
JE NE PENSE PLUS ET PUIS J'OUBLIE
Par Paul HERMANT
Par-dessus les linéaires de yaourts minceur et de fromages pasteurisés, il y a cette phrase, un slogan placardé là et qui domine les chalands. Cette phrase, qui entend convaincre que tout ce qui se déroule en dehors de l’univers aseptisé des rayonnages crémiers n’est que balivernes et billevesées, proclame avec une remarquable économie de mots […]
Par-dessus les linéaires de yaourts minceur et de fromages pasteurisés, il y a cette phrase, un slogan placardé là et qui domine les chalands. Cette phrase, qui entend convaincre que tout ce qui se déroule en dehors de l’univers aseptisé des rayonnages crémiers n’est que balivernes et billevesées, proclame avec une remarquable économie de mots : “Toute l’année, cap sur la facilité”
Nous sommes en février 2016. L’état d’urgence se prolonge et se proroge dans l’Etat, la jungle s’étend dans Calais et, dans le Calaisis, on fait le coup de poing en bande dans des ratonnades, mais la consommation nous invite à profiter de l’occurence d’une année qui naît pour renouveler le pacte de facilité passé depuis longtemps il est vrai avec les micro-ondes, les plats préparés ou les appareils de self scanning, soit toutes ces choses qui enlèvent du travail aux gens ou le travail des gens, c’est selon.
Je ramène ce slogan de France. De la France que l’on aime ou que l’on quitte et de ses gouvernements où on démissionne ou on ferme sa gueule. De la France qui trouve qu’expliquer c’est déjà excuser. Je ramène cela de la France et de cette côte d’Opale d’où décolla un jour Blériot pour l’Angleterre et où s’entasse aujourd’hui une armée déjà morte et pourtant jamais vaincue et où l’on explique qu’“Eux, ils touchent 80 euros par jour, mais que pour nos sdf français on ne fait rien” et où l’on trouve que ce que l’on vient d’entendre est, de fait, parfaitement inexcusable. Et où l’on se dit qu’il n’est pas douteux que le grand gamin boutonneux qui vient de proposer au public cette forte analyse a mis, de fait, le cap sur la facilité et qu’il aura certainement de quoi pagayer pour toute l’année.
Et c’est ainsi, tandis que l’on pense à écrire cette chronique sur l’émocratie que l’on a promise au retour, que l’on se demande si, dans la panoplie des dissolvants démocratiques aujourd’hui disponibles, on ne rangerait pas à côté de l’émocratie quelque chose qui serait tout aussi efficace et tout autant corrosif et que l’on appelerait l’omicratie.
L’émocratie étant la démocratie de et par l’émotion, l’omicratie serait alors la démocratie de et par l’omission et elle qualifierait le fait de gouverner grâce à ce que le peuple oublie ou à ce dont il ne souhaite pas se rappeler ou à être gouverné grâce à ce à quoi l’on se prépare déjà à ne pas se souvenir. L’omission cependant n’est pas l’oubli. L’omission consiste à choisir parmi les oublis possibles. L’omission choisit par omission.
Ainsi le slogan “Toute l’année, cap sur la facilité” appartient-il sans conteste au genre omicratique : il invite en effet à omettre par avance les choses ou les événements qui entreraient en contradiction ou en controverse avec les intérêts que requièrent le sentiment d’immédiat et la résolution rapide des besoins ou des désirs. Et il en va de même pour la phrase : “Eux, ils touchent 80 euros par jour, mais pour nos sdf français on ne fait rien”, remarquable omission des contextes, remarquable entreprise confusionniste, remarquable poison distillé à celles et ceux dont on retournerait vainement les poches pour y trouver 80 euros et remarquable cadeau enfin offert à ceux qui se sont toujours souciés du sort des sans-abri comme de colin tampon et qui y trouvent maintenant matière à fierté et patriotisme.
C’est ainsi que la démocratie de et par l’omission autorise et légitime de délier les causes de leurs conséquences et considère la faculté de discernement comme une compétence facultative et subsidiaire. En cela, elle permet que toutes les licences soient prises avec la justesse des faits et, partant, parce que cela va souvent ensemble, avec la justice des hommes.
Au retour, tandis que l’on se met au travail, l’on apprend qu’une des dispositions prises dans le cadre du plan fédéral de lutte contre le terrorisme – le placement de caméras de surveillance sur les autoroutes afin d’y suivre (?) les déplacements des djiahdistes (!?!) – servira également à poursuivre les automobilistes en excès de vitesse. On avait apparemment omis de le préciser.
À lire ensuite

ÉDITOrial
Ariane HASSID, Présidente
Étymologiquement, l’émocratie signifie le pouvoir de l’émotion. Au travers de ce néologisme, nous nous inquiétons de la manière dont nos gouvernements tendent toujours plus l’oreille aux émotions populaires et instrumentalisent celles-ci pour asseoir leur pouvoir ou contourner les procédures démocratiques. Ces émotions, généralement suscitées par un fait divers, sont souvent négatives : la peur, le […]

L’ÉMOTION OÙ L’ÊTRE EN MOUVEMENT
Ricardo LÉONARD
À la frontière de la parole, les émotions se révèlent difficiles à analyser. Victimes de polysémie, leurs expressions sont souvent perçues négativement tandis qu’il sera socialement plus acceptable de “rester maître de ses émotions”. De nombreuses contributions dans divers champs de la psychologie (clinique, cognitive, etc.) ou de la psychanalyse sont encore en cours en […]

DES CONTRATS DÉLIBÉRÉS AUX CONTRAINTES INTÉRIORISÉES
Mathieu BIETLOT
A première vue, nous pourrions penser que les émotions ont peu à voir avec la politique et la démocratie. Les émotions, les émois, les sentiments, les états d’âme renvoient d’abord à la psychologie individuelle, au subjectivisme, au sentimentalisme voire à un spiritualisme psychologiste. La politique consiste précisément à s’élever de l’individuel au collectif et des états d’âmes à l’action délibérée. […]

