UNE SOCIÉTÉ QUI RUSE AVEC SES PRINCIPES

par | BLE, Démocratie, MARS 2010

Au jugement de la conscience et au regard de l’éthique, notre société, à bien des égards, est indéfendable. Indéfendable parce qu’elle ruse de façon éhontée avec les principes et les valeurs qu’elle proclame si ouvertement.

Elle prétend être citoyenne et démocratique mais se méfie de ses propres citoyens, considérés comme potentiellement dangereux et immatures. Aussi, tente-t-elle de contrôler leurs pensées, modéliser leurs comportements et leurs conduites, surveiller leurs faits et gestes, circonscrire et restreindre leurs droits et leurs libertés de crainte qu’ils n’en abusent ou n’en fassent un usage non approprié. C’est dire combien elle tente de les protéger contre eux-mêmes ! La multiplication des caméras de surveillance dans nos places publiques, aux coins de nos rues, dans nos trams, nos bus, nos gares et nos aérogares, est là pour témoigner de ce souci permanent et accentuer, s’il le faut, le sentiment diffus de vivre dans une société carcérale.

L’authenticité d’une société démocratique se mesurant à la façon dont elle traite ses minorités, voyons ce qu’il en est de la nôtre dans ce domaine. A la lumière des statistiques et des réalités sociales, les ressortissants des minorités ethniques sont majoritaires en prison, dans le pourcentage des échecs scolaires, en tête des hitparades du chômage, de la précarité, de l’exclusion, des discriminations et des injustices ! Le comble du cynisme, c’est ici de vouloir faire croire que c’est de leur faute et de conclure de façon expéditive : “Ils n’ont qu’à s’intégrer !”. Cependant, on veille bien à faire sournoisement de l’intégration, pour ce qui les concerne, un challenge sans fin. Un parcours interminable dont l’aboutissement est souvent l’auto-exclusion volontaire par impuissance, fatalisme ou découragement !

Elle est indéfendable, parce qu’impuissante à régler les problèmes que génèrent sa réalité et son fonctionnement, elle tente de les déguiser, de les travestir et plus insidieuse ment de transformer ses citoyens en “dupes de bonne foi d’une hypocrisie collective habile à mal poser les problèmes[1] (chômage, sécurité, immigration), à ignorer les vraies priorités (égalité, justice sociale), à établir de fausses équations (terrorisme=islam, immigration=pauvreté), à amalgamer des réalités sans lien direct (immigration=insécurité), pour mieux légitimer les solutions inhumaines et cyniques qu’elle leur apporte. La représentation construite sur l’immigration justifie les mesures inqualifiables et humainement injustifiables prises à l’égard des immigrés dits clandestins. L‘immigration telle qu’elle nous est présentée dans le discours social et politique, les images et les relations de nos médias, est un mensonge, une supercherie. Mensonge construit au départ en réduisant dans les opinions, l’immigration aux seuls effets de la misère et de la pauvreté au sens économique. Les immigrés, a-t-on fait croire démagogiquement, sont à la recherche de meilleurs salaires, de droits mieux garantis, de meilleures conditions de vie. Et nos pays, frappés par le chômage et la crise sociale, sont, en conclusion, non seulement dans l’impossibilité de les accueillir mais également, et surtout, dans l’impérieuse urgence de stopper ce qui est présenté comme une invasion risquant de mettre en péril l’équilibre de la société. Et pourtant des études sérieuses et des analyses non moins sérieuses ont montré que dans notre monde globalisé, l’immigration, déjà phénomène naturel depuis toujours, est une réalité incontournable. Et comme telle, “enracinée dans les structures mêmes de nos systèmes économiques et sociaux”.[2] Plutôt que la nier ou de faire la guerre aux immigrés déclarés “illégaux”, il conviendrait d’en prendre acte et de la gérer de façon humaine et cohérente. Mais, désormais imperméable à la cohérence et au réalisme, notre société persiste dans son aveuglement. Elle assure ostentoirement lutter contre les réseaux de trafic clandestin et les passeurs mais, dans les faits, elle s’en prend surtout aux victimes (prostituées, travailleurs-esclaves, etc.).

Elle est Indéfendable, parce qu’elle s’entête dans des politiques aveugles, fait souvent l’inverse de ce que dictent le bon sens et la raison. Elle s’attaque aux pauvres plutôt qu’à la pauvreté, aux chômeurs plutôt qu’au chômage. Elle insécurise tout en prétendant sécuriser. Et se dédouane en permanence sur le dos des plus fragiles. Ceux auxquels incombent souvent les contraintes les plus lourdes, les plus avilissantes pour la dignité de la personne, les obligations les plus incohérentes, les moins justifiables d’un point de vue moral et humain.

Indéfendable enfin, parce qu’impuissante à unir elle semble choisir de diviser par la peur, l’interdit, le contrôle et la désinformation pour légitimer son échec, fermer les yeux sur sa réalité. N’est-il pas vrai qu’ “une civilisation qui ferme les yeux à ses problèmes les plus cruciaux, est une civilisation atteinte.” ?[3] Que dire alors d’une société adoptant le même comportement, sinon qu’elle génère elle-même ce qui la met en danger.


[1] Aimé Cesaire : Discours sur le Colonialisme.

[2] Sous la direction de Clire Rodier et Emmanuel Terray : Immigration ; fantasmes et réalités.

[3] Aimé Cesaire : Discours sur le Colonialisme.

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