VIOLENCE ET PROSTITUTION

par | BLE, DEC 2013, Social

Je travaille depuis plus de vingt ans dans le monde de la prostitution et plus particulièrement celle de la rue. Ce monde peut paraître fascinant. C’est le monde de la nuit, des rencontres avec les clients, des rencontres avec des femmes venant de tous les milieux sociaux, des taximen qui ramènent les filles à des tarifs réduits, des patrons de bar qui connaissent bien le  milieu mais c’est aussi le monde de la violence tant physique que psychologique. On doit aussi admettre que la prostitution de rue est un milieu où la criminalité et la toxicomanie se croisent.

A l’occasion de la journée internationale pour l’élimination des violences faites aux travailleurs et travailleuses du sexe, le 17 décembre 2012, Médecin du Monde publiait un rapport d’enquête qui atteste les multiples violences subies par les travailleuses du sexe. Le rapport (étude faite à Paris) révèle que 86 % des femmes interrogées ont déjà été confrontées à une ou plusieurs formes de violence : rapport sans préservatif contraint, violences physiques, viols, séquestration et menace de mort. Ces violences ont un impact grave sur la santé physique et mentale de ces personnes. Pourtant seul un tiers d’entre elles consulte un médecin suite à ces violences, et seule une femme sur quatre obtient un certificat médical, démarche pourtant essentielle si la victime souhaite poursuivre son agresseur devant la justice. De fait, le recours de ces femmes en justice est rare. En effet, seulement une femme sur cinq porte plainte après une agression. La barrière de la langue, la peur d’être jugées en raison de leur activité sont autant de raisons qui dissuadent les femmes de faire valoir leurs droits fondamentaux.

Les femmes interrogées se déclarent soumises à une forte pression policière : 74 % ont fait l’objet d’une arrestation pour “racolage passif” dans les douze mois précédant l’enquête.[1]

Dans ma ville, la plupart des femmes prostituées de rue ont été au moins une fois, dans leur vie, victimes de violence d’hommes peu respectueux de leur personne. Ces violences peuvent prendre des formes très différentes. C’est Françoise qui monte dans la voiture d’un client, la trentaine, bien de sa personne. Il la conduit sur l’autoroute et lui demande de lui faire “une pipe”. Après exécution, la jeune dame réclame son argent. L’homme se met à la frapper et lui met un couteau sous la gorge. Il l’oblige à descendre de la voiture. A minuit, Françoise se retrouve sur le bord de l’autoroute, ses bas sont déchirés et elle a des coups sur le visage…

C’est aussi l’histoire de Annie, à peine majeure, elle accepte d’accompagner un client chez lui. Ils passent la soirée à consommer de la coke et finissent par s’endormir. Quand le jeune homme se réveille il prend peur : Annie ne bouge plus. Au lieu d’appeler les urgences, il prend la fuite. Annie est découverte quelques heures plus tard, elle est morte !

Je pourrais également parler de Franca, elle aussi, elle a accepté de suivre un client chez lui. Très vite elle se rend compte que son client a de fortes tendances sadomasochistes. Elle se retrouve attachée au lit, le client abuse d’elle. Après avoir satisfait ses envies, il la laisse seule dans la chambre. Franca arrive à détacher ses liens et décide de sauter par la fenêtre. Elle est au premier étage, elle atterrit sur le trottoir et se retrouve avec la cheville cassée.

Une autre forme de violence dont sont victimes les filles, c’est celle de la police. Depuis quelques années, le Bourgmestre a décrété la tolérance zéro en matière de racolage. Depuis lors la police est très présente et régulièrement les femmes se font embarquer pour une arrestation administrative. Certains policiers respectent les filles et les traitent de manière humaine mais ce n’est pas le cas de tous les agents des forces de l’ordre. Lors de leur garde à vue, elles sont parfois exposées à de nombreuses humiliations : fouille au corps, menottes, insultes, moqueries… Même si depuis vingt ans, la mentalité a évolué, peu de femmes osent porter plainte. Ces femmes se considèrent comme des délinquantes et ne considèrent pas les institutions judiciaires comme garantes de leur sécurité et de leurs droits. Tout n’est cependant pas négatif, dans ma ville la brigade des mœurs a établi de bons rapports avec les filles. Ils les respectent et généralement ce sont eux qui s’occupent des plaintes des personnes prostituées qui ont été agressées.

La violence revêt d’autres facettes. C’est aussi les travailleurs du sexe qui doivent faire face à des demandes de clients qui souhaitent une relation sans préservatif. Certains vont jusqu’à doubler leur prix pour obtenir une relation non protégée. D’autres vont jusqu’à menacer la fille si elle refuse. Les pénétrations agressives ne sont qu’une petite partie des violences vécues par les personnes prostituées.

La violence peut aussi venir de leurs pairs. Les femmes sont parfois très dures entre elles, les bagarres entre filles, les insultes ne sont pas rares. Le racisme est parfois présent, je me rappelle d’une dame qui me parlait de deux noires prostituées. Elle me parlait d’elles comme des singes descendus de leur arbre pour venir casser les prix. La violence ne touche pas que les prostitué(e)s de rue. Les personnes travaillant en vitrine sont aussi agressées par des clients malveillants. La plupart ont une alarme dans leur salon mais parfois le client est rapide et le “milieu” n’a pas toujours le temps d’intervenir. Il y a quelques années une dame a ainsi été tuée, elle avait pourtant une alarme mais son ami n’a pas eu le temps de la secourir.

Les travailleuses du sexe en vitrine sont également confrontées à la violence psychologique. Elles doivent subir les commentaires des clients qui passent devant leur vitrine : tu as vu cette grosse pute, celle-là je la baisserais bien, t’as vu ces nichons, on dirait un singe… Et j’en passe et des meilleurs !

A ma vision de la violence s’ajoute celle des abolitionnistes (philosophie que je ne partage pas) qui considèrent la prostitution comme une exploitation sexuelle du corps de la femme. La prostitution c’est l’exploitation des femmes car il y a échange d’argent contre un service sexuel. Pour les abolitionnistes, la prostitution est une forme de violence car elle porte atteinte à l’intégrité corporelle de la femme et à son droit pour l’égalité.[2]

Malgré les dures réalités de ce métier je ne peux m’empêcher de penser que ces dames sont utiles à la société. Il est surprenant de voir combien d’hommes ne sont pas satisfaits dans leur vie sexuelle. Je ne sais pas comment ils réagiraient si ces dames de “petite vertu” n’existaient plus. Je pense que nous leur devons du respect et que la société devrait plutôt organiser leur protection au lieu de les juger et de les pourchasser.

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[1]  www.médecindumonde.org

[2] Cf Mouvement du Nid, France.

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