VICTIMES ET COMPLICES : LES INDIVIDUS FACE AUX TECHNOLOGIES D’IDENTIFICATION ET DE SURVEILLANCE

par | BLE, SEPT 2011, Technologies

Nous allons discuter quelques points me paraissant primordiaux, à propos de nos comportements individuels devant les technologies en question et leurs politiques de mise en place.

Le discours sur (contre) la surveillance tourne souvent autour de l’ingérence de l’État, des institutions ou du secteur marchand dans notre vie privée. Le présent article vise à décrire la manière dont nous sommes à la fois victimes mais aussi extraordinairement complices de la mise en place du système. Notre dualité est à la fois individuelle et collective. Il s’agit ainsi de dénombrer les raisons pour lesquelles nous acceptons d’entrer dans un système de surveillance, dans un système automatisé d’identification, décliné en de multiples formes. On remarquera que la vidéosurveillance, les fichiers et la biométrie focalisent la majorité des débats, au détriment de bon nombre d’autres techniques de surveillance tout aussi importantes.

DE L’INVENTION D’UNE TECHNOLOGIE À SA GÉNÉRALISATION

De prime abord, toutes les technologies mises en place se fondent sur de bonnes raisons. Nul, au sein du corps social, ne défendra Dutroux. Nul ne défendra Thierry Paulin. Le fichier des empreintes génétiques est donc mis en place dans l’atmosphère d’émotion liée aux grands crimes sexuels, jouant ici un rôle légitimant.

Dans le même ordre d’idées, En France, la question du RFID1 n’a émergé qu’autour du Pass de transports parisiens Navigo. D’où vient ce dispositif ? Il s’agit d’une technologie existant depuis soixante ans, utilisée pendant la Seconde Guerre mondiale dans l’identification ami/ennemi des avions. La première guerre du Golfe a été l’occasion de sa réactivation dans la plus importante opération logistique jamais menée par l’armée américaine : des camions et leurs pièces de rechange étaient embarqués dans des bâtiments séparés, avec aucun système fiable de recoupement des informations. L’utilisation de puces RFID sur les conteneurs a offert une solution efficace et adaptée à la situation, qui n’a pas soulevé de débats particuliers2. Viennent ensuite les grandes crises sanitaires des années quatre-vingt-dix (vache folle, etc.) où des opérations de marquage des troupeaux bovins ont été massivement réalisées. Ces démarches sont également apparues légitimes, eu égard à la nécessaire traçabilité alimentaire à mettre en place. Par la suite, une Directive européenne a instauré l’obligation de “taguer”  nos animaux de compagnie. Nos vétérinaires se sont, accessoirement, transformés en auxiliaires de la mise en place d’un système de fichage. Là encore, peu de réactions se sont fait entendre au sein de l’opinion publique. Bien entendu, à l’heure des premières expérimentations sur l’homme, la motivation mise en avant fut celle, positive, du dossier médical. Des individus ayant oublié leur identité ou en état de choc présenteront toujours, avec une puce RFID sous-cutanée, un dossier médical fiable, accessible via un simple lecteur.

L’exemple du RFID illustre cette séquence-type, non d’acceptation (puisqu’il n’y a jamais eu de débat réel ou de consultation) mais de passivité devant les motifs impérieux présentés, qui cependant perdent progressivement de leur consistance, jusqu’au fait accompli de la mise en place d’un système. Car en parallèle, quand on passe de quelques centaines d’avions à des millions d’animaux, on assiste à la création d’un marché de masse de fabrication des puces avec les effets induits sur les prix. Et comme cela s’accompagne de la miniaturisation des composants, les applications possibles explosent. Les puces RFID destinées, il y a quinze ans, à des objets de très grand prix, sont aujourd’hui incluses dans un Pass de transport ou dans un billet de la coupe du monde de football (2006). Un tel résultat est donc l’aboutissement d’une séquence de non-décisions qui aboutissent à une situation de fait accompli.

Mais l’exemple des puces dans les Pass de transports illustre aussi un autre aspect. Notre acceptation collective est d’abord motivée par l’apport positif en matière de qualité de service. La totalité des enquêtes effectuées auprès des usagers – la RATP ayant essuyé bon nombre de critiques au sujet du Pass Navigo – ont abouti à des pourcentages avoisinant les 95 % de satisfaction, par opposition aux aléas de l’ancien système de tickets. L’usager perçoit donc avant tout les avantages du nouveau système en matière de confort et de performance. Mais l’engouement peut aussi reposer sur des motivations factices : les systèmes de cartes, déployés par les grands magasins (Fnac, Champion, Auchan, etc.), remplissent la même fonction que le système antérieur des bons de réduction. À une différence près, qui est l’opération de profilage progressif du comportement de consommateur. Il relèverait toutefois de la paranoïa de former une hypothèse d’interconnexion de tous les fichiers de magasins avec ceux des banques et autres. Toutefois, le profilage établit de manière plus ou moins fiable une identité de consommateur qui est d’un grand intérêt pour les commerçants.

