UNE RÉFÉRENCE INCONTOURNABLE DE L’ANTIPROHIBITION : LINE BEAUCHESNE

par | BLE, Education, MARS 2008, Politique, Social

Rien de tel qu’une plume pertinente comme celle de Line Beauchesne pour se liv(b)re-examiner ! Ce docteur en sciences politiques et professeur à l’université d’Ottawa surfe sur la vague anti-prohibitionniste et nage depuis 25 ans à contre-courant des discours dominants sur les drogues. A travers une analyse des politiques publiques en matières de drogues (au Canada mais aussi au niveau mondial), elle démontre que leur prohibition n’a aucune efficacité en terme de santé publique, bien au contraire. Plutôt que de faire la guerre à certaines drogues, Line Beauchesne plaide pour leur légalisation qui permettrait de réduire de façon importante l’usage problématique qu’en font certains. C’est ainsi que ses travaux alimentent la réflexion de la Commission “drogues” du CAL depuis sa création. Parmi ses nombreux écrits, nous avons choisi de vous en présenter trois pour repenser la problématique des drogues.

Les drogues, les coûts cachés de la prohibition[1]

Ce livre présente les causes et les conséquences de la guerre contre la drogue déclarée au début du 19ème siècle. L’historique de la prohibition des drogues, née aux Etats-Unis avant de s’imposer dans le reste du monde, laisse apparaître des motivations non pas de santé publique mais d’ordre raciste, ainsi que la volonté d’un contrôle social issu d’enjeux politiques et économiques. “Si le but du contrôle devait être de garantir la santé publique, un discours global sur le contrôle des drogues aurait dû inclure les substances psycho actives les plus populaires dans le monde industrialisé : l’alcool et le tabac. Or la Convention unique (sur les drogues) s’est occupée exclusivement des substances comme les dérivés de l’opium, du cannabis et de la coca, c’est-à-dire les psychotropes qui étaient généralement utilisés en Asie, en Afrique et en Amérique latine”.[2] Grâce à la prohibition se développent les juteux marchés noirs de la drogue qui enrichissent les grandes organisations criminelles mais aussi certaines bureaucraties et industries. Selon Line Beauchesne, même si les pays occidentaux contrôlent de plus en plus difficilement le commerce illicite des drogues dans un contexte de mondialisation, les Etats continuent de pactiser avec les marchés de la drogue pour en récolter les fruits économiques. Le rôle central des médias dans la promotion de la prohibition entraîne la désinformation de la population et l’acceptation de la criminalisation et de la discrimination qui en découlent. Si la répression se concentre principalement sur les petits trafiquants et les consommateurs-vendeurs,[3] c’est toute la population qui fait les frais du climat de violence qu’instaure la répression. “D’une guerre contre des produits, on passe à une guerre contre des citoyens”.[4]

Une guerre impossible

La guerre contre la drogue est une guerre perdue d’avance même si on augmente les moyens de la répression, car ses objectifs eux-mêmes sont problématiques. Depuis le début de cette guerre, il y a un siècle environ, le trafic de drogue et la consommation n’ont cessé d’augmenter. “Le grand constat des études qui se sont penchées sur l’efficacité des diverses mesures utilisées dans la guerre à la drogue est que non seulement elles ont échoué, mais elles ont maintenu en place un marché qui multiplie la sollicitation pour de nouveaux consommateurs et dont la toxicité des produits par leur mauvaise qualité et leur concentration élevée a multiplié les intoxications et les risques de problèmes pour la santé. (…) Enfin elles ont contribué à la création d’un marché mondial bien structuré, lié au marché légal, grâce à la répression qui en assure l’expansion, la rentabilité et la stabilité, et à la prohibition qui en assure la survie et la promotion”.[5] Le livre conclut sur la nécessité d’implanter une politique en matière de drogues qui se fonde sur un objectif de promotion de la santé dans un cadre démocratique par leur légalisation réglementée.

Un nécessaire changement de stratégie

Les stratégies pour tendre vers cette politique sont l’objet du livre Les drogues : légalisation et promotion de la santé,[6] qui trace les grandes lignes d’un environnement juridique propice à servir cette politique, s’inspirant de législations de pays ayant une interprétation plus libérale des conventions internationales en la matière comme l’Espagne, les Pays-Bas ou l’Australie. Partant du principe que la réduction des usages à risques relève de la responsabilité de l’Etat, Line Beauchesne recommande que l’Etat, dans le cadre d’une légalisation, implante une réglementation qui assure des contrôles adéquats sur la qualité des produits, des contrôles de la mise en marché (avec des restrictions publicitaires et un étiquetage précis), une taxation proportionnelle à la dangerosité du produit, le contrôle des lieux de distribution, et une prévention permettant d’informer le citoyen des bienfaits et des méfaits de l’usage selon les produits, les modes de consommation et les contextes d’utilisation. La légalisation n’empêchera cependant pas qu’il y ait encore des usages problématiques des drogues. C’est pourquoi, l’Etat doit mettre en place une gamme de soins variés pour répondre aux besoins des personnes aux prises avec des problèmes, et ce pour toutes sortes de raisons. Si ces utilisateurs souhaitent être aidés, l’Etat doit aussi assurer la formation d’intervenants qui puissent répondre à la multiplicité des problèmes.

