VILLES CRUELLES

par | BLE, DEC 2014, Environnement, Social

Nos villes sont des conglomérats de communautés qui se côtoient, sans partager les mêmes réalités de vie, ni même une culture commune et dont les univers et les frontières sont impitoyablement marquées par le sceau des inégalités de classes, de conditions de vie, ainsi que de toutes les misères sociales qu’elles génèrent et toutes les distances qui en résultent. Quel peut être le sens d’habiter une ville quand on n’a pas les moyens d’y vivre ? Combien trouvent à se loger décemment dans nos villes? Combien peuvent s’y déplacer librement ? Combien y vivent véritablement et combien d’autres y survivent cruellement dans l’indifférence et l’anonymat ? Combien peuvent échapper à leur enfer, leur enfermement, leurs ghettos culturels et leurs graals sociaux ?

Aucune ville n’est clémente pour ceux qui l’habitent sans pouvoir y vivre. Ceux-là la subissent dans ce qu’elle a de plus cruel et de plus impitoyable : la misère, l’isolement, la violence, le sentiment d’insécurité, le stress, la déchéance sociale et culturelle. Nos villes, de par ce qu’elles nous exposent et nous montrent quotidiennement, paraissent à bien des égards, de plus en plus inhospitalières pour l’homme.

A New-Orleans et à Londres et ici même à Bruxelles, j’ai rencontré des adultes et des jeunes qui ne sortent presque jamais de leurs quartiers. Les raisons tiennent généralement au fait d’habiter des zones enclavées, souvent très peu desservies par les lignes de bus ou de métro, au coût onéreux des transports publics, devenus prohibitifs pour la plupart, à la ronde métronomique des patrouilles de police et leur cohorte de contrôles ciblés et à la peur de se faire arrêter. Dans ces conditions, il devient difficile de se déplacer sans resquiller, de chercher du travail et d’avoir la possibilité d’en obtenir, encore moins de pouvoir répondre à des rendez-vous fixés par des agences d’emploi, des bureaux d’intérim ou des organismes d’aide sociale, le plus souvent éloignés de la périphérie. Certains finissent par y renoncer et se replier dans leurs propres communautés.

Il fut un temps ou habiter la ville, pouvait être synonyme d’accès au théâtre des rêves, d’émancipation, d’ambition, de progrès, de vie meilleure, voire même de réussite, tel qu’en témoignent des décennies d’exode rural et d’immigrations. Aujourd’hui, la tendance s’inverse. Ceux qui en ont les moyens fuient ou désertent la ville de diverses manières. En choisissant d’y travailler sans y vivre, en la quittant définitivement pour aller habiter dans un village, quitte à se reconvertir professionnellement et à changer de mode vie. D’autres, à défaut d’en avoir les moyens en restent prisonniers et en subissent au quotidien les exigences, les contraintes, la promiscuité agressive, les règles inamovibles de vie et de partage de territoires, bref l’impitoyable tyrannie.

Il fut un temps aussi où l’on pouvait posséder la ville, s’y identifier, y trouver des racines et s’y enraciner. Ce temps semble révolu, tant nos villes sont changeantes, aussi mouvantes que les populations qu’elles abritent. Tout y est devenu évanescent, éphémère, précaire. Des quartiers entiers disparaissent ainsi que leurs histoires pour céder la place à des

centres commerciaux, des parkings, des appartements privés. Nous habitons des villes de plus en plus impersonnelles, sans visage réel, uniformes et sans identité précise et dans lesquelles nous vivons la plupart du temps enfermés, parce qu’elles n’incitent plus à la curiosité ou au plaisir de la découverte. On habite une ville sans même être tenté de la connaître, en dehors du quartier ou l’on habite, de l’itinéraire qu’on emprunte pour se rendre à son travail ou en revenir. Chacun vit dans sa bulle ou sa sphère.

En réalité, on occupe la ville bien plus qu’on ne l’habite et on la subit bien plus qu’on ne la possède. Que veut dire dans ce cas “habiter la ville” ? Surtout, lorsqu’elle est si insaisissable, si cruelle et si inégalitaire dans ses exigences et ses conditions.

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