela passer par un centre commercial, ni acheter des tickets sur internet. Mais le sens anthropologique du mot culture permet aussi de comprendre les enjeux de subjectivation qui sous-tendent les mondes culturels et comment ceux-ci produisent, comme des matrices, les subjectivités collectives. Ces enjeux très actuels concernent les différentes formes de résistance à la mondialisation capitaliste (celle de la peur et de la cupidité). Ce sont bien entendu des enjeux politiques et ils correspondent de fait à une “extension du domaine de la lutte”, comme l’insinuait ironiquement le titre du premier roman de Houellebecq[3], traitant de dépression et d’effondrements subjectifs.

La rationalité économique libérale fonctionne couplée à la rationalité technique. Ensemble, elles détruisent le monde humain et le transforment en marchandise. Il est paradoxal de constater, mais Orwell l’avait fait dans 1984[4], que c’est précisément sous l’étendard moderniste et pseudo-progressiste de la liberté, que se déploie la grande entreprise de prise de contrôle et de privatisation du vivant, de normalisation, de standardisation et de surveillance à laquelle nous sommes collectivement confrontés. La totalité de la dimension objective, visible et extérieure de la culture tend à ne devenir aujourd’hui qu’une zone occupée où règnent des forces sur lesquelles nous n’avons pas de maîtrise et qui nous imposent leur “réalité” et leur “meilleur des mondes”, c’est alors, comme autrefois et comme toujours, à partir de la dimension cachée, subjective et intérieure de la culture, que subsiste une possibilité de résistance ou de dissidence. Cette dimension intérieure, ce for intérieur des subjectivités réticentes, représente bien entendu pour l’économie financière une cible à atteindre, un nouvel espace à coloniser pour y détruire les positions de résistance, les racheter et les subvertir pour les transformer en marchandise, en profit et en domination. Il suffit de rappeler ici l’anecdote du “temps de cerveau disponible” qu’une chaîne de télévision vend à la publicité. Ou comment les rebelles d’hier deviennent facilement les gestionnaires d’aujourd’hui. La domination aime affirmer avec cynisme que tout est à vendre et que chacun a son prix.

Il n’est pas inutile de noter que cette guerre impériale, de conquête subjective des populations, s’effectue avec des moyens d’une ampleur et d’une sophistication inédites dans l’histoire humaine, dont la manipulation désormais possible du génome humain. Et cela, loin des illusions perdues, même si beaucoup continuent à faire semblant, d’une transparence démocratique concernant la recherche scientifique ou les innovations technologiques : ces domaines dépendent en effet quasi exclusivement de leurs sources de financement.

Nous sommes loin du temps où Edward Bernays expliquait de façon décomplexée, dans son livre “Propaganda”,[5] comment manipuler l’opinion publique en démocratie. Aujourd’hui la culture consiste massivement à habiter les périphéries imaginaires de séries télévisées et de magazines de mode. L’enjeu consiste à ne pas devenir soi-même une des fonctions du système, une “petite main” comme dit Isabelle Stengers, un collaborateur ordinaire, réaliste et résigné, qui veille sur ses intérêts et reçoit, en échange de son attitude positive, des entrées gratuites pour la prochaine grande fête de la consommation et les jeux du cirque virtuel.[6] Hannah Arendt, dans son travail sur le procès Eichmann[7], a montré très clairement la “banalité du Mal”, comment l’horreur avance insidieusement sous les apparences, anodines et quotidiennes, de la normalité et de l’efficacité technique.

C’est dans des zones subjectives qui échappent au contrôle extérieur, donc dans une sorte de semi-clandestinité, que nous pouvons cultiver et faire grandir en nous et entre nous, les forces qui permettront de résister encore : le courage et l’espoir, la confiance et la loyauté, la générosité et la fierté, la solidarité et le respect. Ces vertus sont des formes de l’esprit de résistance qui ne peuvent se pratiquer de façon uniquement individuelle. Elles appellent une communauté. La dimension cachée de la culture est aussi et surtout le lieu d’une intériorité partagée, d’une intersubjectivité, d’une communauté d’intuition et de sensibilité, d’une intelligence critique qui s’élaborent dans l’expérience quotidienne, à la fois banale et tragique, de la vie en résistance. C’est dans cette dimension intime, voire secrète, qu’il est possible de reconstruire, au fur et à mesure, une communauté humaine, celle de ceux qui font des efforts sur cette voie. Une telle communauté transgresse systématiquement les frontières et les découpages identitaires dans lesquels nous sommes extérieurement enfermés. Et il ne faut pas s’y tromper, la pratique au quotidien de la vie en résistance exige des efforts parfois intensifs, de la vigilance et une certaine radicalité, celle qu’implique le passage clandestin des points de contrôle ou l’usage de différentes configurations identitaires de camouflage.