Relevons aussi l’essor du GPS3, passant en l’espace de trois ans seulement de la rareté absolue à la généralisation. Les Français et les Belges se perdaient-ils davantage il y a cinq ans qu’aujourd’hui ? Certainement pas. Nous avons seulement valorisé, jusqu’à la nécessité absolue, le service rendu par le GPS. Or, aux États-Unis, des dysfonctionnements liés au GPS ont déjà eu lieu. En 2008, un accident de la circulation avait conduit au blocage d’un des plus importants ponts d’accès à San Francisco. Les terminaux embarqués sur la voiture de Mr Tout le Monde, via les services de cartographie en ligne auxquels ils sont abonnés ont immédiatement pris en compte l’incident, mais ont transmis à leurs usagers des directives tellement mal coordonnées qu’elles ont causé le lendemain matin le plus grand embouteillage qu’ait jamais enregistré la baie de San Francisco. Deux jours plus tard, l’État de Californie a été visé par des attaques de citoyens et d’entreprises sur sa responsabilité. Comment pouvait-on disposer d’une vision totale d’un champ de bataille à Bagdad et ne rien pouvoir contrôler à San Francisco ? Il s’agit, on l’aura remarqué, d’une attente de réponse technologique, en termes d’exigence vis- à-vis des systèmes déployés (davantage de rapidité, d’efficacité, de technologie), et non la remise en cause de celle-ci.

Une autre préoccupation récurrente est celle de l’accès aux avions, exigeant de plus en plus de temps, notamment depuis les attaques terroristes du 11 septembre 2001. Il constitue un véritable imbroglio pour les personnes empruntant régulière- ment les compagnies aériennes, que propose désormais de résoudre un certain nombre de systèmes de “fast tracks” (voie réservée). Quasiment généralisés aux États-Unis, progressivement mis en place en Europe, il s’agit de couloirs permettant d’accéder à l’avion en évitant l’essentiel des contrôles, du fait que l’usager sera enregistré au préalable auprès d’une compagnie privée disposant d’accords avec les États. Les sociétés prenant en charge le dispositif exigent, en contrepartie d’un abonnement, un nombre optimal de données biométriques. Le passager est donc considéré d’une fiabilité absolue, le dispensant des lourds contrôles d’usage. Le phénomène en présence ici est la différenciation ordinaire par le luxe technologique, ignorant le revers de la question : les technologies les moins luxueuses sont aussi les moins facilement traçables. Un téléphone de dernière génération est plus facile à localiser qu’un téléphone rustique.

LA CONFIANCE ACCORDÉE AUX INSTITUTIONS

Les citoyens accordent d’emblée une certaine confiance aux institutions en matière de technologies de surveillance. Le large impact, en 2008, des mouvements d’opposition à la mise en place en France du fichier Edwige4 provient, dans une large partie, de la diffusion massive du texte du projet de loi. Une lecture sommaire mettait en lumière les contradictions dans le contenu et la rédaction du texte : les articles 2 et 4 étaient contradictoires, ambigus, installant un flou propice aux applications les plus abusives. S’en est suivi une réaction de rejet identique à celle du référendum pour la Constitution européenne, où le citoyen s’est senti en quelque sorte lésé dans sa confiance accordée au législateur responsable d’établir des garde-fous. De telles réactions de masse restent toutefois rares. Le plus souvent, seules les personnes directement affectées entreront en contestation active, l’ambiance générale demeurant à la confiance. La mobilisation française contre Edwige provenait en large partie du fait que les populations visées étaient des leaders d’opinion (chefs d’entreprise, syndicalistes, journalistes…), qui ont donc logiquement relayé le débat sur la place publique.

L’ambiance de confiance générale est également facilitée, par la complexité technique des dispositifs, dont assez peu de citoyens comprennent les tenants et aboutissants. Il y a partout des dispositifs de vidéosurveillance, mais fonctionnent- ils en réseau ? Quelles en sont les connexions ? On ne le sait pas. Il serait possible de localiser des armes de destruction massive en Irak par images satellitaires, pourtant il nous est impossible de dénombrer le nombre de réfugiés de guerre. Le décalage est abyssal entre le plausible et le non-plausible, la réalité et l’image que l’on s’en fait, jusqu’à générer une atmosphère d’incompréhension générale des conséquences sur la société du développement des systèmes de surveillance.