Parents, acteurs de prévention

La question de la prévention a été spécifiquement abordée par Line Beauchesne dans Drogues : mythes et dépendances. En parler avec nos enfants.[7] Un livre à mettre dans les mains de tous les parents ! On y apprend avant tout que la prévention n’est pas une affaire de spécialiste, et que les parents, en créant des espaces de dialogue avec leurs enfants, sont les meilleurs acteurs de prévention. Pour être efficaces, les messages de prévention d’abus des drogues doivent répondre à trois conditions. Ils doivent d’abord tenir compte des modèles socioculturels de consommation des drogues, légales et illégales, qui prévalent chez les jeunes. Ils doivent ensuite toucher les jeunes très tôt dans leur vie, sans attendre qu’ils aient déjà fixé certaines habitudes de consommation. Enfin, les parents et l’école doivent délivrer des messages assez uniformes, pour que ceux présents dans la publicité et certaines émissions de télé qui encouragent la consommation de drogues, puissent être contrés. “Le slogan de plusieurs programmes de prévention est “dites non à la drogue”. L’alcool, le tabac, le café et les médicaments, drogues aux usages les plus problématiques chez les jeunes, ne sont pas inclus. Ces programmes de prévention deviennent ainsi non seulement une caution de guerre à la drogue en présentant les drogues illicites comme des produits dangereux impossibles à gérer, mais font l’affaire des industries des drogues légales en faisant oublier qu’elles vendent des drogues également”.[8] Des drogues légales dont on fait allègrement la promotion à la télévision ! C’est pourquoi Line Beauchesne insiste pour que la publicité soit aussi un thème de discussion avec l’enfant. Ainsi, on lui donne la possibilité de se rendre compte des incitations à l’achat, des inexactitudes, des exagérations et des éléments de séduction employés par la publicité et on l’exerce à avoir un œil plus critique sur les spots télévisés qui le sollicitent.

Prévenir d’autres dépendances

L’auteur souligne aussi que ce n’est pas le produit qui crée la dépendance, ce sont les conditions, le rapport qu’on entretient avec le produit qui y conduit. La triade – environnement, produit et personne[9] – à examiner est toujours la même dans une action de prévention et peut s’appliquer à tout type de produit susceptible de développer une dépendance chez l’enfant. Cela est donc applicable à des sujets comme le sucre ou la télé par exemple. “La prévention est toujours un pari sur l’avenir car le rôle des parents n’est pas seulement de transmettre un savoir, mais aussi de donner aux enfants les meilleures chances de devenir des adultes autonomes, critiques et responsables, en visant un mûrissement lent et solide. C’est pourquoi, le plus souvent, la prévention des usages problématiques de drogues à l’âge de l’école primaire consistera à parler de tout, sauf de drogues. Non pas que le sujet, en soi, doive être considéré comme tabou ou comme prématuré dans cette tranche d’âge, mais parce que l’axe essentiel de la démarche est ailleurs. Ce n’est pas la peur des drames qui doit être le fondement de la démarche parentale mais la volonté de promouvoir le bien-être”.

Qu’on soit d’accord ou pas avec ce qu’elle défend, Line Beauchesne a le mérite de proposer un argumentaire soigné à son lectorat qui ne peut que renforcer le débat sur les différents aspects de cette problématique. Elle sera de passage en Belgique en octobre 2008 où elle donnera une série de conférences et nous aurons le plaisir de l’accueillir dans le cadre du Festival des Libertés.


[1] Montréal, éd. Lanctôt, 2003, 341 pages (réédition en 2006 chez Bayard).

[2] G. Arnao, “Le coût de la bureaucratie dans la guerre à la drogue”, in Psychotropes, 1989, n°1-2 ; cité par L. Beauchesne, op. cit., p. 55

[3] Les consommateurs vendeurs achètent les quantités de drogues nécessaires à leur consommation personnelle et s’arrangent pour en revendre à quelques amis et connaissances de manière suffisante pour payer leur consommation.

[4] p. 173

[5] p. 290

[6] Ed. Bayard Canada, 2006, 267 pages.

[7] Ed. Bayard Canada, 2005.

[8] p. 244

[9] 1) environnement : contexte juridique, conditions de vie, environnement immédiat 2) produit : concentration, quantité, qualité, mode d’usage 3) personne : le rôle que les produits jouent dans la vie des consommateurs (rapports positifs ou négatifs avec le produit)

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