Pourtant, lorsque nous faisons une incursion en zones occupées, lorsque nous faisons l’expérience collective de la transgression, nous nous sentons vivants, nous sentons les forces que cette radicalité rassemble et cela nous donne confiance. Il s’agit de tout autre chose que d’un unanimisme grégaire et préfabriqué, de tout autre chose que les engouements sponsorisés et les indignations sélectives que mettent en scène les médias et diverses instances de conformité mentale. Il s’agit de dispositifs de subjectivation alternatifs, d’une autre subjectivité, interculturelle entre autres, d’une intersubjectivité. Ce sont des dispositifs, toujours fragiles et menacés, mais qui s’enracinent dans la mémoire ancienne des luttes contre les dominations et les empires.

La libre pensée, dans ces perspectives, n’est que le résidu, bourgeois et atrophié, du Libre Esprit.[8] Dans le glissement historique du Libre Esprit vers la revendication de la liberté de pensée, un appauvrissement et une déperdition se sont produits. La conscience a été progressivement réduite à la dimension de la pensée, du mental et de ses calculs. Les émotions, les sentiments et les visions ont été exclus et niés, le règne de la Raison a préparé celui de la Banque. Et certains ont appelé cela le Progrès ! Qui y croit encore ? Et qui peut, sans difficulté, cesser d’y croire et rester engagé dans l’action? C’est jusqu’à la vaste conscience du Libre Esprit, et bien en amont des cultures mentales de la modernité, que nous reconduisent les traditions de la résistance humaine. Pour la conscience du Libre Esprit, la pensée rationnelle et l’efficacité technique qu’elle permet de produire ne sont jamais que des outils. Des outils dont il faut veiller à ce qu’ils ne subvertissent pas la conscience en renforçant les avidités pulsionnelles et les soumissions. Les traditions de lutte qui permettent de penser cette critique de la rationalité technicienne sont plus universelles que les croyances modernes sur l’émancipation par le progrès technologique.

Les différentes cultures des peuples sont autant de façons de construire socialement la réalité. Ce sont des styles de production, de transmission et de transformation de la réalité dans ses deux dimensions, visible et invisible. Ce serait une erreur de sous-estimer les forces subjectives, radicales et insoumises que portent en elles les cultures des peuples. Pouvons-nous envisager un avenir planétaire commun s’il est construit sur la destruction des cultures populaires et des liens de solidarité ? Sur la négation des cadavres dont les placards du monde sont remplis ? Ou sur le déni de reconnaissance des humiliations et des spoliations que les peuples subissent ? Une culture du mensonge généralisé, de l’arrogance et du mépris, ne peut produire qu’un héritage amer.


[1] Karl Polanyi, La Grande Transformation, Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, 1983 (1944).

[2] Zygmunt Bauman, L’amour liquide, traduit de l’anglais par Christophe Rosson, éd. Du Rouergue, 2004

[3] Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, éd. M. Nadeau, 1994

[4] George Orwell, 1984, première parution en 1950, traduit de l’anglais par Amélie Audiberti, Gallimard (“Folio”), 1972.

[5] Edward Bernays, Propaganda, Horace Liveright, 1928. Traduit en français sous le titre Propaganda, Comment manipuler l’opinion en démocratie, Zones, 2007.

[6] Philippe Pignare et Isabelle Stengers, La sorcellerie capitaliste. Pratiques de désenvoûtement, La Découverte, 2007

[7] Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, traduit de l’allemand par A. Guérin, Gallimard, 1966.

[8]  Raoul Vaneigem, Le Mouvement du libre-esprit, Paris, Ramsay, 1986.

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