Mais que signifie donc cette notion de système ? Des laboratoires entiers travaillent à la compréhension et à la maîtrise de systèmes complexes. La principale difficulté est la coordination des données et des procédés. Quelles sont les capacités techniques intrinsèques d’une caméra de vidéosurveillance fraîchement installée au sein d’une mairie ? Répondent-elles aux besoins ayant motivé la mise en place d’un tel dispositif ? A-t-elle été déployée au bon endroit au bon moment ? Les agents manipulant le matériel sont-ils compétents ? Y a-t-il en permanence une personne physique derrière le dispositif afin d’en relayer les alertes ? Une chaîne de commandement est-elle fonctionnelle ? A-t-on prévu des palliatifs aux dysfonctionnements ou aux attaques visant les données privées stockées, tant contre le temps que contre les piratages ? Enfin, quelles sont les perspectives d’évolution prenant en charge les systèmes en place ? Souvent, les politiques se contentent de présenter un nombre X de caméras mélangeant celles des banques, des magasins, de circulation et autres, et faisant l’hypothèse implicite qu’un dispositif cohérent serait ainsi constitué. Il s’agit quelque peu de propagande, leurrant le public sur l’efficacité du système. On ne peut que douter de l’interconnexion concrète, de l’interopérabilité, de l’efficacité 24h/24 d’un réseau composé d’éléments aussi disparates. Une question se pose à nous : les politiques sont-ils eux-mêmes dans l’ignorance de ces réalités ?

ENTRE LA RÉALITÉ ET LA FICTION

Dans tout discours traitant de la surveillance, il est extrêmement rude de faire la part de la réalité et de la fiction. Le site internet, Rue 895, ouvrait en 2009 un débat autour des écoutes téléphoniques. Un journaliste s’affirmant spécialisé dans les nouvelles technologies, indiquant qu’il tenait ses informations d’un ami travaillant au sein des services secrets, évoquait des écoutes visant les téléphones portables, même éteints. S’agissant d’affirmer qu’un téléphone éteint pouvait être (ou non) mis sur écoute, les frictions étaient vives. Un doctorant en attestait la possibilité technique ; un industriel d’Alcatel le niait au nom de la responsabilité des producteurs, etc. Même au sein de spécialistes, il est difficile d’établir un consensus autour du sujet. À quoi se raccrochera le “citoyen ordinaire” dans une telle situation ? La confiance lui est, pour ainsi dire, imposée, alors qu’il reste empreint de méfiance.

D’aucuns proposent de le rassurer via des chiffres magiques, dont politiques ou citoyens s’emparent en premier. Étant moi-même dans le monde de l’observation spatiale, la question qui m’est le plus fréquemment posée depuis 25 ans est : “Peut-on lire ou non une plaque d’immatriculation depuis l’espace ?”. Cette fixation sur un chiffre n’a pas de réponse simple (la réponse optimale pourrait être “ça dépend !”) mais surtout n’est pas en soi représentative de l’efficacité réelle du système (il y a des tas de résultats qu’on arrive à obtenir en jouant sur d’autres paramètres que la taille des objets). Un autre chiffre magique porte en France sur les trois millions de caméras (mis en avant aussi bien par les “propagandistes” du système comme cible d’efficacité que par les opposants à la surveillance comme chiffre qui fait peur). Qui maîtrise vraiment la réalité que voile l’aura du chiffre magique ?

En conclusion, nous pouvons nous demander si de simples citoyens, malgré la complexité et l’ambiguïté du système, ont la capacité de produire des parades de réponses, de s’approprier et de retourner le dispositif, de pratiquer, en quelque sorte, un retournement de surveillance. Au sein de mon domaine, qui est la surveillance géospatiale, des réactions appréciables ont eu lieu au moment de l’ouragan Katrina. Des citoyens américains, se basant sur la directive Clinton de 1994 ouvrant l’accès aux données publiques, ont recoupé à partir des observations de la Nasa et d’autres organismes, des preuves accusant le gouvernement Bush d’inaction. Recueillies sur le Web, des cartographies démontraient la passivité des pouvoirs publics. Des universitaires et de simples citoyens pratiquaient ainsi, tout à fait légalement, la surveillance des surveillants. Un retournement de l’outil comme on en voit de plus en plus et qui pourrait devenir la nouvelle norme de comportement responsable.


[1] La radio-identification, plus souvent désignée par le sigle anglais RFID, Radio Frequency IDentification.

[2] On ne crée pas de commission parlementaire pour discuter de la vie privée des conteneurs.

[3] Global Positioning System, que l’on peut traduire en français par Système de positionnement mondial.

[4] Acronyme du fichier d’Exploitation documentaire et valorisation de l’information générale, fichier de renseignements policiers.

[5] Site d’information et de débat participatif sur l’actualité (www.rue89.com).

Dans la même catégorie

Share This